Charlie hebdo

De WikiMediation.

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Sommaire

Tuerie à Charlie Hebdo :
des pensées unies à la pensée unique

Comme beaucoup de français ce jour là, j'ai reçu la nouvelle de cette tuerie avec colère et révolte : des Hommes venaient de mourir en France, en 2015, parce qu'ils avaient dessiné... Que l'on touche à la liberté, et moi aussi je monte sur mes grands chevaux. Mais comment maîtriser cet attelage de volonté et de passion ? Moi aussi je veux être utile. Moi aussi je veux dire, faire ou penser quelque chose et changer le monde.


Et puis s'imposent un deuil national, une minute de silence et un slogan : « je suis victime ». Implication, émotion et croyance ; j'ai marché sous l'empire de mes passions.


Quelle réflexion peut-on développer en trois mots ou en cinq cent caractères ?


Vérité fondamentale à laquelle il est impossible d'échapper, la posture de révolte en groupe empêche de penser. Le fonctionnement même des réseaux sociaux implique de reprendre une image ou une formule à laquelle on adhère, pour la relayer auprès de notre entourage. Cependant, l'adhésion n'est pas la pensée. Il s'agit de s'approprier le résultat d'un syllogisme que l'on ne connaît pas nécessairement.

Les mots qui expriment, la position républicaine, viennent alors se figer derrière l'évidence indiscutable de la minute de silence, s'agréger sur le marbre d'un deuil national, se condenser sur l'édifice d'une Panthéonisation. L'hommage est un cliché, cliché qui raisonne comme les cloches de Notre-Dame, amplifié par le cri sinistre de l'écho médiatique et social des réseaux numériques.


Pourtant, raisonnance n'est pas raisonnement.
Le cliché est la prison de la pensée : d'un côté le bien (moi en général), de l'autre le mal (toi de préférence)


La même foule qui hier demandait des comptes à la police pour le décès d'un extrêmiste contestataire du pouvoir, réclamait maintenant la mort de ces deux extrêmistes radicalisés. Il y aurait de gentils extrémistes et de méchants extrémistes.


Cette pensée unie derrière la bannière de la liberté ne prenait-elle pas le chemin de la pensée unique ?

Surenchère, litanie, répétition.

Élevé aux nues de la République, Chalie Hebdo est devenu un symbole christique ; un monothéisme de circonstance révélé par la parole des médias. Oracle de notre temps, ce bruissement ardant relaye sans fatigue sa perpétuelle nouvelle de l'avènement tragique.


Comme toujours en pareil circonstance, il convenait d'opposer ceux qui croyaient le témoignage à ceux qui en doutaient. Amateurs de théorie du complot, les agnostiques de l’événement s’opposaient aux apôtres de la laïcité. Ces derniers affirmaient sur toutes les chaînes que la mort de Charlie n'était que provisoire.
Et il en fut ainsi.
Mort le mercredi sous les balles, glorifié le dimanche, après être descendu aux enfers, Charlie renaissait le mercredi avec pour message : « tout est pardonné ».
Croire en la rémission des pêchés... Charlie Hebdo devenait Charlie Bedeau !

Sauf à considérer que Georges PICHARD en dessinant « Marie-Gabrielle de Saint Euthrope » avait lui aussi fait du journalisme d'investigation dans les couvents de sa région, le message de Charlie Hebdo ne m’apparaissait pas clairement comme l'incarnation de ce qu'est le Grand journalisme.

J'aime Charlie Hebdo parce que ce journal est scatologique, vulgaire, et anti-conformiste. Cependant, je l'achète rarement, et je ne m'informe pas avec lui.

Pourtant, en l'espace de quelques heures, Charlie est devenu une presse d'opinion. Un symbole de la liberté d'expression qu'il fallait sauver à coups de millions. Communication déplorable d'un Ministre de toute évidence dépassé par les évènements, subventionner un journal moribond avec de l'argent public qui dessine des bites, des couilles et des chattes poilues pouvait laisser perplexe l'observateur.


Imprudence coupable, par cet acte, l'Etat sortait de sa neutralité en ne protégeant plus seulement la liberté d'expression. La subvention de ce journal, en particulier, sous tendait pour certains l'adhésion à son ton, ses idées et sa plume.


Le sens de cette décision n'a pas été compris par le monde de la culture. A une époque où beaucoup de petites troupes ont du mal à vivre, où des salles de spectacle ferment et où les musiciens n'ont jamais été aussi peu considérés : pourquoi donner spécialement à Charlie Hebdo ?
Le budget de l'armée sera revu à la hausse ! Nouvelle promesse... Ne risque-t-elle pas de décrédibiliser la parole publique si elle n'est pas tenue et d'alimenter les théories du complot ?
A l'étranger également ces décisions n'ont pas été comprises. Au lieu de se positionner en défenseur d'une liberté, l'Etat français a parlé en défenseur d'une idée. Le soutien a Charlie Hebdo est devenu adhésion a son militantisme anti-clérical. Dès lors, la France n'est plus assimilée à un pays de liberté, mais à un pays d'oppression religieuse.

La classe politique française est-elle à la hauteur des missions qui lui ont été confiées par le peuple ?

Dynamique juridique, technique et émotionnelle.

Mélange d'exagération et de victimisation, il est de bon ton de s'insurger contre le meurtre de ces « mecs gentils » ! Expression, délivrée sous le coup de l'émotion par un proche, elle est relayée dans les médias comme La Vérité. Elle perd alors sa douleur initiale, salie par un voyeurisme complice, pour devenir un cliché idiot. Leur mort aurait-elle été moins grave si ces dessinateurs avaient été des journalistes bêtes et méchants ?

A partir de ce qui aurait du rester un simple témoignage, a émergé l'idée de bien et de mal : on venait d'assassiner des personnes gentilles. Les gentils dessinaient dans le cadre du droit à la liberté d'expression, tandis que les méchants transgressaient l'interdit immémoriel de tuer son prochain. Il y avait donc une disproportion scandaleuse entre l'acte naïf, candide et primesautier de dessiner, et la préméditation féroce, cruelle et foudroyante de cet assassinat. Un acte injuste.


Le monde n'est-il pas un tout petit peu plus compliqué que cela ?


De très nombreux dessins ont mis en valeur ce déséquilibre entre l'usage d'un crayon, et l'usage d'une arme de guerre. Les uns étaient dans leur droit, tandis que les autres agissaient en « sauvages ». De nombreuses publications ont relayé l'idée suivant laquelle les auteurs de la tuerie étaient des « imbéciles », des « cons » etc... Comme dans l'incontournable film de Sylvester Stalone, « the expendables », il s'agissait bien d'opposer deux camps facilement identifiables : celui du bien et celui du mal.

Ce champ lexical n'est pas anodin, puisqu'il a été repris par de nombreux Hommes politiques. Ils ont délivré tout au long de la semaine des brevets de respectabilité aux uns ou aux autres. Marine Le Pen soutien cette cause pour de mauvaises raisons ! Astuce rhétorique permettant d'évoquer par prétérition le fait qu'il existerait, sans doute, de bonnes raison à cette réaction populaire...


Finalement personne n'a jamais expliqué pourquoi il était rationnellement utile et souhaitable d'adopter ce comportement de masse.


Tandis que de son côté le Président des États-Unis se voyait faire un procès en absentéisme, cette inquisition laïque hard a moqué la présence de tel ou tel dans le groupe. C'est qu'il fallait montrer patte blanche pour être admis dans le cercle honorable des personnes « importantes » de la manifestation. Enterrement de première classe pour ces morts à l'atelier, la fraternité républicaine rétablissait l'ordre féodal inégal en classant les Hommes suivant leur grade, leurs distinctions et leur rang social. Les sans grade, les sans dent et autres sans nom étaient relégués à l'arrière du cortège.

Pourtant, en boucle, les médias ont unanimement salué la « réussite » de cette communion Républicaine. Suffisait-il de le dire pour que cela soit, ou était-ce une injonction de croire ?

Plus personne ne s'écoute. Pas de place pour le doute.


C'est une réussite par décret.


Il ne s'agit plus d'unir des pensées pour nourrir l'expression de notre liberté fraternelle. Au contraire, il faut être résigné à s'inclure dans une pensée unique, ou choisir de s'exclure et prendre le risque de l'échafaud.

Aujourd'hui, le monde musulman ne s'élève plus contre Charlie Hebdo, mais contre les intérêts français. N'y avait-il pas d'autre moyen de soutenir la liberté d'expression qu'en attisant, par une surenchère de "droits à" bafoués, la haine et l'incompréhension ?

Faits, conséquences, ressentis.

Les actes de cette tuerie ne doivent pas être sorti de leur contexte. Il est facile de résumer la foi des croyants en disant qu'en inventant Dieu l'Homme a inventé la guerre.


La guerre est une affaire de territoire, d'argent et de pouvoir. Imposer de force sur un territoire donné des valeurs, dont la hiérarchie est déterminée par le pouvoir en place. L'ordre social ainsi établi permet les échanges économiques. On gagne de l'argent. On possède. Dieu n'a rien à voir dans tout cela.


Présenter les valeurs Républicaines comme supérieures aux valeurs religieuses, revient à tronquer le débat. Les unes ne sont pas supérieures aux autres ; elles sont à la fois identiques dans leur nature juridique, et parfois incompatibles dans l'expression des droits qu'elles consacrent et des devoirs qu'elles imposent aux Hommes.

C'est que, pour donner une plus grande autorité à la hiérarchie des valeurs qui sont les siennes et provoquer l'adhésion d'un peuple, l'Homme a recours à un mécanisme de Révélation. Comme l'explique Philippe JESTAZ, ces Révélation peuvent être de nature religieuse, comme la Torah, le Coran ou la Bible, ou bien elles peuvent être de nature laïque comme par exemple la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen de 1789.


Dans tous les cas, le texte de ces Révélations a la particularité d'être incontestable dans sa légitimité, intangible dans son contenu, et il est placé au sommet de toutes les normes sociales. (Les Représentants du Peulple Français, constitués en Assemblée Nationale, considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'Homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des Gouvernements, ont résolu d'exposer, dans une Déclaration sollenelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'Homme ; afin que les actes du pouvoir légsilatif, et ceux du pouvoir exécutif, pouvant être à chaque intsant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectées ; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur de tous. En conséquence, l'Assemblée Nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Etre suprême, les droits suivants de l'Homme et du Citoyen - Préambule de la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen de 1789)


Ici, la marque de la Révélation se trouve dans l'expression "considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'Homme sont les seules causes des malheurs publics". Il préexisterait des principes, non écrits, qu'il conviendrait de retranscrire, pour qu'ils deviennent incontestables.


Cette source du droit n'existe pas en tant qu'imposée par le pouvoir en place. Elle existe en tant que norme d'inspiration supérieure au pouvoir en place. En conséquence de quoi, le pouvoir étatique a l'obligation de s'y conformer, et les citoyens la possibilité d'en invoquer la violation par le pouvoir en place


Dès lors, ces sources Révélées n'ont pas pour vocation première de s'imposer à travers la coercition étatique, mais elles s'imposent à tous par l'adhésion à l'idéal qu'elles suscitent. Croire en Dieu, c'est croire en un idéal, de même que l'adhésion aux valeurs de la République implique de croire en l'idéal républicain. Il n'est pas plus irrationnel de croire en l'Esprit-Saint, que de croire en la Liberté, de croire en l’Égalité ou de croire en la Fraternité. Ceux qui disent que Dieu existe n'ont pas plus de preuve pour le démontrer, que ceux qui disent qu'il n'existe pas.


Le mécanisme de la Révélation implique de croire, et comme pour les autres valeurs, les valeurs de la République sont une affaire de foi. Cette foi constitue une grille de lecture du monde qui sert de support au raisonnement de chacun. Cependant, il n'existe pas de grille de lecture universelle du monde.


L'interaction avec les autres implique alors de concéder un socle commun de valeurs à partir desquelles il sera possible de confronter des raisonnements : reconnaître la légitimité du point de vue de l'autre, sa bonne intention et admettre son ignorance ou ses maladresses. Pour dialoguer il faut donc faire preuve d'humilité réciproque, accepter des concessions. A défaut, la seule force brutale désignera un vainqueur : l'Europe a en principe renoncé à ce mode de propagation de ses valeurs.


Une tuerie a eu lieu. Des dessinateurs sont morts. Je me suis senti impuissant. Aucune loi n'empêchera jamais l'assassinat. De jeunes délinquants ne trouvaient plus de sens à leur vie. Ils ont recherché un moyen de reconnaissance ailleurs que dans la société qui les a vu naître. Ils ont agit pour montrer qu'eux aussi ils comptaient. Ils ont agit par orgueil.


La valeur qui était en cause, était la reconnaissance fraternelle de leur souffrance. Pas la liberté d'expression.

Déclinaison conceptuelle.

Ceux qui doutent renvoient les croyants à la fragilité de leurs propres certitudes. C'est pour cette raison que les croyants cherchent toujours à les faire taire.


De même qu'il y a quelques années des jeunes refusaient le carcan du conformisme bourgeois dans lequel ils avaient été éduqués en défiant l'autorité (il est interdit d'interdire), la jeunesse du vingt et unième siècle, à qui l'on a expliqué que la République n'avait ni travail, ni reconnaissance sociale à lui offrir, cherche à son tour à la faire vaciller dans ses certitudes.


Derrière la tuerie de Charlie Hebdo, je ne vois pas le symbole de l'atteinte à la liberté d'expression. Ce n'est pas Charlie Hebdo en symbole de la liberté d'expression que l'on a tué, mais Charlie Hebdo en symbole de mai 1968. A cette époque, il a été décidé que le tutoiement serait de rigueur, que l'on ne porterait plus d'uniforme à l'école, que l'on devait cesser de se lever à l'entrée du professeur dans la classe ou dans l'amphithéâtre.


Juste retour des choses ? Ce sera le grand retour de la morale à l'école...


Les jeunes d'hier, maintenant devenus vieux, n'acceptent pas que l'on questionne leur autorité. Ce sont pourtant eux qui ont ouvert cette voie, en dévalorisant l'autorité. Les jeunes d'aujourd'hui demandent des comptes : pourquoi n'y a-t-il aucune place pour eux dans la République ? Diplômés ou non diplômés, issus de l'immigration ou de "souche" française, la seule perspective est celle du chômage, ou du remboursement d'une dette colossale pour les plus habiles qui parviennent à travailler.


Comme les jeunes d'hier découvrant sous les pavés la plage, ils utilisent le langage et les références qu'ils identifient comme les plus transgressifs. Moins par adhésion que par quête de reconnaissance, ils cherchent à attirer l'attention d'une République qui les délaisse en les victimisant par bonne conscience. La liberté ne naît pas de la suppression des interdits, la liberté naît de la transgression de l'interdit. La liberté ne se donne pas, elle se prend !


Comme Garcin, Inès et Estelle, les héros de Sartre, les abstinents de la minute de silence portent un regard sur notre société. Leur regard nous juge et nous sanctionne : ils sont notre enfer Républicain. Peut être aussi l'œil de notre conscience. Comme dans la parabole des talents, ils interrogent la République en lui demandant : "et toi, qu'as tu fait de tes talents ? De quels mérites peux-tu te prévaloir, toi qui nous demande d'être méritants ?"


La question n'est pas de savoir pourquoi ces jeunes croient en Dieu ; la question est celle de savoir pourquoi ces jeunes ne croient pas en la République.


Combien sont-ils à avoir fait cette minute de silence en se disant qu'elle était bête et méchante ? Suffit-il d'affirmer qu'il n'y a eu que quelques cas, trés islolés, de refus de l'autorité, pour résoudre le problème de fond ? Moi non plus je n'ai pas voulu cesser de penser ; pas même une minute.


La brutalité de la réponse républicaine n'est pas anodine. Presque un cas d'école. L'intolérance à l'image qu'ils nous renvoient est une marque d'orgueil. Il ne s'agit plus de penser, mais de réagir.


Et si moi aussi j'avais échoué dans ma capacité à porter le message républicain ?

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