Argumenter en situation difficile

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==Organisation du livre ==
==Organisation du livre ==
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Après une introduction qui définit ce qu’est « une situation difficile »….c’est une situation ressentie comme telle, donc variable selon les personnes et le contexte, l’auteur annonce que sa méthode est simple, basée sur des cas étudiés, et qu’elle s’ancre dans une tradition humaniste où le respect de l’autre, de sa dignité, parce qu’il est un autre humains, est essentielle.
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Après une introduction qui définit ce qu’est « une situation difficile »….c’est une situation ressentie comme telle, donc variable selon les personnes et le contexte, l’auteur annonce que sa méthode est simple, basée sur des cas étudiés, et qu’elle s’ancre dans une tradition humaniste où le respect de l’autre, de sa dignité, parce qu’il est un autre humain, est essentielle.
Sept chapitres suivent:
Sept chapitres suivent:
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# Déjouer une entreprise de manipulation
# Déjouer une entreprise de manipulation
# Résister à une situation d’agression physique
# Résister à une situation d’agression physique
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# Comment se préparer à l’action  
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# Comment se préparer à l’action
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==Synthèse des thèses, pratiques et réflexions du livre ==
==Synthèse des thèses, pratiques et réflexions du livre ==
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Dans le 1er chapitre, après des généralités sur la violence toujours présente dans notre monde, Philippe Breton constate l’échec des utopies non violentes , pose la question : face à une situation difficile et violence, faut-il recourir soi-même à la violence, fuir, agir ou parler ? puis il avertit : ''la perspective choisie ici ne consiste pas à changer le monde….mais plus modestement à s’interroger sur ce que l’on peut faire soi-même….afin de se rendre la vie moins difficile.''''Texte italique''
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Dans le 1er chapitre, après des généralités sur la violence toujours présente dans notre monde, Philippe Breton constate l’échec des utopies non violentes , pose la question : face à une situation difficile et violence, faut-il recourir soi-même à la violence, fuir, agir ou parler ? puis il avertit : ''la perspective choisie ici ne consiste pas à changer le monde….mais plus modestement à s’interroger sur ce que l’on peut faire soi-même….afin de se rendre la vie moins difficile.''
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En abordant au chapitre 2 la méthode pour se sortir des situations difficiles, Philippe Breton rappelle utilement que le renoncement à la vengeance privée a pris des siècles avant d’être intégrée dans nos sociétés, d’abord par les grecs sur le plan théorique . On oublie que la loi du Tallion était un progrès par rapport aux mœurs brutales antiques.. La vengeance devient proportionnelle . Le moyen-âge était une époque de brutalités, de meurtres, de viols, de vols, de tortures dont nous n’avons plus idée. Le désir de vengeance subsiste en chacun de nous. Pour y résister les sociétés ont établi des mises à distance de la vengeance privée (la justice). Les grecs ont donc confié à la Cité, c’est à dire à l’assemblée des citoyens, le monopole de la vengeance, la punition, la sanction. Après un exposé contradictoire des points de vue des plaignants : ''la parole est au centre de la vie collective, et elle a pouvoir de décision et de justice. C’est l’argumentation face à la violence…''
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En abordant au chapitre 2 la méthode pour se sortir des situations difficiles, Philippe Breton rappelle utilement que le renoncement à la vengeance privée a pris des siècles avant d’être intégrée dans nos sociétés, d’abord par les grecs sur le plan théorique. On oublie que la loi du Talion était un progrès par rapport aux mœurs brutales antiques. La vengeance devient proportionnelle. Le moyen-âge était une époque de brutalités, de meurtres, de viols, de vols, de tortures dont nous n’avons plus idée. Le désir de vengeance subsiste en chacun de nous. Pour y résister les sociétés ont établi des mises à distance de la vengeance privée (la justice). Les grecs ont donc confié à la Cité, c’est à dire à l’assemblée des citoyens, le monopole de la vengeance, la punition, la sanction. Après un exposé contradictoire des points de vue des plaignants : ''la parole est au centre de la vie collective, et elle a pouvoir de décision et de justice. C’est l’argumentation face à la violence…''
Une autre source viendra des stoïciens (Marc Aurèle, notamment, toujours lu aujourd’hui) qui prêcheront le détachement face à la violence.
Une autre source viendra des stoïciens (Marc Aurèle, notamment, toujours lu aujourd’hui) qui prêcheront le détachement face à la violence.
Puis, selon le sociologue Norbert Elias, la civilité se répandra à la Renaissance, humanisant les mœurs. De nombreux manuels de savoir vivre seront écrits. A ce stade l’auteur cite les trois compétences nécessaires qui sont la clé de cette civilité :
Puis, selon le sociologue Norbert Elias, la civilité se répandra à la Renaissance, humanisant les mœurs. De nombreux manuels de savoir vivre seront écrits. A ce stade l’auteur cite les trois compétences nécessaires qui sont la clé de cette civilité :
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*'''L’objectivation,''' première des ressources, est le contrôle de nos émotions en se les représentant intérieurement et extérieurement pour mieux les mettre à distance,  c’est un outil qui permet de mieux connaître la situation difficile, de la jauger. L’objectivation s’appuie sur des techniques, comme faire en soi la description précise des éléments de la situation et aussi sur l’attitude personnelle qui consiste à ne pas porter de jugement sur l’autre.  
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*'''L’objectivation,''' première des ressources, est le contrôle de nos émotions en se les représentant intérieurement et extérieurement pour mieux les mettre à distance,  c’est un outil qui permet de mieux connaître la situation difficile, de la jauger. L’objectivation s’appuie sur des techniques, comme faire en soi la description précise des éléments de la situation et aussi sur l’attitude personnelle qui consiste à ne pas porter de [[Risques d'obstacle à la réussite d'une médiation|jugement]] sur l’autre.  
*'''L’écoute de l’autre''', en tenant compte de son point de vue, ce qui ne veut pas dire que l’on adopte son point de vue, mais que on cherche à le comprendre en tentant de se mettre à sa place. C’est aussi l’écoute de soi afin de mieux déterminer ce que l’on attend d’une situation donnée.
*'''L’écoute de l’autre''', en tenant compte de son point de vue, ce qui ne veut pas dire que l’on adopte son point de vue, mais que on cherche à le comprendre en tentant de se mettre à sa place. C’est aussi l’écoute de soi afin de mieux déterminer ce que l’on attend d’une situation donnée.
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Ces principes et leur application dans chaque cas permettront un protocole d’action que le livre développe dans le chapitres suivants.
Ces principes et leur application dans chaque cas permettront un protocole d’action que le livre développe dans le chapitres suivants.
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Parmi plusieurs cas étudiés en détail le 1er vaut la peine d’être cité, à cause de son dénouement inattendu, c’est « Le bruit du voisin est insupportable ».  
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Parmi plusieurs cas étudiés en détail le 1er vaut la peine d’être cité, à cause de son dénouement inattendu, c’est « ''Le bruit du voisin est insupportable'' ».  
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Un ami de l’auteur habitant une maison dans un petit village jouissait d’une paix totale qu’il appréciait beaucoup. Un voisin vint s’installer dans une maison très près de la sienne où il fit installer une chaudière à gaz à ventouse débouchant sur l’extérieur. Le bruit de la chaudière qui se met en marche plusieurs fois par jour est nettement perçu par son ami, et cela lui pourrit la vie. Il a perdu silence et tranquillité. Maudissant son voisin il rumine des projets de vengeance ou au moins de mesures de rétorsion. Il se renseigne et apprend que son voisin est dans son droit : la chaudière ne dépasse pas le niveau de bruit admis. Ce qui redouble sa fureur, il se sent impuissant et en vient à souhaiter la mort du voisin. Philippe Breton à qui il s’ouvre de cette affaire lui conseille l’action évidente : aller parler à son voisin, sans agressivité. Ce qu’il fait, en tremblant, mort de trac autant que de colère. Mais il s’est entraîné et dit à peu près ceci : «  Votre chaudière fait un bruit qui me dérange énormément. » Entendant cela le voisin se raidit et affiche un visage fermé…l’autre ajoute : « Je sais que vous êtes dans votre droit, aussi je vous propose de voir si vous pourriez modifier votre installation, à mes frais bien entendu. »  Le voisin radouci dit qu’il va examiner favorablement avec l’installateur sa demande. Quelque temps plus tard, il revient et dit qu’à son grand regret, le chauffagiste lui a certifié qu’il n’était pas possible de modifier l’installation dans le sens souhaité…
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Un ami de l’auteur habitant une maison dans un petit village jouissait d’une paix totale qu’il appréciait beaucoup. Un voisin vint s’installer dans une maison très près de la sienne où il fit installer une chaudière à gaz à ventouse débouchant sur l’extérieur. Le bruit de la chaudière qui se met en marche plusieurs fois par jour est nettement perçu par son ami, et cela lui pourrit la vie. Il a perdu silence et tranquillité. Maudissant son voisin il rumine des projets de vengeance ou au moins de mesures de rétorsion. Il se renseigne et apprend que son voisin est dans son droit : la chaudière ne dépasse pas le niveau de bruit admis. Ce qui redouble sa fureur, il se sent impuissant et en vient à souhaiter la mort du voisin. Philippe Breton à qui il s’ouvre de cette affaire lui conseille l’action évidente : aller parler à son voisin, sans agressivité. Ce qu’il fait, en tremblant, mort de trac autant que de colère. Mais il s’est entraîné et dit à peu près ceci : «  ''Votre chaudière fait un bruit qui me dérange énormément''. » Entendant cela le voisin se raidit et affiche un visage fermé…l’autre ajoute : « ''Je sais que vous êtes dans votre droit, aussi je vous propose de voir si vous pourriez modifier votre installation, à mes frais bien entendu.'' »  Le voisin radouci dit qu’il va examiner favorablement avec l’installateur sa demande. Quelque temps plus tard, il revient et dit qu’à son grand regret, le chauffagiste lui a certifié qu’il n’était pas possible de modifier l’installation dans le sens souhaité…
Que croyez-vous que fit le plaignant ? A-t-il revendu sa maison, déménagé, trucidé son voisin ? Non il est resté tranquille et a déclaré à l’auteur, que ses relations avec le voisin étaient devenues plus cordiales sans être intimes, et que le bruit de la chaudière ne le gênait plus, et que d’ailleurs, il ne l’entendait plus.
Que croyez-vous que fit le plaignant ? A-t-il revendu sa maison, déménagé, trucidé son voisin ? Non il est resté tranquille et a déclaré à l’auteur, que ses relations avec le voisin étaient devenues plus cordiales sans être intimes, et que le bruit de la chaudière ne le gênait plus, et que d’ailleurs, il ne l’entendait plus.
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Les obstacles à une bonne argumentation sont les attitudes qui choisissent la vengeance (par exemple en réponse à des propos racistes révoltants), qui n’écoutent pas l’autre, qui échouent à trouver les bons arguments.
Les obstacles à une bonne argumentation sont les attitudes qui choisissent la vengeance (par exemple en réponse à des propos racistes révoltants), qui n’écoutent pas l’autre, qui échouent à trouver les bons arguments.
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Le 4e chapitre est consacré à la peur de prendre la parole face à un public difficile. Plusieurs conseils pratiques sont donnés, conseils classiques. L’attention est mise sur la parole écoutante, le silence, l’attention .Toute prise de parole pourrait être décrite comme le franchissement de trois couches successives : Le silence, l’attention, l’écoute. L’auteur donne aussi quelques moyens permettant de capter l’attention et susciter l’intérêt.
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Le 4e chapitre est consacré à la peur de prendre la parole face à un public difficile. Plusieurs conseils pratiques sont donnés, conseils classiques. L’attention est mise sur la [[écoute active|parole écoutante]], le silence, l’attention. Toute prise de parole pourrait être décrite comme le franchissement de trois couches successives : Le silence, l’attention, l’écoute. L’auteur donne aussi quelques moyens permettant de capter l’attention et susciter l’intérêt.
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Au 5e chapitre il est question de déjouer une entreprise de manipulation. Une décisions prise sous l’effet d’une manipulation, donc contre son libre choix, aboutit à une frustration. Exemple du vendeur de voiture qui fait signer l’achat d’un véhicule plus cher que ce que l’acheteur pouvait raisonnablement y mettre par rapport à son budget et ses besoins. Il est bon de savoir, et de connaître si possibles les techniques de manipulations pour mieux les déjouer : certains séminaires de vente, de communication, désinformation, création d’un bien-être artificiel, synchronisation des attitudes…l’auteur juge que plusieurs techniques enseignées par la PNL sont des manipulations. Il faut aussi analyser la publicité, voir comment elle est construite, dans quel but, objectiver. Dans l’échange des arguments, se méfier des amalgames et des dérives métaphoriques.
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Au 5e chapitre il est question de déjouer une entreprise de manipulation. Une décisions prise sous l’effet d’une manipulation, donc contre son libre choix, aboutit à une frustration. Exemple du vendeur de voiture qui fait signer l’achat d’un véhicule plus cher que ce que l’acheteur pouvait raisonnablement y mettre par rapport à son budget et ses besoins. Il est bon de savoir, et de connaître si possibles les techniques de manipulation pour mieux les déjouer : certains séminaires de vente, de communication, désinformation, création d’un bien-être artificiel, synchronisation des attitudes…l’auteur juge que plusieurs techniques enseignées par la PNL sont des manipulations. Il faut aussi analyser la publicité, voir comment elle est construite, dans quel but, objectiver. Dans l’échange des arguments, se méfier des amalgames et des dérives métaphoriques.
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Il est cité en exemple un débat fameux en 2000 sur l’éducation entre Alain Finkelkraut  et Philippe Mérieu . Le premier, dans un livre récent, accusait le second de placer l’universel sous la juridiction exclusive de la rationalité instrumentale, celle-là même qui a été mobilisée pour les usines de la mort  et qui a conféré aux crimes administratifs du XXe siècle leur atypique banalité et leur monstruosité sans pareille. Mérieu se disant accusé de préparer un nouveau Auschwitz, réplique à Finkelkraut : De quelle couleur sera l’étoile dont on affublera demain, si les clercs que vous représentez, venaient par malheur à nous gouverner, les pédagogues comme moi ? (Le Monde, 12 mai 2000, « Une odieuse chasse au pédagogue. »). J’ajoute mon commentaire : si ces échanges rhétoriques pétaradent de belle manière, il faut raison garder, les insultes contenues dans ce débat par voie de presse ont écarté le fond du sujet et du débat qui était celui-ci : Finkelkraut juge que les pédagogies axées sur l’élève, sa capacité à apprendre, son intérêt pour le monde moderne au détriment de la culture classique, des grands textes universels est une mauvaise éducation, Mérieu (qui est un spécialiste de l’éducation et de la pédagogie, ce que son contradicteur n’est pas) pense qu’il ne sert à rien d’ennuyer les élèves avec des textes trop anciens et décalés du monde moderne si on n’a pas réussi à leur donner le goût de la lecture, la curiosité d’apprendre, l’éveil sur le monde. Dans cette dérive du sens, qu’il est intéressant de pointer car son mécanisme pernicieux est fréquent, on voit que chacun met en jeu ses obsessions personnelles utilisées comme un arme qu’il pense radicale pour pulvériser la thèse de l’adversaire .
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Il est cité en exemple un débat fameux en 2000 sur l’éducation entre Alain Finkelkraut  et Philippe Mérieu. Le premier, dans un livre récent, accusait le second de placer l’universel sous la juridiction exclusive de la rationalité instrumentale, celle-là même qui a été mobilisée pour les usines de la mort  et qui a conféré aux crimes administratifs du XXe siècle leur atypique banalité et leur monstruosité sans pareille. Mérieu se disant accusé de préparer un nouveau Auschwitz, réplique à Finkelkraut : De quelle couleur sera l’étoile dont on affublera demain, si les clercs que vous représentez, venaient par malheur à nous gouverner, les pédagogues comme moi ? (Le Monde, 12 mai 2000, « Une odieuse chasse au pédagogue. »). J’ajoute mon commentaire : si ces échanges rhétoriques pétaradent de belle manière, il faut raison garder, les insultes contenues dans ce débat par voie de presse ont écarté le fond du sujet et du débat qui était celui-ci : Finkelkraut juge que les pédagogies axées sur l’élève, sa capacité à apprendre, son intérêt pour le monde moderne au détriment de la culture classique, des grands textes universels est une mauvaise éducation, Mérieu (qui est un spécialiste de l’éducation et de la pédagogie, ce que son contradicteur n’est pas) pense qu’il ne sert à rien d’ennuyer les élèves avec des textes trop anciens et décalés du monde moderne si on n’a pas réussi à leur donner le goût de la lecture, la curiosité d’apprendre, l’éveil sur le monde. Dans cette dérive du sens, qu’il est intéressant de pointer car son mécanisme pernicieux est fréquent, on voit que chacun met en jeu ses obsessions personnelles utilisées comme un arme qu’il pense radicale pour pulvériser la thèse de l’adversaire .
Philippe Breton insiste aussi sur la lutte contre la désinformation qui n’est pas facile : les rumeurs et les sentiments qui se transforment en faits, les affirmations péremptoires et infondées, les médisances personnelles pour démolir les idées qui dérangent. La désinformation peut être organisée au niveau d’un groupe de pression, ou d’intérêt. Elle a été parfois organisée au niveau de l’état. Exemple du massacre des officiers polonais à Katyn que Staline avait réussi à faire attribuer aux Allemands, et exemple des service de retouches photographiques des clichés historiques, toujours du temps de Staline, quand il fallait faire disparaître d’une photo du comité central, un des membres tombé en disgrâce, voir emprisonné ou fusillé.
Philippe Breton insiste aussi sur la lutte contre la désinformation qui n’est pas facile : les rumeurs et les sentiments qui se transforment en faits, les affirmations péremptoires et infondées, les médisances personnelles pour démolir les idées qui dérangent. La désinformation peut être organisée au niveau d’un groupe de pression, ou d’intérêt. Elle a été parfois organisée au niveau de l’état. Exemple du massacre des officiers polonais à Katyn que Staline avait réussi à faire attribuer aux Allemands, et exemple des service de retouches photographiques des clichés historiques, toujours du temps de Staline, quand il fallait faire disparaître d’une photo du comité central, un des membres tombé en disgrâce, voir emprisonné ou fusillé.
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[[Catégorie:Bibliothèque du médiateur]]
[[Catégorie:Bibliothèque du médiateur]]
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[[Catégorie:Livre technique]]

Version actuelle en date du 1 février 2011 à 05:33

Synthèse de livre ARGUMENTER EN SITUATION DIFFICILE , Philippe Breton, Editions La Découverte, 2004,

par Hervé de Truchis

Sommaire

L’auteur

Philippe Breton, né en 1951, docteur d’Etat en sciences de l’information et de la communication, est chercheur au CNRS, chargé de cours à l’université Paris-1-Sorbonne et à l’université Marc Bloch de Strasbourg. Il est notamment l’auteur, à La Découverte, de Le culte de l’Internet (2000) et de L’argumentation dans la communication (coll .Repères, 2003).


L’objet du livre

Que faire face à un public hostile, aux propos racistes, au harcèlement, à la manipulation, à l’agression physique et à la violence sous toutes ses formes ?


La forme du livre

C’est un livre de 130 pages, dans un style simple, facile à lire. Bien présenté et bien édité. L’imprimeur Firmin-Didot est une garantie pour l’emploi de polices de caractères qui aide à une lecture rapide et sans fatigue, mise en page claire, sous-titrage simple et équilibré.


Quel rapport entre ce livre et la médiation ?

Ce petit livre ne traite pas directement de la médiation. Il est centré sur les attitudes personnelles que chacun doit avoir dans les cas difficiles qui sont évoqués et traités, sous forme principalement pratique. Les principes (simples) qu’expose l’auteur sont applicables en médiation. En particulier certains d’entre eux, et les explications qui les précisent, semblent parfaitement dignes d’être intégrés par le médiateur dans ses attitudes concernant l’écoute active et l’argumentation. On peut dire aussi que le livre traite de la médiation entre soi et l’autre, et même entre soi et soi. Quant à l’éthique qui sous-tend les thèses et les pratiques exposées par Philippe Breton, elle est, à mes yeux, sans reproche.

Organisation du livre

Après une introduction qui définit ce qu’est « une situation difficile »….c’est une situation ressentie comme telle, donc variable selon les personnes et le contexte, l’auteur annonce que sa méthode est simple, basée sur des cas étudiés, et qu’elle s’ancre dans une tradition humaniste où le respect de l’autre, de sa dignité, parce qu’il est un autre humain, est essentielle.

Sept chapitres suivent:

  1. La vie en société n’est pas un long fleuve tranquille
  2. Y a-t-il une méthode pour se sortir des situations difficiles ?
  3. Parler avec des gens qui ont un point de vue radicalement opposé
  4. La peur de prendre la parole face à un public difficile
  5. Déjouer une entreprise de manipulation
  6. Résister à une situation d’agression physique
  7. Comment se préparer à l’action

Synthèse des thèses, pratiques et réflexions du livre

Dans le 1er chapitre, après des généralités sur la violence toujours présente dans notre monde, Philippe Breton constate l’échec des utopies non violentes , pose la question : face à une situation difficile et violence, faut-il recourir soi-même à la violence, fuir, agir ou parler ? puis il avertit : la perspective choisie ici ne consiste pas à changer le monde….mais plus modestement à s’interroger sur ce que l’on peut faire soi-même….afin de se rendre la vie moins difficile.

En abordant au chapitre 2 la méthode pour se sortir des situations difficiles, Philippe Breton rappelle utilement que le renoncement à la vengeance privée a pris des siècles avant d’être intégrée dans nos sociétés, d’abord par les grecs sur le plan théorique. On oublie que la loi du Talion était un progrès par rapport aux mœurs brutales antiques. La vengeance devient proportionnelle. Le moyen-âge était une époque de brutalités, de meurtres, de viols, de vols, de tortures dont nous n’avons plus idée. Le désir de vengeance subsiste en chacun de nous. Pour y résister les sociétés ont établi des mises à distance de la vengeance privée (la justice). Les grecs ont donc confié à la Cité, c’est à dire à l’assemblée des citoyens, le monopole de la vengeance, la punition, la sanction. Après un exposé contradictoire des points de vue des plaignants : la parole est au centre de la vie collective, et elle a pouvoir de décision et de justice. C’est l’argumentation face à la violence… Une autre source viendra des stoïciens (Marc Aurèle, notamment, toujours lu aujourd’hui) qui prêcheront le détachement face à la violence.

Puis, selon le sociologue Norbert Elias, la civilité se répandra à la Renaissance, humanisant les mœurs. De nombreux manuels de savoir vivre seront écrits. A ce stade l’auteur cite les trois compétences nécessaires qui sont la clé de cette civilité :

  • L’objectivation, première des ressources, est le contrôle de nos émotions en se les représentant intérieurement et extérieurement pour mieux les mettre à distance, c’est un outil qui permet de mieux connaître la situation difficile, de la jauger. L’objectivation s’appuie sur des techniques, comme faire en soi la description précise des éléments de la situation et aussi sur l’attitude personnelle qui consiste à ne pas porter de jugement sur l’autre.
  • L’écoute de l’autre, en tenant compte de son point de vue, ce qui ne veut pas dire que l’on adopte son point de vue, mais que on cherche à le comprendre en tentant de se mettre à sa place. C’est aussi l’écoute de soi afin de mieux déterminer ce que l’on attend d’une situation donnée.
  • L’argumentation constitue la ressource décisive. Si l’objectivation est un pré-requis sans lequel rien ne peut se passer, l’écoute est une disposition nécessaire pour qu’un lien puisse se nouer, mais l’affirmation argumentée de son point de vue constitue l’action décisive, celle qui va changer les choses.

Ces principes et leur application dans chaque cas permettront un protocole d’action que le livre développe dans le chapitres suivants.

Parmi plusieurs cas étudiés en détail le 1er vaut la peine d’être cité, à cause de son dénouement inattendu, c’est « Le bruit du voisin est insupportable ».

Un ami de l’auteur habitant une maison dans un petit village jouissait d’une paix totale qu’il appréciait beaucoup. Un voisin vint s’installer dans une maison très près de la sienne où il fit installer une chaudière à gaz à ventouse débouchant sur l’extérieur. Le bruit de la chaudière qui se met en marche plusieurs fois par jour est nettement perçu par son ami, et cela lui pourrit la vie. Il a perdu silence et tranquillité. Maudissant son voisin il rumine des projets de vengeance ou au moins de mesures de rétorsion. Il se renseigne et apprend que son voisin est dans son droit : la chaudière ne dépasse pas le niveau de bruit admis. Ce qui redouble sa fureur, il se sent impuissant et en vient à souhaiter la mort du voisin. Philippe Breton à qui il s’ouvre de cette affaire lui conseille l’action évidente : aller parler à son voisin, sans agressivité. Ce qu’il fait, en tremblant, mort de trac autant que de colère. Mais il s’est entraîné et dit à peu près ceci : «  Votre chaudière fait un bruit qui me dérange énormément. » Entendant cela le voisin se raidit et affiche un visage fermé…l’autre ajoute : « Je sais que vous êtes dans votre droit, aussi je vous propose de voir si vous pourriez modifier votre installation, à mes frais bien entendu. » Le voisin radouci dit qu’il va examiner favorablement avec l’installateur sa demande. Quelque temps plus tard, il revient et dit qu’à son grand regret, le chauffagiste lui a certifié qu’il n’était pas possible de modifier l’installation dans le sens souhaité…

Que croyez-vous que fit le plaignant ? A-t-il revendu sa maison, déménagé, trucidé son voisin ? Non il est resté tranquille et a déclaré à l’auteur, que ses relations avec le voisin étaient devenues plus cordiales sans être intimes, et que le bruit de la chaudière ne le gênait plus, et que d’ailleurs, il ne l’entendait plus.

Les obstacles à une bonne argumentation sont les attitudes qui choisissent la vengeance (par exemple en réponse à des propos racistes révoltants), qui n’écoutent pas l’autre, qui échouent à trouver les bons arguments.

Le 4e chapitre est consacré à la peur de prendre la parole face à un public difficile. Plusieurs conseils pratiques sont donnés, conseils classiques. L’attention est mise sur la parole écoutante, le silence, l’attention. Toute prise de parole pourrait être décrite comme le franchissement de trois couches successives : Le silence, l’attention, l’écoute. L’auteur donne aussi quelques moyens permettant de capter l’attention et susciter l’intérêt.

Au 5e chapitre il est question de déjouer une entreprise de manipulation. Une décisions prise sous l’effet d’une manipulation, donc contre son libre choix, aboutit à une frustration. Exemple du vendeur de voiture qui fait signer l’achat d’un véhicule plus cher que ce que l’acheteur pouvait raisonnablement y mettre par rapport à son budget et ses besoins. Il est bon de savoir, et de connaître si possibles les techniques de manipulation pour mieux les déjouer : certains séminaires de vente, de communication, désinformation, création d’un bien-être artificiel, synchronisation des attitudes…l’auteur juge que plusieurs techniques enseignées par la PNL sont des manipulations. Il faut aussi analyser la publicité, voir comment elle est construite, dans quel but, objectiver. Dans l’échange des arguments, se méfier des amalgames et des dérives métaphoriques.

Il est cité en exemple un débat fameux en 2000 sur l’éducation entre Alain Finkelkraut et Philippe Mérieu. Le premier, dans un livre récent, accusait le second de placer l’universel sous la juridiction exclusive de la rationalité instrumentale, celle-là même qui a été mobilisée pour les usines de la mort et qui a conféré aux crimes administratifs du XXe siècle leur atypique banalité et leur monstruosité sans pareille. Mérieu se disant accusé de préparer un nouveau Auschwitz, réplique à Finkelkraut : De quelle couleur sera l’étoile dont on affublera demain, si les clercs que vous représentez, venaient par malheur à nous gouverner, les pédagogues comme moi ? (Le Monde, 12 mai 2000, « Une odieuse chasse au pédagogue. »). J’ajoute mon commentaire : si ces échanges rhétoriques pétaradent de belle manière, il faut raison garder, les insultes contenues dans ce débat par voie de presse ont écarté le fond du sujet et du débat qui était celui-ci : Finkelkraut juge que les pédagogies axées sur l’élève, sa capacité à apprendre, son intérêt pour le monde moderne au détriment de la culture classique, des grands textes universels est une mauvaise éducation, Mérieu (qui est un spécialiste de l’éducation et de la pédagogie, ce que son contradicteur n’est pas) pense qu’il ne sert à rien d’ennuyer les élèves avec des textes trop anciens et décalés du monde moderne si on n’a pas réussi à leur donner le goût de la lecture, la curiosité d’apprendre, l’éveil sur le monde. Dans cette dérive du sens, qu’il est intéressant de pointer car son mécanisme pernicieux est fréquent, on voit que chacun met en jeu ses obsessions personnelles utilisées comme un arme qu’il pense radicale pour pulvériser la thèse de l’adversaire .

Philippe Breton insiste aussi sur la lutte contre la désinformation qui n’est pas facile : les rumeurs et les sentiments qui se transforment en faits, les affirmations péremptoires et infondées, les médisances personnelles pour démolir les idées qui dérangent. La désinformation peut être organisée au niveau d’un groupe de pression, ou d’intérêt. Elle a été parfois organisée au niveau de l’état. Exemple du massacre des officiers polonais à Katyn que Staline avait réussi à faire attribuer aux Allemands, et exemple des service de retouches photographiques des clichés historiques, toujours du temps de Staline, quand il fallait faire disparaître d’une photo du comité central, un des membres tombé en disgrâce, voir emprisonné ou fusillé. Enfin ce chapitre se termine sur l’expérience de Stanley Milgram (Soumission à l’autorité 1974) où des volontaires devaient punir par des décharges électrique de plus en plus fortes, un individu sensé répondre à des questions dans le but de tester la capacité de l’attention à s’améliorer sous la sanction.

Le 6e chapitre a comme titre : résister à une agression physique. Là aussi les conseils donnés sont basés sur l’objectivation de la situation et surtout la prise de parole qui décrivant à l’agresseur ce qui se passe, ce qu’on craint, argumentant…arrive souvent à désarmer l’agresseur potentiel ou réel. Exemple : si je vais expertiser un immeuble dans un quartier où il y a des risques connus que ma voiture sera cambriolée, je demande aux jeunes de la rue : « Qui est le chef ? » et je demande au chef de veiller sur ma voiture il y a des papiers importants pour l’entretien du quartier etc. »…Autre exemple : un ami se trouve braqué dans un parking enterré. Le revolver pointé sur lui par l’homme qui veut son portefeuille, les mains en l’air, il respire profondément, sourit et engage tranquillement la conversation avec l’agresseur. L’homme s’en va au bout de quelques minutes sans rien lui prendre. Dans un exemple plus dramatique, une femme violée et battue que son agresseur menace d’éventrer, s’en sortira en s’obligeant (alors qu’elle est terrorisée) à longuement parler avec l’agresseur qui la relâchera.

Le 7e et dernier chapitre s’intitule : Comment se préparer à l’action. Il peut se résumer ainsi :

  • Réfléchir aux échecs passés
  • Observer des situations similaires
  • Développer une culture de l’intériorité
  • Savoir décrire
  • Apprendre à mieux argumenter, sur ce point le meilleur conseil est : on ne convainc jamais avec les raisons qui nous ont convaincu nous-même.
  • Ne jamais s’opposer à la force
  • Se préparer psychologiquement

Conclusions : quels enseignements ce livre peut-il apporter à la médiation ?

La trilogie : objectivation – écoute – argumentation est tout a fait adaptée à la médiation

L’objectivation est utile non seulement pour le médiateur qui peut être confrontée à de l’animosité (entre les parties certainement) et parfois de l’agressivité envers lui-même, mais aussi utile pour décrire une situation, objectiver et tenter de voir ce qui relèves des faits et comment ces faits ont été transformés, par les sentiments.

Savoir décrire…imaginer pour pouvoir décrire

Transposer une situation que l’on a vécue pour l’utiliser en médiation. Par exemple : je disais à mon fils ado : « Quand il y a un invité ou un étranger à la famille à table avec nous, cela me gêne personnellement que tu arrives en retard au déjeuner et que tu te lèves et quitte la table avant les autres . » chose qu’il fera moins dans le même cas…..peut devenir en médiation : « Je crois comprendre que vous avez été exaspéré que Népomucène vous rende ses rapports de vente toujours en retard même s’ils étaient bien faits, et qu’il quitte la réunion hebdomadaire des vendeurs deux fois sur trois avant qu’elle ne soit terminée. » Et à l’autre partie : «  Je crois comprendre que vous avez mal supporté les reproches de Rigobert, votre chef de service, sur vos retards dans le rendu des rapports, alors que vos rapports sont bien faits et que vous êtes le meilleur vendeur, de même quand vous quittez la réunion, parce que vous avez un rendez-vous et que la réunion s’est attardée. » Dans quelle mesure une description de ce qui se passe pendant la médiation peut aider à l’objectivation ? Et dans quelle mesure une description de ce que « je » pense ou ce que « je » crois que l’interlocuteur pense ou éprouve peut-il aider ? Et dans quelle mesure la description objectivée de la situation en train de se vivre peut-elle aider ? Ce sont des questions dont j’entrevois l’intérêt, mais je n’ai pas l’expérience pour y répondre dans le cadre d’une médiation.

Les conseils du livre sur la prise de parole devant un public acquis, neutre ou hostile s’adressent plus à des situations particulières qu’à la pratique de la médiation : on n’imagine pas que quelqu’un qui a peur de prendre la parole veuille se lancer dans la médiation….et on espère que le médiateur ne se retrouvera pas sous la menace d’un égorgement à l’arme blanche.

L’argumentation

Comment argumenter correctement, est trop peu développé dans le livre. L’auteur l’admet qui renvoie à des ouvrages plus spécialisés sur ce point. L’art de la rhétorique, trop développé à certaines époques de l’histoire suppose un entraînement, une stratégie, une culture, un vécu, une logique et de l’imagination pour que les propositions argumentées soient écoutée et reçues avec faveur. Ce ne peut pas être la rhétorique pour le plaisir de l’art, mais pour mener une discussion dans le sens de l’objectif : amener les parties à une entente sur leur solution acceptable de leur différent. On imagine bien qu’il y faut aussi du doigté, de la finesse. Par exemple dans les conflits qui mettent en cause les travaux de la maison, celui qui l’a fait construire ou réparer est profondément atteint quand il constate des fissures et pense que il a payé cher – souvent c’est le plus gros investissement financier d’une vie – ses travaux et qu’on lui a livré de la camelote. « Monsieur l’expert ma maison va-t-elle s’écrouler ? J’ai été volé…Est-ce grave ? » Je réponds souvent : « Nous allons voir si vos fissures sont les rides du sourire de la maison ou les grimaces de la souffrance » Et cela détend pour la suite.

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