A table !

De WikiMediation.

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Alexis Desouches a lu pour vous A table, un roman de John Wainwright, paru chez Gallimard (Série Noire) en 1980, dont le titre original est « Brainwash », adapté au cinéma par Claude Miler sous le titre « Garde à vue ».

Résumé

Trois meurtres précédés de viol ont été commis, dans la même région, en Angleterre, dans des circonstances similaires. Les autorités policières sont convaincues qu’il s’agit de l’œuvre d’un seul et même individu. Les officiers en charge de l’affaire ont convoqué dans leur commissariat un suspect « idéal » (il a notamment découvert le cadavre de la 3ème victime) afin d’élucider certains points de sa déposition. Les policiers vont tenter de lui faire avouer ses crimes au cours d’un interminable et éprouvant interrogatoire. A force de provocations et de tentatives de déstabilisation, confronté aux contradictions des réponses qu’il fournit aux enquêteurs, le suspect va être amené à rédiger et signer une déposition dans laquelle il avoue être l’auteur des crimes qu’il s’avère ne pas avoir commis, concomitamment à l’arrestation du vrai meurtrier.

L'oeil du médiateur

Plusieurs sujets abordés au cours de la formation se retrouvent dans ce livre :

  • Le raisonnement aporétique : dans le cadre d’une médiation, ce type de raisonnement constitue un processus d’accompagnement de la compréhension d’un point de vue autre, en confrontant l’interlocuteur à ses contradictions. Dans le roman, ce raisonnement a des conséquences dramatiques pour le suspect, dans la mesure où il en vient à reconnaître la paternité de crimes odieux dont il n’est pourtant pas l’auteur.

A l’image de l’opposition entre les sophistes et la rhétorique socratique, les vocables véhiculant la vraisemblance de la culpabilité du suspect plutôt que sa véracité avérée foisonnent dans le récit, comme, par exemple, la « coïncidence » (page 10) de la présence du suspect sur les lieux des meurtres. Le suspect est également confondu dans ses affirmations lorsque le sergent qui l’interroge lui démontre, témoignage à l’appui, que le chien qu’il prétendait avoir promené le soir du 3ème crime, était, en réalité, resté chez sa propriétaire. Plus le suspect persiste dans sa version des faits, plus les policiers sont persuadés de sa culpabilité. La multiplication de ce type de raisonnement déductif direct, qui pointe l’incohérence des propos tenus par un individu, entraîne inéluctablement l’effondrement psychologique du suspect (page 39), qui en vient lui-même à douter de sa prétendue non-culpabilité. Dans les pages 154 et suivantes, il est inexorablement acculé dans ses propres contradictions, et il s’avère incapable de raisonner, à bout d’arguments, face au discours sophistique développé par ses interlocuteurs. L’exemple le plus frappant du raisonnement aporétique se situe à la page 181 (lorsque le policier demande au suspect s’il ne jugerait pas « au moins possible » qu’il ait assassiné une des trois fillettes, ce à quoi le suspect répond par l’affirmative), au moyen d’une argumentation située aux antipodes du discours vrai, utile et de qualité que le médiateur s’efforce de mettre en œuvre dans le cadre de son activité. Ainsi, nous passons insensiblement (page 182) « d’une possibilité à une probabilité, puis d’une probabilité à une certitude » de culpabilité, le policier concluant fièrement son interrogatoire (page 203) par ces mots : « Je considère que vous avez eu l’occasion » de commettre ces crimes.

  • La provocation : les policiers cherchent sans arrêt (à l’image du médiateur qui tente de provoquer un électrochoc, de « mettre sur une autre voie » une partie qu’il peine à faire avancer dans le Processus) à ébranler la confiance du suspect, en abordant des sujets qui n’ont, à priori, aucun lien avec l’affaire en cours. Et cela fonctionne à merveille en l’espèce puisque (pages 33 et suivantes) l’évocation inopinée du chien accompagnant habituellement le suspect lors de ses sorties nocturnes, permet aux enquêteurs de mettre en exergue, pour la première fois, les contradictions inhérentes à sa déposition.
  • Les détails : Nous avons appris que le médiateur se devait d’être attentif aux moindres gestes, aux moindres mots ou attitudes des parties. C’est également le parti pris par le sergent au cours de l’interrogatoire, qui se fixe comme ligne de conduite (page 72) d’« écouter, mais ne pas écouter que les mots » prononcés par le suspect. C’est d’ailleurs un détail en apparence insignifiant (page 34) qui va permettre à l’un des policiers de pointer les incohérences du discours tenu par le suspect, et, ce faisant, d’initier l’effritement complet de sa confiance en lui.
  • Altérocentrage : Le seul moment où le suspect se « révolte » quant au principe même de l’interrogatoire qu’il subit survient lorsque l’un des policiers le questionne en niant entièrement ses valeurs et son vécu (page 44), là où le médiateur aurait tenté d’apaiser les tensions, d’obtenir la confiance d’un individu en le réfléchissant, en reconnaissant la légitimité de son point de vue. A l’inverse, un peu plus loin dans la narration (page 46), lorsque le policier s’altérocentre sur le suspect, en lui restituant ses propos, il est édifiant de constater qu’un lien se crée immédiatement entre les deux protagonistes : « Pour la première fois, un contact étroit avait été établi entre l’interrogateur et l’interrogé. »
  • Message de reconnaissance : Le ton (« ni un ton de commandement, ni un ton officiel »), empreint d’un message de reconnaissance, employé par l’inspecteur, entraîne ipso facto une certaine bienveillance du suspect à son égard (page 55).
  • Les silences : Les silences qui surviennent à la page 55 font écho à ceux que le médiateur laisse parfois planer, afin que les parties puissent réfléchir à ce qu’elles viennent d’entendre, aux mots qu’elles viennent de prononcer, à la portée des engagements qu’elles ont pris, par exemple lors de « l’inversion ».
  • La contextualisation, les amalgames, la distinction opérée entre être et avoir un comportement donné, les obstacles à une saine communication : il y a dans ce livre une illustration parfaite de ces thèmes, notamment du prêt d’intention et de la généralisation que les parties à la médiation peuvent, ou ont tendance à faire, mettant ainsi des obstacles à l’instauration d’une bonne communication entre elles. Ainsi, le policier impose constamment au suspect sa vision des événements (page 201). Et la femme du suspect déduit que ce dernier « est un voyeur » (page 100), sous prétexte qu’« il fait une promenade tous les soirs », « au crépuscule », et qu’elle l’a surpris « en train de regarder avec ses jumelles depuis la fenêtre de la chambre ». Elle est certaine qu’il est nécessairement un assassin parce qu’elle l’a vu, dans un lointain passé, caresser une jeune fille (page 119). Elle va tellement loin dans ses amalgames, sous-entendus et non-dits, qu’elle pense (faussement) que son mari a tué et violé les trois gamines, au seul motif qu’elle s’était refusée à lui tout au long de leur mariage, conclusion qui l’entraîne à mettre fin à ses jours, à la fin du roman, en se jetant sous les roues d’un bus.
  • Certains des « invariants » sur la personne se retrouvent dans le roman, comme le fait que nous souhaitons tous que les autres respectent nos valeurs, croyances, convictions (page 140 : « Pourquoi personne n’a-t-il essayé de me comprendre ? De m’aider ? De fouiller dans mon cerveau pour en extirper cette perversion dont j’ai tellement honte ? Pourquoi ne m’a-t-on pas aidé ? »). Page 208, le suspect illustre parfaitement le fait que chaque individu réagit avant tout à partir de ses propres valeurs, lorsqu’il énonce que ce sont celles de son épouse qui l’ont amené à l’accuser, lui, à lui retirer « la seule chose qui me restait … la dignité. La dignité d’un faible. D’après vos critères … Mais pourtant ... une certaine dignité ».
  • Les confidences : Un passage du livre m’a fait penser au fait que le médiateur ne doit en aucun cas recevoir comme étant avérées des confidences de la part des parties, sous peine de perdre son objectivité et son indépendance : c’est précisément ce qui arrive au policier (page 204) lorsqu’il répète, mot pour mot, sans avoir procédé à la moindre vérification, les accusations professées devant lui à titre de confidence par la femme du suspect, afin de mieux accabler et contraindre ce dernier à avouer ses crimes.

Conclusion

En guise de conclusion, s’agissant de la narration d’un interrogatoire, ce livre illustre, « en creux », les qualités et la posture que le médiateur doit mettre en œuvre et adopter au cours de son activité professionnelle afin, notamment, de parvenir à une pacification et une régulation des échanges interpersonnels. En cela, il est intéressant de relever que l’ignorance, l’absence de mise en application des techniques de médiateur, a eu des conséquences catastrophiques pour certains des protagonistes du roman, comme le suicide de l’épouse du suspect. Je réalise d’autant mieux l’importance de la méthodologie enseignée par Médiateurs Associés.

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