Abbatiale de Bath (Grande Bretagne)

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Elisabeth Sarrato nous donne son point de vue de médiateur de la représentation de la scène biblique portée sur la façade de l'abbaye de Bath (Grande Bretagne).

Sommaire

De la contradiction à la synthèse ?

Dans la dialectique de Hegel, la médiation est un « Processus créateur par lequel on passe d’un terme initial à un terme final » [1] . Cette définition n’est pas anodine. Elle vise plusieurs ingrédients constitutifs de la médiation… Mais pas tous ! Si la médiation se présente comme un processus[2] , ce dernier prétend demeurer exempt de la dimension conflictuelle liant « terme initial » et « terme final », de même qu’il maintient l’opacité sur le caractère volontaire et autonome de la recherche de la solution. Indéniablement, assumer cette double spécificité n’est pas chose aisée. Entre toutes les formes de la pensée humaine, la religion s’y est essayée, de même que ceux qui ont mis leur savoir à son service. Symboliquement, l’inaccessibilité du ciel opposée à la noirceur de la terre ont ainsi suscité maintes représentations de ce phénomène dont l’espèce humaine se prévaut avec fierté : sa propre érection. C’est sans doute la réflexion à l’origine de l’impressionnante ornementation de la façade de l’abbatiale de Bath.

L’abbatiale de Bath

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A 24 kilomètres de la ville de Bristol, Bath est une ville balnéaire depuis des temps vraisemblablement immémoriaux : « (…) à l’époque où les Romains conquirent la région (en 43 ap. J.-C., sous l’empereur Claude), la source bouillonnante, légèrement aménagée, était dédiée à la déesse Sulis. »[3]. Ces sources d’eau chaude puis ses très nombreux monuments l’ont fait reconnaître comme patrimoine mondial de l’Unesco. En 1499, il fut décidé d’y construire une nouvelle cathédrale en lieu et place de celle qui y existait déjà. L'abbaye Saint-Pierre de Bath, de style gothique perpendiculaire, présente de chaque côté de sa façade deux tours ornées d’échelles monumentales sur lesquelles des anges montent et descendent du ciel. Représentation artistique de la scène de la bible où Jacob voit en songe cette échelle[4] l’œuvre architecturale, par ses dimensions exceptionnelles, paraît chercher à relier terre et ciel. Adam Clarke indique que l’« (…) on doit interpréter le fait que les anges de Dieu montent et descendent comme un échange perpétuel ouvert entre le ciel et la terre au travers du Christ qui est Dieu représenté en Chair. Notre Saint Seigneur est représenté dans sa force de médiation entre Dieu et les hommes ; (…) »[5].

Quand la sculpture fait sens

La représentation de cette scène biblique, en architecture est plutôt rare[6]. Pourquoi les sculpteurs ont-ils décidé de réaliser cette œuvre en façade d’une église ? S’il y a un outil (l’échelle), s’il y a un agent (les anges), le concours de ces ingrédients, divers et nécessaires, crée un lieu : le lieu de la médiation. « Jacob vit l’échelle touchant la terre, et les anges de Dieu montant et descendant, et son sommet touchant le ciel (…) Cette échelle dans son ensemble est l’Église, qui en partie milite sur la terre, en partie règne au ciel. »[7]. Ce n’est pas un lieu anodin, cet espace dans lequel les gens peuvent arriver à résoudre un conflit. L’attitude du médiateur consiste à accueillir les diversités, en « altérocentrant » son écoute. Cette notion d’« alterocentrage » se rapproche intimement de la notion d’empathie telle que définie par Tchouang-Tseu[8].… A ceci près, et c’est sans doute l’identité même de la démarche, que, d’une part l’action du médiateur vise un résultat effectif et que, d’autre part, ce résultat doit être découvert par les parties elles-mêmes. L’intervention du médiateur aboutit à permettre aux personnes en conflit de se révéler à elles-mêmes. Son agent « n’est que » le miroir dans lequel se reflètent les origines profondes du désaccord. Il « se borne » à montrer le chemin. La parole, la formulation, fut-elle de pierre sculptée, prend alors tout son sens. « Les sculptures d’Erwitte l’éclairent de façon spectaculaire : les deux colonnes qui supportent l’arc d’entrée du chœur, dans cette église (…), sont recouvertes chacune d’une échelle sculptée en bas relief, et sur laquelle se tiennent quatre anges (…) qui font face aux fidèles ou au prêtre qui s’avance de la nef vers le chœur. Cette échelle de Jacob, dédoublée, encadre ainsi l’entrée du sanctuaire, et montre qu’il est à son tour, comme Béthel, maison de Dieu et porte des cieux. »[9]. Quoi de plus normal, pour un croyant, que de considérer l’église comme lieu permettant la révélation ou le passage d’un état de pêcheur à un état de pardon, de l’inconscience à la conscience ? Volonté ou plutôt nécessité ? « Nous nous “tenons” là où nous fixons notre regard »[10].

Lecture critique de l’œuvre

Terrifiante puissance de Dieu

Jouant d’abondance sur « Un accès immédiat pour le plus grand nombre et un message caché qui s'adresse aux élites »[11], l'art gothique, au contraire du roman, est un art urbain[12]. Il recourt sans scrupules autant à la séduction qu’à la frayeur. Si la cathédrale gothique constitue une invitation à l'élévation spirituelle elle n’en est pas moins conçue comme la manifestation de l’ineffable puissance de Dieu devant laquelle il conviendrait que l’homme tremble. A la notion d’élévation portée par les images elles-mêmes du songe de Jacob, s’ajoute sur la façade de Bath, le gigantisme des deux échelles dont les dimensions les imposent aux hommes. L’élévation est-elle le propre d’une volonté largement supérieure ? Conjugue-t-elle des enjeux dont la dimension est effrayante ? Tend-elle à imposer une obligation ascétique ? « Le grimpeur ne peut monter que s’il ne perd pas son but de vue, et renonce à regarder vers le monde dont il veut se détacher, ou vers ce qui pourrait le distraire dans son avancée. C’est la morale impitoyable que tire Boèce, dans la Consolation, de la leçon d’Orphée et Euridyce :
“Car si on laisse son regard
“Se tourner vers l’antre du Tartare,
“Ce qu’on a de précieux avec soi,
“On le perd en regardant au dessous de nous.” »[13]

Liberté de consentement

Contradictoire avec les principes de volontarisme et de liberté à l’origine de toute démarche d’élévation, ce sentiment d’écrasement l’est aussi avec l’idée de médiation telle que proposée par Adam Clarke dans son commentaire[14]. Avoir la volonté de mettre fin à la discorde, disposer à tout instant du choix de poursuivre la procédure ou de l’arrêter… La garantie d’une absolue liberté de consentement est une nécessité dans la recherche d’un accord—et plus encore pour s’assurer de sa pérennité ! La conscience par des parties que certains éléments du conflit qui les oppose vont leur permettre de s’élever au dessus de leur dissension ne peut leur être imposée.

A Bath, le ciel, la terre, ainsi que les anges et l’échelle s’imposent de façon figée. Ils « fonctionnaient » peut-être dans l’inconscient collectif du XVIème siècle, mais portent en eux, du point de vue de la médiation, tous les ingrédients d’une procédure vouée à l’échec… Plutôt que d’épouser les aléas et les incertitudes de la conscience, cette échelle-là se dresse selon une régularité de principe froide et inerte. C’est la rigidité—verticalité de l’échelle, équidistance et symétrie des anges entre eux, etc.—qui prédomine au détriment du mouvement perpétuel propre au médiateur qui va, à la fois de l’une à l’autre des parties et du désaccord vers l’accord.

Le conflit est il une valeur négative ?

Car s’il est une chose qui ne peut effrayer le médiateur, c’est bien le conflit, « rencontre provoquant opposition » ou encore « contestation entre deux puissances qui se disputent un droit »[15], du latin « conflictum » qui veut dire choc, supin[16] de « confligere » se heurter[17].

Banalisation du conflit

Selon le sens classique commun[18], on pourrait considérer que c’est dans le choc, dans le heurt, dans la violence et dans la blessure qui en découlent qu’apparaît et s’épanouit l’intervention du médiateur. Il est, dans un premier temps, celui qui « ouvre la porte » du changement de point de vue, qui laisse entrevoir, puis qui aide à mettre en évidence des solutions jusque là inimaginables. Accompagne-t-il, dans un second temps, le changement de direction afin d’écarter la violence, effective ou symbolique, jusque là seul dénouement qui paraissait possible ou, à tout le moins, inévitable ? Pas nécessairement, mais quoi qu’il en soit, le conflit devient dès lors un processus relativement ordinaire, un problème à surmonter comme ceux auxquels nous sommes confrontés tous les jours. Il devient partie intégrante de la vie. Le médiateur prend simplement en charge ce conflit, ni plus ni moins, au contraire des avocats qui ne prennent en charge qu’une procédure.

La contradiction comme source de tout progrès

Cependant, il n’est pas définitivement acquis qu’il faille tenir tout conflit ou, de façon plus abstraite, toute contradiction, comme une malédiction, une source de souffrance ou simplement d’inconfort. Pour aller vite, l’inertie à laquelle conduit l’absence apparente de contradiction ou de heurt est un état au moins aussi pénible à supporter et porteur de perversions que l’agitation inverse. Ainsi, le médiateur peut-il aussi être considéré comme l’instrument raisonné d’un progrès, la médiation devenant alors ce qu’il conviendrait d’appeler le mode le plus commun de résolution des conflits. Si le conflit n’est rien d’autre qu’un ingrédient naturel de l’existence, voire son moteur, le fait que les seuls outils de résolution des conflits soient, selon un choix qui n’est qu’apparent, violents ou très lourds de mise en œuvre devient un blocage fondamental. A l’inverse de ces deux modes de résolution, la médiation se situe conjointement dans une logique qui ne nie en rien le conflit, mais vise à lui apporter un débouché pacifique et surtout définitif. Loin de toute violence mais aussi à l’opposé des procédures interminables, la médiation se pose comme une alternative particulièrement accessible dans un monde où la contradiction pourrait fort bien envahir de son omniprésence vivifiante une part de plus en plus importante des relations civiles. La médiation est un point de vue, celui de la pacification, une confrontation permanente au changement.


  1. Le Robert, Dictionnaire de la Langue française, 1990
  2. Ce qui n’est pas toujours le cas. Ainsi, dans le dictionnaire classique Larousse de 1998, le mot « médiation » revêt la signification bien plus générale d’une simple « articulation entre deux êtres ou deux termes au sein d'un processus dialectique »
  3. Pharos, Journal de l’association Antiquité Vivante, n° 8, octobre 2000, page 15
  4. Genèse, 28.12. Traduction œcuménique de la Bible, Le Livre de Poche, juin 1996, page 42. Voir Bible : Genèse 28-10
  5. Adam Clarke La Sainte Bible commentée Ed. World Pub Inc, juillet 1997
  6. Je n’en connais que deux : l’abbatiale de Bath et l’église d’Erwitte, commune du Soest, en Allemagne, à 8 kilomètres au sud de Lippstadt et à 15 kilomètres à l'est de Soest
  7. Liber de modo bene vivendi ad sororem, PL 184, col. 1276. Cité dans Christian Heck, L’échelle céleste, Flammarion, 1999, page 223
  8. Le philosophe chinois Tchouang-Tseu, définit l’empathie ainsi : «L’écoute exclusivement auditive est une chose. L’écoute intellectuelle en est une autre. Mais l’écoute de l’esprit ne se limite pas à une seule faculté, l’audition ou la compréhension intellectuelle. Elle requiert un état de vacuité de toutes les facultés. Lorsque cet état est atteint, l’être tout entier est à l’écoute. On parvient alors à saisir directement ce qui est là, devant soi, ce qui ne peut jamais être entendu par l’oreille ou compris par l’esprit» Cité par Mireille Peclard, sur le site adige
  9. H. Holländer. Über die Bedeutung der Jacobsleitern von Erwitte, dans Das Werk des Künstlers. Studien zur Ikonographie und Formgeschichte Hubert Schrade zum 60. Geburtstag dargebracht, éd. H. Fegers, Stuttgart, 1960, p.101-107. Cité dans Christian Heck, L’échelle céleste, Flammarion, 1999, page 217
  10. Grégoire le Grand, Homélie sur Ezéchiel, I, VII, 8, et II, I, 17, SC 327, p. 245, et SC 360, p. 89. Cité dans Christian Heck, L’échelle céleste, Flammarion, 1999, page 248
  11. Danielle Gaborit-Chopin, Conservateur général au Département des Objets d’art du Louvre, citée par Emmanuel de Roux, Le Monde, 17 mars 2005
  12. L'art roman est un art rural né en 1030 en Allemagne avant d'arriver en France. Les églises romanes sont généralement des églises de campagne
  13. Boèce, Consolation de la Philosophie, III, 24, trad. Lazam, Paris, 1989, p. 148. Cité dans Christian Heck, L’échelle céleste, Flammarion, 1999, page 246
  14. Voir note 5
  15. Le Robert, Dictionnaire de la Langue française
  16. Supin : forme invariable qui peut s'employer pour exprimer le but avec un verbe indiquant le mouvement
  17. Le Robert, Dictionnaire de la Langue française
  18. « Dans le sillage d’Aristote, la pensée classique repose tout entière sur le principe d’une ontologie d’êtres finis et exclusifs l’un de l’autre où ce qui se contredit n’est rien et rien de ce qui est ne se contredit. », Georges Labica et Gérard Bensussan, Dictionnaire critique du Marxisme, PUF, 1985, page 235
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