C.G. Jung

De WikiMediation.

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Une réflexion sur nos pratiques à travers la lecture de Jung

Dans « Essai d’exploration de l’inconscient » de C.G. Jung, le psychiatre suisse nous dévoile sa vision des interactions humaines, au niveau de l’individu jusqu’au niveau plus complexe de la société. Si on ne va pas discuter ici des théories jungiennes, qui ne nous sont pas utiles en médiation, il est intéressant de noter pourtant un passage étonnant où Jung nous fait part de ses inquiétudes sur la société de son époque (en pleine Guerre Froide), de la détérioration de la qualité relationnelle entre individus, et des remèdes qu’il préconise. Ces remèdes se révèlent toutefois inefficaces et très théoriques.

Court passage dans ce livre qualifié comme son « testament » par le quatrième de couverture, dans le chapitre VII, ces « confessions » de Jung sont tout à fait intéressantes pour nous, médiateurs. Mettons quelques instants de côté certains termes qui pourraient nous choquer (par exemple, « névrotique »), qui relèvent d’une qualification psychologisante thérapeutique (et donc un jugement) pour nous concentrer sur le reste : mécanismes des PICS, surenchère, adversité, autant de thématiques abordées sans que Jung ne les nomme spécifiquement par une élévation conceptuelle. Il touchait presque du doigt la mécanique du conflit !

Les tentatives de résolution de l’adversité du monde qui nous entoure proposées par Jung restent dans le jugement, et donc moralisatrices, et donc inefficaces. Peut-être que le célèbre psychiatre aurait été intéressé par notre processus donnant les clés pour sortir de l’adversité ! Quelques éléments en italique pour accompagner la réflexion.

« Notre monde est, pour ainsi dire, dissocié à la façon des névrotiques, le rideau de fer figurant la ligne de partage symbolique. L’homme occidental, se rendant compte de la volonté de puissance agressive de l’Est, se voit obligé de prendre d’extraordinaires mesures de défense. »
Mécanisme de la surenchère et de contraintes, réelles ou imaginaires.
« Mais en même temps, il se flatte de sa vertu, et de ses bonnes intentions. Ce qu’il ne voit pas c’est que ce sont ses propres vices, qu’il a dissimulés sous le masque des bonnes manières sur le plan international, que le monde communiste lui renvoie, sans vergogne, et méthodiquement, en pleine figure. Ce que l’Ouest a toléré, mais en secret, avec un léger sentiment de honte, (c’est-à-dire le mensonge diplomatique, la duperie systématique, les menaces voilées) lui est aujourd’hui servi ouvertement, et avec prodigalité, par l’Est, provoquant en nous des « nœuds » névrotiques. »
Sans les nommer, Jung propose plein d’exemples de prêts d’intention, d’interprétations et de contraintes. Mais il reste dans l’utilisation d’un vocabulaire très stigmatisant avec des termes à forte connotation morale.
« C’est le visage grimaçant de sa propre « ombre » mauvaise, que l’homme occidental voit grimacer de l’autre côté du rideau de fer. »
Mécanisme de la surenchère+chacun monte sur son PIC= la confrontation dans l’adversité pure et dure.
« Et cet état de choses explique l’étrange sentiment d’impuissance dont souffrent tant de gens dans les sociétés occidentales. Ils ont commencé à comprendre que les difficultés auxquelles ils se heurtent, proviennent de problèmes moraux, et que les tentatives d’y répondre par une accumulation d’armes nucléaires ou par la « compétition » économique, a peu d’effet, car elle est à double tranchant. »
Autrement dit, les gens ont essayé plein de solutions, mais se sont confrontés à la limite de leur imagination.
« Beaucoup d’entre nous comprennent aujourd’hui que les remèdes moraux et intellectuels seraient plus efficaces, puisqu’ils nous donneraient une immunité psychique contre une contagion qui ne cesse de s’aggraver. »
Ici, Jung effleure l’idée d’autres solutions. Pour nous, médiateurs, la solution est logique et rationnelle (=remède intellectuel), mais en aucun cas moral, et donc moralisateur.
« Tout ce que nous avons entrepris jusqu’alors a eu remarquablement peu de résultats, et il continuera à en être ainsi tant que nous essaierons de nous convaincre nous-mêmes, et de convaincre le monde, que ce sont seulement eux (c’est-à-dire, nos adversaires) qui ont tort. »
On approche de l’inversion….
« Il vaudrait beaucoup mieux faire un effort sincère pour reconnaître dans l’autre notre propre « ombre », et son action néfaste. Si nous pouvions voir cette ombre (le côté ténébreux de notre nature), nous serions immunisés contre toute contagion intellectuelle et morale. »
….Mais là où Jung se trompe, c’est penser que les gens ne font pas d’ « efforts sincères » pour le reconnaître (puisqu’il recommande justement d’en faire !). Ce que Jung n’avait pas compris, c’est que les gens ne le font pas exprès. Il avait saisi le mécanisme utile de l’inversion, sans toutefois comprendre comment le provoquer de manière efficace.
« Dans l’état actuel des choses, nous ouvrons nous-mêmes la porte à la contagion parce que, pratiquement, nous faisons les mêmes choses qu’eux. Mais nous sommes affligés du désavantage supplémentaire de ne pas voir, et ne pas vouloir comprendre ce que nous faisons sous le couvert des bonnes manières. »
Encore une fois, Jung pense que les gens ne veulent pas faire l’effort. Devant l’échec de la thérapeutique jungienne, le psychiatre en conclue…que c’est la faute de ses patients !
« (…) La triste vérité est que la vie réelle de l’homme est faite d’un ensemble inexorable de contraires, le jour et la nuit, la naissance et la mort, le bonheur et la souffrance, le bien et le mal. Nous n’avons même pas la certitude qu’un jour l’un de ces contraires triomphera de l’autre, le bien du mal, ou la joie de la douleur. La vie est un champ de bataille. Elle l’a toujours été et le restera toujours. S’il n’en était pas ainsi, la vie s’interromprait. »
Ce petit paragraphe qui clôt ce court extrait montre que, s’il a saisi quelques mécanismes du conflit et donc de l’adversité, Jung reste pourtant lui aussi ancré dans cette même adversité, convaincu que la vie est un champ de bataille.

Ce court passage m’a fait réfléchir : soyons attentifs aux mots que nous employons, en tant que médiateurs. Dans la meilleure intention du monde pour résoudre les différends, comme tente ici de le faire Jung, il est très facile d’utiliser des termes qualificatifs relevant d’un jugement : « ombre mauvaise », « vices », etc pour expliquer la mécanique du conflit. Ce vocabulaire pourrait peut-être marcher avec certaines personnes, mais sera totalement inefficace avec d’autres, voire carrément gênant. Restons sur le champ lexical conceptuel, qui lui, reste neutre.
Il est important de relever aussi la responsabilité du médiateur dans la mécanique du conflit : l’échec d’une médiation vient du médiateur…et non des protagonistes. A nous de faire preuve d’imagination, afin d’impliquer au maximum les parties dans la résolution de leur différend.

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