Attitude médiane

De WikiMediation.

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Attitude médiane est un article proposé par Christian Pierdet, inspiré d'une situation vécue, braquant la lumière sur les rencontres avec la médiation et la gestion des conflits, alors que nous n'avons pas conscience de l'existence de l'une et de l'autre !

Sommaire

Première rencontre avec l'attitude médiane

Un de nos professeurs d’atelier du Lycée Vauban de Courbevoie avait été meilleur ouvrier de France. Cet homme chevronné spécialiste en métallurgie-chaudronnerie avait subi un accident du travail. Il lui manquait un œil. Le détail a son importance sachant que, lorsque vous ne voyez les choses que d’un seul œil, vous perdez les notions de perspective et de profondeur. Lors de notre première journée de cours, il nous avait réunis autour de son marbre, une énorme table de métal, extrêmement épaisse et lourde. Avant qu’il ne s’en serve d’enclume, cette table avait été d’une planéité parfaite. Elle servait à l’origine à contrôler mécaniquement les pièces fabriquées ainsi que les outils de coupe. Le contrôle se faisait en associant la planéité du marbre (qui servait de référence, d’étalon) et les outils de métrologie (qui servaient à quantifier des valeurs au micron près). Le premier exercice consista à nous faire prendre conscience de l’extraordinaire capacité du cerveau.

Le marbre était poussiéreux. Il sortit un chiffon de sa poche et nettoya d’un geste sûr et carré la totalité de la surface. Puis il nous interrogea : « Et maintenant, jeunes filles et jeunes hommes, j’attends que vous me disiez comment finir ce dépoussiérage, en m’assurant qu’il ne reste aucun grain de poussière sur cette table. » Timidement, certains proposèrent de repasser un second coup du même chiffon après l’avoir épousseté. Les plus hardis tentèrent le chiffon antistatique et la peau de chamois humide.

Nous n’y étions pas ! « La main, chers apprentis mécaniciens. La main qui, glissant sur la surface de la table, par les terminaisons nerveuses qui aboutissent toutes à un moment donné au cerveau, va transmettre à ce même cerveau, soit l’ordre de repasser une fois encore car elle a touché un grain de poussière, soit l’ordre de soulever la main car la surface est nette. » Nous plaisantions « huile de coude » et notre professeur nous parlait déjà du cerveau ! « Vous êtes ici au royaume du travail manuel. Mais n’oubliez jamais que le premier organe à mettre en route lorsque vous franchissez la porte de cet atelier, c’est votre cerveau ! »

Première rencontre avec l'acte de médiation

Notre professeur passa au second exercice de cette journée d’initiation qu’il affectionnait particulièrement.

Il posa sur la table une feuille de métal, carrée, à la planéité parfaite. Puis il sortit de la poche de sa blouse bleue un petit marteau à la forme rigolote. Mon père, bricoleur très averti, en possédait toute une collection. Mais un marteau comme celui-là, personne ne devait en avoir jamais vu. Il est plus que probable que notre professeur d’exception avait fabriqué lui-même son propre outil. Calmement, il frappa la feuille de métal en cinq ou six endroits différents. Après ce traitement, le carré parfaitement plat ressemblait à une grosse chips déglinguée. Puis il nous tendit son marteau et demanda à quelques candidats de bien vouloir redonner à la feuille de métal son aspect originel. Tous sans exception avons frappé sur les bosses, ou plus exactement en visant les bosses ; côté intérieur, côté extérieur, alternativement intérieur puis extérieur, par petites rafales de petits coups ou à grands coups à la manière d’un bûcheron, rien n’y faisait. La chips était devenue totalement difforme.

Le professeur nous reprit la feuille de métal et le marteau. Puis il observa, observa, et observa encore la feuille. Sous tous les angles, absolument tous les angles. Par-dessus, par-dessous, sur la tranche, en la posant sur le marbre, en la tenant suspendue dans les airs, en la mirant dans la lumière. La feuille lui parlait. Et il écoutait la feuille. Il écoutait tout ce qu’elle avait à lui raconter, sans agir précipitamment. Et enfin, il la posa sur le marbre. Et là, ce fut magique. Il enchaîna vingt, trente, quarante coups absolument tous entrecoupés d’une courte nouvelle observation visuelle entre chaque bing, bang, bing, bang. La chips difforme avait repris un aspect bien moins déglingué.

Puis, il nous a prévenus que c’était le moment de nous concentrer et de bien regarder ce qui allait se passer. Lui a-t-il fallu sept, cinq, ou trois derniers coups de marteau (lui-même ne savait peut-être pas exactement combien il lui en faudrait !) mais au coup final, dans un dernier chuintement métallique, la tôle se tendit, parfaitement plane, avec quatre coins carrés parfaits ! Le professeur jubilait probablement intérieurement, mais il resta d’une humilité parfaite, en se taisant.

Il nous expliqua deux choses : que la chips que nous lui avions remise était farcie de contraintes et de tensions (nous l’avions mise en conflit mécanique) ; et que son travail avait juste consisté à la libérer de ses contraintes, de ses tensions. Mais pour ce faire, il l’avait écoutée, écoutée, et encore écoutée. Puis il avait longuement échangé avec elle, en contrôlant systématiquement que la feuille réagissait positivement aux messages reçus (les coups de marteau). Lorsque la réaction était négative, il pratiquait de nouveau le geste opportun, en y apportant la nuance nécessaire. Et bing, bang, bing, bang, sans discontinuer ; intelligemment, parfois avec force et violence, parfois avec délicatesse et finesse. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il accompagnait la feuille de métal jusqu’à sa délivrance. Il lui arrachait ses contraintes et ses tensions.

La morale de cette histoire

Trente ans plus tard, un de mes amis, François, maître joaillier – graveur héraldique (ils sont moins de dix en France) – m’expliqua le procédé anticlastique, qui permet de transformer une surface plane en sphère parfaite. Il n’y avait effectivement aucune magie dans cet acte époustouflant. Le professeur avait juste travaillé, travaillé, et encore travaillé pour en arriver à un tel degré de compétence. Et s’il avait tant travaillé, c’est peut-être parce que, à l’origine, il connaissait sa capacité d’apprentissage ainsi que sa volonté de progresser pour devenir un grand professionnel. Au départ, il connaissait ; et après son apprentissage et quarante ans de métier, il savait.

En conclusion

Alors que peut être vous vous êtes laissé emporter par ce récit ne faisant référence ni à la médiation, ni au médiateur professionnel, ni à la gestion des conflits… cet article n’a parlé que de cela !

Info

Cet article est issu du livre "Attitude médiane" écrit par Christian Pierdet - 33 pages du livre en accès libre : http://www.perfo-com.fr/attitude-mediane

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