Consolation de la philosophie - Boèce

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Consolation de la philosophie, par Boèce

Traduction de Léon Colesse, 1771, «dédiée aux malheureux», réimprimée dans le Panthéon littéraire en 1835.

Boèce - Consolation de la Philosophie Traduction de Léon Colesse A l'enseigne du Pot cassé, collection Antiqua n° 10 Illustrations d'Henry Chapront

Sommaire

Intégral

Livre I

Autrefois, l'enjouement de ma muse répondait aux agréments de mon âme et à la splendeur de ma fortune ; aujourd'hui, les plus tristes accents conviennent seuls au déplorable état où je me trouve. Les muses qui m'inspirent sont couvertes de vêtements lugubres, et les larmes sincères qui coulent de leurs yeux font bien voir que c'est avec raison qu'elles empruntent l'appareil et le langage de la douleur. Mais ni la douleur ni la crainte n'ont pu les empêcher de me suivre dans mon adversité. La gloire et la prospérité de mes premières années sont l'unique consolation des malheurs de ma vieillesse ; vieillesse prématurée, fruit funeste de mon infortune ! Mes jours coulaient tranquillement, la douleur en a précipité le cours ; mes cheveux ont blanchi avant l'âge, et, dans le milieu de ma course, mon corps faible et tremblant succombe sous le poids de mes chagrins. Ah ! la mort est sans doute le plus grand de tous les biens, lorsque, après avoir respecté les jours d'une belle vie, elle se hâte d'exaucer un malheureux qui l'invoque. Mais la cruelle est sourde aux voeux des misérables : ils ont beau la prier, elle refuse de fermer les yeux qui sont ouverts aux larmes. J'en fais la triste expérience. Jalouse autrefois des biens fragiles que la fortune inconstante me prodiguait, prête à m'en dépouiller, elle ouvrit le tombeau sous mes pas ; et aujourd'hui que je suis dans l'affliction, elle se plaît à me laisser vivre ; et parce que mon sort est malheureux, elle semble vouloir qu'il soit éternel. O mes amis, que vous vous êtes trompés lorsque vous avez tant vanté mon bonheur ! Une fortune aussi peu durable que la mienne en méritait-elle le nom ?

Pendant que je m'occupais de ces tristes pensées, et que j'exhalais ainsi ma douleur, j'aperçus au-dessus de moi une femme dont l'aspect inspirait la vénération la plus profonde. Ses yeux pleins de feu étaient mille fois plus perçants que ceux des hommes ; les couleurs les plus vives annonçaient sa force ; sa vigueur ne paraissait point altérée, quoiqu'à son air on s'aperçût bien que sa naissance avait précédé celle des hommes les plus âgés de ce siècle. Il était difficile de connaître la hauteur de sa taille, car quelquefois elle ne paraissait pas au-dessus du commun des hommes, et quelquefois elle semblait toucher aux nues, les pénétrer même, et dérober sa tête aux regards curieux des mortels. Ses vêtements étaient composés du tissu délié d'une matière incorruptible, fait avec un art admirable et de ses propres mains, comme elle me l'apprit elle-même dans la suite. Leur éclat semblait un peu obscurci par un nuage léger, semblable à cette espèce de fumée qui, par succession de temps, s'attache aux vieux tableaux ; au bas de sa robe on voyait la lettre P, et au haut la lettre T, brochées dans l'étoffe, et entre ces deux lettres on remarquait différents degrés en forme d'échelle, par lesquels on montait de la plus basse à la plus élevée. On remarquait aussi qu'en quelques endroits sa robe avait été déchirée par des mains violentes, et que chacun en avait arraché ce qu'il avait pu. Dans sa main droite, cette femme majestueuse tenait des livres, et dans sa gauche elle portait un sceptre. Aussitôt qu'elle eut aperçu auprès de mon lit les déesses de la poésie occupées à dicter des vers à ma douleur, elle les regarda d'un air de dédain, et les yeux étincelants :

«Qui est-ce donc, dit-elle, qui a osé introduire ces méprisables courtisanes ? Incapables d'apporter aucun remède à sa douleur, elles l'entretiennent, au contraire, par des poisons d'autant plus dangereux qu'ils paraissent plus doux. Ce sont elles qui, par des sentiments frivoles, étouffent les fruits solides de la raison ; elles accoutument le coeur aux maux qui le dévorent, mais elles ne l'en délivrent pas. Séductrices ! si vos caresses ne nous enlevaient que quelque profane mondain, car ce sont là vos conquêtes ordinaires, je ne m'en chagrinerais pas, je n'y perdrais rien ; mais vous avez tenté de surprendre un de mes plus chers élèves. Eloignez-vous, perfides sirènes, dont l'artificieuse douceur conduit les hommes à leur perte. Sortez ; c'est aux chastes muses que je protège qu'il appartient de prendre soin de ce malade».

A ces mots, cette troupe affligée, confuse, sortit au plus tôt pour aller cacher sa honte. Pour moi, dont les yeux noyés de larmes n'avaient pu encore reconnaître cette femme qui parlait avec tant d'empire, je fus saisi d'étonnement, et les yeux baissés j'attendis en silence ce qu'elle ferait dans la suite. Alors elle s'approcha de moi, et, s'asseyant sur mon lit, elle regarda en pitié l'abattement extrême où la douleur m'avait jeté, et elle se plaignit en ces termes du trouble et du découragement où elle me voyait.

«Hélas ! dans quel gouffre profond l'esprit de l'homme s'abîme-t-il ! Dans quelles ténèbres, fermant les yeux à sa propre lumière, va-t-il se plonger lorsque son coeur est en proie aux soucis dévorants qu'augmente et qu'enflamme le souffle de la cupidité des choses de la terre ! Ce philosophe, accoutumé à jouir du spectacle de la nature entière, lui qui, s'élevant jusqu'aux cieux, mesurait la course du soleil et de la lune, et suivait les astres dans les différents cercles qu'ils décrivent ; lui qui s'appliquait à connaître cet esprit tout-puissant, âme et moteur de l'univers ; qui connaissait pourquoi les astres sortent des mers orientales pour se coucher dans celles d'Hespérie ; lui qui s'occupait à pénétrer l'origine de ces souffles impétueux qui agitent les flots de l'Océan, qui recherchait avec tant de soin ce qui, dans les beaux jours du printemps, fait éclore les fleurs, et ce qui, dans la saison fertile de l'automne, fait mûrir les raisins sur nos coteaux ; lui qui avait interrogé toute la nature, et s'était efforcé d'en pénétrer tous les secrets : cet esprit si éclairé est plongé dans les ténèbres ; cet homme si libre est accablé du poids de ses chaînes ; cette âme qui s'élevait jusqu'aux cieux est contrainte de ramper honteusement sur la terre !

Mais il vaut bien mieux m'occuper à guérir ce malade qu'à me plaindre de lui».

Alors me regardant fixement :

«Est-ce donc toi, dit-elle, que j'ai nourri de mon lait ; que j'ai élevé avec tant de soin ? Est-ce toi dont j'ai pris plaisir à fortifier l'esprit et le coeur ? Comment t'es-tu laissé vaincre ? Je t'avais donné des armes qui devaient te rendre invincible ; sans doute, tu n'en as fait aucun usage. Me reconnais-tu ? Tu gardes le silence ; est-ce par honte ou par étonnement ? Plût au ciel que ce fût par une honte salutaire !

Mais je le vois, c'est un stupide abattement qui t'ôte la parole».

Comme elle s'aperçut que non seulement je m'obstinais au silence, mais que j'étais sans mouvement, elle porta sa main sur mon coeur.

«Il n'y a point de danger, s'écria-t-elle ; ce n'est qu'une léthargie, maladie ordinaire aux esprits séduits par l'illusion. Il s'est un peu oublié lui-même, il se reconnaîtra, sans doute, en me reconnaissant. Mais pourra-t-il me reconnaître tant que le nuage des choses terrestres offusquera sa vue ?»

Aussitôt, pour le dissiper, elle essuya avec sa robe mes yeux presque éteints par l'abondance de mes larmes.

Alors l'épaisse nuit qui les couvrait se dissipa subitement ; ils recouvrèrent leur première force et leur premier éclat. Ainsi quand le vent orageux du midi rassemble les nuages, et que tout le ciel semble devoir se fondre en pluie, le soleil est caché, et les astres de la nuit ne paraissant point encore, la terre est couverte d'épaisses ténèbres ; mais si le froid Borée descend des montagnes de Thrace, il balaie l'atmosphère par son souffle impétueux ; il force les barrières qui retenaient le jour captif, et le soleil, plus vif et plus brillant, reparaît aux yeux des mortels surpris et charmés de la splendeur de ses rayons.

C'est ainsi que les nuages de ma sombre douleur s'étant dissipés, je commençai à jouir de la lumière ; et mon esprit, éclairé en même temps que mes yeux, fut en état de connaître la main charitable qui travaillait à ma guérison.

«Eh quoi ! m'écriai-je, en voyant que c'était la Philosophie ; ô vous qui m'avez élevé dans votre sein, mère féconde de toutes les vertus, vous daignez descendre des cieux pour venir habiter avec moi le triste lieu de mon exil ! Seriez-vous donc aussi impliquée dans les fausses accusations qu'on me suscite ?

- Avez-vous pu penser, mon cher élève, me répondit-elle, que je vous abandonnerais dans vos malheurs, et que je refuserais de partager avec vous la persécution à laquelle vous n'êtes en butte que pour l'amour de moi ? Je croirais faire un crime si, dans de pareilles circonstances, je me séparais un instant d'un innocent faussement accusé, et dont la cause est la mienne. Pensez-vous que de pareilles accusations soient capables de m'intimider ? Rien de ce qui vous arrive ne peut m'inspirer ni surprise ni frayeur ; j'y suis accoutumée. Est-ce donc la première fois que les méchants ont fait courir à la sagesse les plus grands dangers ? Dès les premiers temps, avant la naissance de mon illustre élève Platon, j'ai eu de grands combats à soutenir contre la folle audace des hommes. Du vivant de Platon, Socrate son maître triompha par mon secours des horreurs d'un supplice injuste. Après sa mort glorieuse, la secte d'Epicure, celle de Zénon et beaucoup d'autres, prétendirent être les légitimes héritiers de ses sentiments. Chacun voulut par la violence se mettre en possession de ce savant héritage ; je m'opposai de toutes mes forces à leur usurpation ; mais comme chacun d'eux s'efforçait de m'attirer à lui, ils déchirèrent cette robe que j'avais tissée moi-même, et ils se glorifièrent de ce qui leur en resta dans les mains, comme si, en se retirant, ils m'avaient entraînée tout entière de leur côté. Il y eut même beaucoup de gens qui, ne réfléchissant point assez, les crurent du nombre des miens parce qu'ils les virent parés de quelques lambeaux de mes livrées ; et ils se laissèrent séduire imprudemment par les erreurs de cette multitude profane. Mes élèves ont été mille fois persécutés. Anaxagore fut exilé, Socrate fut empoisonné, Zénon souffrit la plus horrible torture. Si vous ignorez ces exemples de la cruauté des hommes, parce qu'ils sont étrangers à votre patrie, vous ne pouvez ignorer les malheurs d'un Canius, d'un Sénèque, d'un Soranus, dont la mémoire est aussi récente que célèbre. Instruits de mes maximes, ils les pratiquaient ; la pureté de leurs moeurs condamnait la perversité des méchants ; voilà la seule cause de la persécution dont ils furent les victimes. Faut-il donc s'étonner si notre vie est agitée par tant de tempêtes, puisque nous nous faisons gloire de déplaire aux méchants ? Leur nombre est infini, sans doute, mais il n'en est pas moins méprisable. Sans lois et sans guide, ils ne suivent que les mouvements déréglés d'une fureur aveugle. Si nous sommes quelquefois obligés de céder à leurs violences, notre chef nous retire dans un fort imprenable : de là nous les voyons s'occuper à piller les bagages que nous leur abandonnons. Nous nous moquons de leur folle avidité, qui s'attache à des choses si viles et si méprisables ; et nous bravons leur rage impuissante du haut de nos remparts inaccessibles à leur audace.

Rien ne peut ébranler celui qui sait régler sa conduite, mépriser les événements, fouler aux pieds le destin impérieux, et regarder d'un oeil égal la bonne et la mauvaise fortune. Ni la mer irritée lorsqu'elle appelle les tempêtes du fond de ses abîmes ; ni les volcans impétueux, lorsque du haut de leur cime entr'ouverte ils roulent des torrents de soufre et de fumée ; ni la foudre des dieux, lorsque grondant dans les airs, elle s'annonce par des sillons de flammes et menace les plus hautes tours de les réduire en cendres ; rien n'est capable de l'ébranler. Eh ! pourquoi les malheureux s'étonnent-ils des vaines menaces d'un tyran ? Qu'ils sachent ne rien désirer et ne rien craindre, et sa rage est vaincue. Mais s'ils livrent leurs coeurs aux impressions de la crainte et aux désirs de l'espérance, incertains, troublés, hors d'eux-mêmes, ils rendront bientôt les armes, et courront en aveugles au-devant des fers d'un cruel esclavage.

Comprenez-vous cela ? y seriez-vous insensible ? Pourquoi fondez-vous en larmes ? Parlez ; quels sont vos sentiments ? Si vous voulez que le médecin vous guérisse, découvrez-lui vos maux».

Alors ramassant toutes mes forces :

«Qu'ai-je besoin de m'expliquer ? lui dis-je ; le seul aspect du lieu où je suis, n'est-il pas capable d'exciter votre pitié ? Est-ce donc là cette riche bibliothèque où vous aviez pris plaisir à fixer votre séjour, et où vous m'instruisiez des choses divines et humaines ? Etais-je, hélas ! dans le triste état où je suis aujourd'hui, lorsque je sondais avec vous les secrets de la nature, lorsque vous me traciez les routes différentes que parcourent les astres, et que vous m'appreniez à être réglé dans mes moeurs et dans ma conduite, comme ils le sont dans leurs cours ? J'écoutais vos leçons avec tant de docilité, en est-ce là la récompense ? Quel fonds doit-on donc faire sur cette maxime que vous avez prononcée par la bouche de Platon : Heureux les états si des philosophes en devenaient rois, ou si les rois devenaient philosophes ! C'est encore par la bouche de Platon que vous avez dit : Qu'il est nécessaire que les sages prennent les rênes du gouvernement, de peur qu'en les abandonnant, les pervers ne s'en saisissent, et n'en abusent pour perdre les bons. Déterminé par ces maximes, je me suis fait un devoir de pratiquer publiquement ce que j'avais appris de vous dans le secret. Vous le savez, vous et le Dieu qui vous fait régner sur l'esprit et sur le coeur des sages ; vous le savez, le désir de contribuer au bonheur des gens de bien est le seul motif qui a pu m'engager à prendre quelque part au gouvernement. De là tous ces démêlés funestes que j'ai eus avec les méchants, et le peu de cas que j'ai cru devoir faire du ressentiment des grands, quand, sans me l'attirer, je n'ai pu satisfaire à ceux qu'exigeaient de moi la voix de ma conscience et celle de l'équité. Combien de fois l'usurpateur Conigastus, si avide des dépouilles des faibles, m'a-t-il trouvé dans son chemin ! Combien de fois ai-je empêché Triguilla, grand-maître de la maison du roi, de consommer les injustices qu'il avait commencées ! Combien de fois ai-je mis à couvert, par mon autorité, les malheureux, que l'insatiable avarice de ces barbares calomniateurs persécutait avec tant de cruauté, et toujours impunément ! Nulle considération n'a jamais été capable de me faire abandonner le parti de la justice. Quand j'ai vu les provinces dévastées par les rapines des particuliers, et accablées par les impôts publics, j'en ai été aussi vivement touché que ceux mêmes qui souffraient ces horribles vexations. Dans le temps d'une disette extrême, on ordonna l'achat et le transport d'une si prodigieuse quantité de grains, que la Compagnie était ruinée sans ressource, si cet achat avait eu lieu ; mais je m'y opposai avec vigueur : j'eus à cette occasion, en présence du roi, un démêlé des plus vifs avec le préfet du prétoire ; je l'emportai, et l'ordre fut enfin révoqué. Des courtisans affamés des biens du consulaire Paulin, les dévoraient déjà par leurs désirs ; je les arrachai à leur insatiable voracité. Albin, consulaire comme lui, allait être la victime de la fausse accusation qu'on lui avait intentée, et des préjugés qu'elle avait fait concevoir à son désavantage ; je le sauvai de la persécution de Cyprien son délateur. N'ai-je pas réuni contre moi assez de haines ? Mais si le zèle de la justice m'avait attiré celle des gens en faveur, je devais du moins n'avoir rien à craindre des autres, et cependant sur la délation de qui ai-je été disgrâcié ? Sur celle d'un Basile, qui, chassé du ministère et accablé de dettes, a cherché à se sauver en me perdant ; sur celles d'un Opilion et d'un Gaudence, qui, pour leurs injustices et leurs fraudes reconnues, avaient été condamnés à l'exil. Pour se soustraire à l'ordre du souverain, ils osèrent abuser du sacré privilège des temples en s'y réfugiant ; mais le prince irrité leur fit signifier que s'ils ne sortaient pas de Ravenne au jour prescrit, il les ferait arracher du saint asile qu'ils profanaient, et leur ferait imprimer sur le front la marque honteuse de leurs crimes. Pouvait-on donner la moindre confiance à des gens jugés dignes d'un pareil châtiment ? Et cependant, le jour même, on ajoute foi à la déclaration qu'ils font contre moi. Par où ai-je donc pu mériter qu'on eût pour moi si peu d'égards ? Les condamnations subies par mes délateurs justifient-elles leurs accusations ? Si l'injuste fortune n'a pas eu honte de voir l'innocence accusée, elle aurait au moins dû rougir de la bassesse de ceux dont elle s'est servie pour la calomnier. Voulez-vous savoir ce qui m'a rendu si coupable ? J'ai voulu sauver le sénat : voilà mon crime. Qu'ai-je fait pour cela ? J'ai empêché un infâme délateur d'accuser le sénat du crime de lèse-majesté. Instruisez-moi, ô vous qui enseignez la vérité aux hommes ! Que dois-je faire ? Dois-je nier un pareil crime, de crainte qu'il ne vous déshonore ? mais je l'ai fait avec la plus mûre délibération, et je le ferais encore avec ardeur. Dois-je l'avouer ? mais je m'ôte par là tout moyen de me défendre ; je fais triompher l'injustice. M'imputerai-je à crime d'avoir voulu sauver les sénateurs ? Leur conduite à mon égard méritait peut-être que je prisse moins à coeur leurs intérêts ; mais l'inconstante vicissitude des choses de ce monde, toujours sujettes à se démentir, a pu occasionner quelque changement dans leurs sentiments pour moi ; leur mérite au fond est toujours le même. Quelque chose qui m'en arrive, rien au monde ne me portera jamais à déguiser la vérité, ni à autoriser le mensonge. Peut-on m'accuser de l'avoir fait ? C'est vous, c'est la sagesse que j'en fais juge ; j'ai pris soin d'écrire tout ce qui regarde cette grande affaire, afin que la postérité en soit instruite ; je ne crois pas devoir prendre le même soin pour ce qui concerne les lettres supposées, par lesquelles on m'impute d'avoir espéré de rétablir la république et l'ancienne liberté. La fausseté de cette accusation eût paru avec la dernière évidence si, ce qui est décisif en de pareilles causes, on m'eût confronté avec mes accusateurs et permis de me servir contre eux de leurs propres dépositions. Et quelle liberté, hélas ! pouvons-nous encore espérer ? Plût au ciel que j'eusse pu savoir par quel moyen la recouvrer ! J'aurais répondu ce que Canius répondit à Caligula qui l'accusait d'être complice d'une conjuration formée contre lui : «Si j'en avais été instruit, vous ne le seriez pas». Au reste, quelle que soit la douleur que me cause cette malheureuse affaire, je n'en suis point assez troublé pour me plaindre de ce que des impies ont entrepris d'opprimer la vertu ; mais ce qui me jette dans la dernière surprise, c'est de voir qu'ils ont réussi dans leurs projets criminels. Car si l'homme se porte au mal, c'est peut-être la suite funeste de l'imperfection de sa nature. Mais qu'un scélérat puisse exécuter contre l'innocence tout ce que sa scélératesse lui suggérera, et cela sous les yeux d'un Dieu juste, c'est pour moi un prodige inconcevable ! Frappé de la même idée, un des vôtres disait avec raison : «Si c'est un Dieu qui gouverne le monde, d'où peut venir le mal qui y règne ? S'il n'y a point de Dieu, d'où peut venir le bien qui s'y fait ?» Après tout, est-il étrange que des hommes pervers, altérés du sang des sénateurs et de tous les gens de bien, aient conspiré ma perte, moi qui me suis toujours fait un devoir essentiel de combattre pour les gens de bien et pour le sénat ?

Non, sans doute ; mais devais-je attendre un pareil traitement des sénateurs eux-mêmes ? Rappelez-vous, vous qui avez toujours été le mobile de toutes mes actions, rappelez-vous avec quelle force je pris à Vérone la défense du sénat, au péril même de ma vie, lorsque le roi, qui voulait détruire cet ordre respectable, tâcha de faire tomber sur tout le corps le crime particulier qu'on imputait à Albin, l'un de ses membres. Vous connaissez la vérité de tout ce que je dis, et vous savez que je ne cherche point en cela à me glorifier. La réputation qu'on acquiert en se vantant du bien qu'on fait, n'est qu'une récompense frivole qui diminue cette satisfaction intime, fruit précieux du témoignage consolant qu'une bonne conscience se rend à elle-même. J'ai fait le bien, et vous voyez quel avantage j'en retire. Quand je pouvais espérer la récompense d'une vertu réelle, on me punit d'un crime imaginaire ; et comment m'en punit-on ? A-t-on jamais vu les juges s'accorder si unanimement contre le plus grand coupable ? Dans le nombre, il en est toujours quelques-uns qui, par erreur ou autrement, sont portés à douter des forfaits les plus avérés. Quand j'aurais été accusé d'avoir voulu brûler les temples de Dieu et égorger ses ministres au pied de ses autels ; quand j'aurais été soupçonné d'avoir machiné la perte de tous les gens de bien, on m'aurait écouté du moins, et l'on ne m'aurait condamné qu'après que j'aurais confessé mon crime, ou que j'en aurais été juridiquement convaincu. Mais on ne peut m'accuser que d'avoir voulu sauver le sénat, et cependant on me transporte loin de Rome ; et sans vouloir m'entendre, on me proscrit, on me condamne à mort. O qu'il m'est avantageux que personne encore n'ait été convaincu d'un pareil crime ! crime si glorieux au jugement de mes délateurs mêmes, que pour en ternir l'éclat, ils ont été forcés de dire, contre toute vérité, que j'ai tout sacrifié aux intérêts d'une ambition sacrilège. Mais vous qui habitiez dans mon coeur, vous en aviez banni tout intérêt humain ; et je n'aurais osé, sous vos yeux, commettre un pareil crime. Car vous me répétiez souvent cette belle exhortation de Pythagore : Suivez les inspirations de votre Dieu, et il ne m'était pas possible de penser d'une manière si basse et si honteuse à moi, que vous travailliez avec autant de soin à perfectionner de plus en plus, et à qui vous proposiez Dieu même pour modèle. D'ailleurs ma maison, dont l'innocence est connue, mes amis, dont la probité est si recommandable, mon beau-père Symmaque, ce respectable, ce saint vieillard, tout me met à couvert d'un tel reproche. Mais c'est à vous qu'on impute toute la faute : quelle injustice ! quelle horreur ! On ne m'a cru coupable de ce crime que parce qu'instruit à votre école, je pratique vos leçons et y conforme mes moeurs. Ainsi, non seulement le respect qui vous est dû ne m'a pas garanti des attaques de mes ennemis, mais en m'insultant ils ont poussé l'audace jusqu'à vous insulter vous-même. Ce qui met le comble à mon malheur, c'est que la plupart des hommes ne décident des choses que par l'événement, et jugent indigne de leur approbation tout ce que la fortune n'a pas jugé digne de ses faveurs. De là vient que la première perte que font les malheureux est celle de l'estime publique. Non, je n'ose penser quels sont à présent les bruits qui se répandent à l'occasion de ma disgrâce, quels sont les jugements divers qu'on en porte. Tout ce que je puis dire, c'est que ce qui accable le plus un malheureux, est de penser qu'aussitôt qu'on l'accuse, la plupart des gens sont persuadés qu'il ne lui arrive rien qu'il n'ait bien mérité ; et cependant, si je suis dépouillé de mes biens, dégradé de mes dignités, déshonoré dans l'esprit de bien des hommes, c'est une peine cruelle que je ne me suis attirée qu'en faisant le bien. Il me semble voir les auteurs de mon désastre faire éclater leur joie impie dans les lieux où ils forgent les traits de leur calomnie. Il me semble les voir à l'envi en préparer de nouveaux, tandis que les gens de bien sont dans la dernière consternation à la vue des dangers auxquels je suis exposé. Les scélérats, sûrs de l'impunité, oseront concevoir les projets les plus odieux ; ils oseront même les exécuter, animés par les récompenses qu'on leur propose ; et les innocents, privés de tout appui, ne pourront se soustraire à la persécution de leurs ennemis ni parer leurs coups. Je puis donc m'écrier avec justice : «Créateur de l'univers, qui, immuable sur votre trône éternel, donnez aux cieux leurs mouvements rapides, et réglez le cours des astres ; vous qui avez assujetti la lune à ces variations constantes qui tantôt la font briller des feux de son frère d'une manière si éclatante, qu'elle semble alors, pendant la nuit, régner seule au firmament, et qui tantôt lui font perdre peu à peu sa lumière, et la font disparaître enfin quand elle est plus près du soleil ; vous qui avez commandé à un des astres les plus brillants, d'annoncer toujours, par son lever, les approches de la nuit, et, par son coucher, la naissance du jour ; vous qui abrégez dans la saison des frimas la durée des jours rigoureux, et qui, dans la saison contraire, précipitez les ombres de la nuit, afin qu'elles fassent place à des jours plus longs ; vous qui dirigez, par votre toute-puissance, le souffle impétueux des aquilons qui dépouillent les arbres de leurs feuilles, et les douces haleines des zéphirs qui les font renaître, toujours vous faites mûrir par les ardeurs de la canicule les moissons abondantes produites par le peu de grains confiés à la terre, sous la faible constellation du Bouvier. Tout suit ainsi vos lois ; rien ne s'écarte de l'ordre immuable que vous avez prescrit ; tout est enchaîné par les décrets de votre volonté suprême. L'homme est le seul dont il semble que vous abandonniez la destinée. La fortune inconstante fait tout sur la terre au gré de son caprice. L'innocence y souffre la peine qui n'est due qu'au crime, et le crime, placé sur le trône, foule aux pieds la vertu qui, tremblante, se cache dans les ténèbres, désolée de voir le juste puni pour le coupable. Les scélérats font ainsi impunément tout ce qui leur plaît ; leurs mensonges, leurs parjures, rien ne leur nuit ; et quand ils veulent user de toutes leurs forces, ils attentent jusque sur l'autorité même des rois. Arbitre souverain de toutes choses, jetez enfin un regard de providence sur la terre. Les hommes, la portion la plus digne des êtres qui l'habitent, les hommes y sont sans cesse le jouet de la fortune ; ils y sont agités, tourmentés, comme un vaisseau l'est sur les flots par la tempête. Calmez, Seigneur, cette mer orageuse, et faites régner à jamais ici-bas ce bel ordre qu'on voit régner invariablement dans les cieux».

Pendant que la douleur me faisait ainsi parler, la Philosophie me regardait d'un oeil tranquille ; et aussitôt que j'eus fini :

«Dès que j'ai vu couler vos larmes, me dit-elle, j'ai bien compris que vous vous croyiez exilé et malheureux. Mais êtes-vous donc véritablement exilé ? ne vous trompez-vous point ? êtes-vous chassé de votre patrie ? ne vous en êtes-vous point écarté par hasard ? C'est vous sans doute qui vous en êtes exilé vous-même ; et à qui pouvait-il être permis de vous en chasser ? Rappelez-vous que votre patrie n'est point, comme Athènes, gouvernée par la multitude : elle l'est par un souverain qui prend plaisir à la peupler et non à la priver de ses citoyens. Obéir à ce monarque, c'est être parfaitement libre. Ignorez-vous que quiconque y a fixé son domicile, n'en peut être arraché ? Oui, celui qui est à couvert de ses remparts, est à l'abri de toute violence et ne peut craindre l'exil ; mais quiconque en méprise le séjour, mérite d'en être banni pour toujours. Si je suis donc touchée, c'est de la douleur où je vous vois plongé, et non pas du lieu où je vous trouve. C'est bien moins dans votre riche bibliothèque que j'aime à fixer mon séjour que dans votre âme. J'ai pris plaisir à en faire une bibliothèque vivante, dans laquelle j'ai placé, non les livres eux-mêmes, mais les maximes qu'ils contiennent. Vous ne vous êtes écarté en rien, dans tout ce que vous avez dit, de votre zèle pour le bien public ; vous pouviez encore en dire davantage. Tout le monde sait que des choses qui vous sont imputées, les unes sont fausses, et les autres sont des actions plus dignes d'éloges que de blâme. Ce que vous n'avez dit qu'en passant des insignes fourberies et des crimes de vos délateurs, sera répété mille fois par le public qui connaît parfaitement toute la vérité. Vous vous êtes récrié contre l'injustice du sénat à votre égard ; vous vous êtes plaint amèrement de ce qu'on me déshonore en m'accusant ; vous paraissez outré de ce qu'on récompense si mal vos mérites ; enfin votre muse en courroux a fini par faire des voeux pour attirer ici la paix éternelle qui règne dans les cieux. Tous ces sentiments, tous ces mouvements divers sont l'effet de votre affliction, et je crois que dans l'état de faiblesse où vous êtes, vous ne supporteriez pas des remèdes violents : je vais donc, par de plus doux, vous préparer à en recevoir de plus efficaces qui puissent vous guérir radicalement.

Chaque chose a son temps. Le laboureur insensé qui confierait ses grains à la terre lorsqu'au solstice d'été elle était desséchée par les ardeurs du soleil, privé pour sa nourriture des dons de Cérès, serait obligé d'aller chercher sur les chênes les glands dont se nourrissaient nos aïeux. N'allez point dans les bois chercher la tendre violette, quand les froids aquilons y exercent leurs fureurs ; vous ne trouveriez au printemps, sur la vigne, que des pampres naissants : si vous voulez goûter les dons de Bacchus, attendez l'automne, c'est la saison destinée pour cueillir les raisins. Le Tout-Puissant a donné à chaque saison sa propriété particulière : chaque chose viendra dans son temps, et on ne peut attendre aucun succès de ses entreprises lorsqu'on sort de l'ordre, et qu'on franchit par impatience les bornes que la sagesse nous prescrit.

Je crois donc, pour pouvoir vous guérir plus sûrement, devoir commencer par vous faire quelques questions qui me découvrent l'état de votre âme. Ecoutez et répondez-moi en toute liberté ce que le coeur vous dictera. Pensez-vous qu'un destin aveugle préside aux choses de ce monde, et que tout y soit l'effet du pur hasard ?

- Non, lui répondis-je aussitôt ; je n'ai jamais cru que l'ordre constant qui règne en ce monde puisse avoir un principe dénué d'intelligence. J'ai toujours pensé, au contraire, que l'intelligence suprême qui a tout créé par sa puissance, conduit tout par sa sagesse ; et jamais je ne penserai autrement.

- Je le sais, me dit-elle, vous venez de vous exprimer sur cela très énergiquement : vous avez, il est vrai, déploré le malheur des hommes, comme si la Providence n'en prenait aucun soin ; mais vous avez hautement avoué que tout le reste de l'univers est gouverné par la suprême intelligence, et je suis étonnée, au-delà de toute expression, de ce qu'ayant un sentiment si raisonnable et si salutaire, votre esprit ne soit pas entièrement guéri. Mais allons plus avant, je soupçonne qu'il manque encore quelque chose à vos connaissances. Vous ne doutez point que Dieu ne connaisse tout en ce monde ; mais savez-vous par quel ressort la Providence conduit tout ?

- J'ai de la peine, je l'avoue, j'ai de la peine à comprendre le sens de la question que vous me faites, ainsi ne soyez point étonnée si je n'y peux répondre.

- Je ne me suis pas trompée, ajouta-t-elle, quand j'ai pensé qu'il y a quelque vide dans votre âme, par où le trouble a pénétré, comme l'ennemi pénètre dans une place par la moindre brèche ; mais, répondez-moi, vous rappelez-vous quelle est la fin de toutes choses, quels sont les desseins de la sage nature ?

- Vous me l'avez appris, mais la douleur qui a troublé mes sens me l'a fait oublier.

- Vous savez du moins, me dit-elle, quel est le principe de toutes choses ?

- Oui, je le sais : c'est Dieu qui est le principe tout-puissant et universel.

- Eh ! puisque vous connaissez le premier principe de toutes choses, comment n'en connaissez-vous pas la dernière fin ? Tel est pourtant l'effet du trouble de l'esprit : il offusque la raison, mais il ne l'éteint pas ; il ébranle l'âme, mais il ne la dégrade pas entièrement. Répondez-moi encore : vous souvenez-vous que vous êtes homme ?

- Eh ! pourquoi, lui dis-je, ne m'en souviendrais-je pas ?

- Eh bien ! dites-moi ce que c'est que l'homme.

- C'est un animal raisonnable et mortel : je le sais ; voilà ce qu'est l'homme ; voilà ce que je suis.

- N'êtes-vous rien de plus ? me dit-elle.

- Non, lui dis-je.

- Ah ! je sais maintenant la principale cause de votre maladie. Vous avez cessé de vous connaître vous-même : je connais le remède qui peut seul vous guérir. Votre mal est extrême et pourrait devenir mortel, puisque vous vous oubliez vous-même; que vous gémissez de vous voir exilé et dépouillé de vos biens ; que vous ignorez la fin de toutes choses ; que vous pensez en conséquence que les scélérats, qui font tout à leur gré, sont véritablement puissants et heureux ; et qu'enfin, ne connaissant point les ressorts secrets que la Providence fait agir, vous pensez que tous ces événements sont l'effet du hasard. En faut-il davantage non seulement pour causer la plus grande maladie, mais la mort même de la raison ? Mais, grâces en soient rendues au Tout-Puissant, auteur de la vie ! cette raison naturelle ne vous a pas entièrement abandonné. Si vous ne savez pas comment Dieu gouverne le monde, vous savez du moins qu'il le gouverne. Ce premier principe vous conduira à d'autres vérités ; cette étincelle de vie produira en vous une santé parfaite. Mais comme il n'est pas encore temps d'user des remèdes les plus forts, et que telle est la nature de l'âme, que lorsque quelque vérité en sort, l'erreur en vient toujours prendre la place, je tâcherai de dissiper peu à peu les ténèbres épaisses que l'erreur y répand, afin que la vérité victorieuse puisse y rentrer dans ses droits, et y briller d'une lumière plus pure.

Les astres les plus brillants perdent leur éclat lorsqu'ils sont voilés par de sombres nuages ; si le vent du midi agite les flots de la mer, son onde, qui le disputait à l'azur des cieux, se trouble et cesse d'être transparente ; le fleuve impétueux qui coulait avec vitesse du haut des montagnes, arrêté quelquefois par les obstacles qui se trouvent sur la route, est obligé de se replier sur lui-même : voulez-vous marcher ici-bas sans obstacles et voir la vérité sans nuages, ne vous laissez ni ébranler par la crainte, ni séduire par la joie, ni entraîner par l'espérance ; car l'âme qui est en proie à ses passions perd tout à la fois sa lumière et sa liberté».

LivreII

La Philosophie, après m'avoir ainsi parlé, s'arrêta quelque temps, et quand elle vit que son silence n'avait fait que réveiller mon attention, elle recommença en ces termes.

«Si je pénètre bien la cause et la nature de votre maladie, elle a pour principe le regret qu'excite en vous la perte de votre fortune. Vous vous exagérez à vous-même le changement de votre état ; voilà la du changement étonnant qui s'est fait dans votre âme. Je conçois par quels artifices la fortune a opéré cette espèce de prodige. Elle séduit par ses caresses les plus familières ceux qu'elle a dessein de tromper, et au moment où ils pensent jouir de ses faveurs, l'infidèle les abandonne et les laisse dans une douleur d'autant plus grande, qu'ils avaient moins lieu de s'attendre à son infidélité. Mais si vous approfondissez ce qu'elle vaut en elle-même, vous verrez qu'elle n'avait rien de si grand et de si beau ; et qu'en la perdant, vous n'avez pas autant perdu que vous l'imaginez. Je crois que je n'ai pas beaucoup de peine à vous en convaincre, car dans le temps même qu'elle vous prodiguait ses caresses, vous la traitiez avec un mépris généreux, et, rempli de mes maximes, vous insultiez quelquefois à la vanité de ses faveurs. Je ne suis point surprise néanmoins de vous voir un peu sorti de votre ancienne tranquillité. Vous avez éprouvé les plus grands revers, et il n'en est point qui, de quelque façon que ce soit, ne trouble l'âme, surtout quand il est subit et inopiné. Mais il est temps de vous disposer, par quelque chose d'agréable et de doux, à des remèdes plus forts et plus efficaces. Que la rhétorique qui ne va jamais plus droit à l'esprit et au coeur, que quand elle est dirigée par mes préceptes, paraisse donc accompagnée de l'éloquence et de la persuasion, et que la musique, dont je me sers quelquefois, joigne à leurs charmes, les sons, tantôt légers, tantôt sublimes de son harmonie enchanteresse. O homme ! qui peut ainsi vous plonger dans une si accablante tristesse ? Pensez-vous éprouver quelque chose de bien nouveau et de bien surprenant ? En vous traitant comme elle fait, la fortune n'a point démenti sa conduite ordinaire ; telle est sa nature, telles sont ses moeurs. Uniquement constante dans l'inconstance qui lui est propre, en changeant à votre égard, elle a soutenu son caractère. Elle était inconstante dans le temps même qu'elle vous accablait de caresses et qu'elle vous trompait par les charmes d'un bonheur apparent.

Vous avez dû apercevoir sur le front de l'aveugle déesse, les traits de sa duplicité. Elle peut encore se dérober aux yeux des autres, mais elle s'est entièrement dévoilée aux vôtres. Profitez donc de l'avantage que vous avez de la connaître, et ne vous amusez pas à de vaines plaintes. Si vous détestez sa perfidie, méprisez la perfide et renoncez à ses pernicieuses faveurs. Ce qui fait votre peine aujourd'hui, aurait dû assurer votre tranquillité. La fortune vous abandonne ; eh ! qui jamais a pu la fixer ? Pouvez-vous donc tant estimer une félicité passagère ? Vous chérissez cette fortune sur laquelle vous ne devez pas compter au moment même que vous la possédez, et qui vous accablera de douleur en vous quittant. Si personne donc n'est maître de la fixer, et si son changement rend les hommes malheureux, la présence de cette inconstante est le présage assuré d'un malheur prochain. Car il ne suffit pas de considérer ce qu'on a sous les yeux, la prudence porte plus loin ses regards ; elle prévoit les événements ; et comme elle sait que la fortune est toujours prête à changer, elle sait aussi qu'on ne doit ni redouter ses menaces, ni désirer ses caresses. Dès qu'une fois on se soumet à son joug, il faut supporter avec tranquillité tout ce qui peut arriver sous son empire. Vouloir prescrire des lois à cette déesse capricieuse, qu'on a choisie pour sa souveraine, c'est l'insulter ; impuissante pour guérir nos maux, l'impatience ne fait que les aigrir et les rendre plus insupportables. Quand une fois on a livré sa barque aux vents et aux flots, c'est leur impétuosité qui la conduit, et non pas notre volonté. Quand on a confié ses grains à la terre, il faut s'attendre aux années stériles aussi bien qu'à celles qui sont plus fécondes. Vous vous êtes soumis à l'empire de la fortune, il faut obéir à ses caprices ; vous voudriez fixer sa roue ; eh ! ne voyez-vous pas, insensé, que son essence consiste dans son instabilité ?

Cette souveraine maîtresse des événements les conduit toujours à son gré. Plus inconstante et plus agitée que l'Euripe, de la même main elle renverse le roi le plus redoutable et le mieux affermi sur son trône, et relève l'espérance et la gloire d'un roi vaincu et détrôné. C'est peu pour elle d'être insensible aux larmes et aux sanglots des malheureux, la cruelle s'en fait un jeu et un amusement. Rendre en moins d'une heure le même homme misérable et heureux, c'est un prodige qu'elle se glorifie d'opérer, c'est un spectacle qu'elle se plaît à donner à ceux qui sont attachés à son char.

Mais je veux la mettre elle-même aux mains avec vous : voyez si elle a tort ; elle va parler.

- Pourquoi, ô homme ! vous répandez-vous sans cesse en plaintes contre moi ? de quoi vous plaignez-vous ? quel tort vous ai-je fait ? de quels biens vous ai-je dépouillé ? Je m'en rapporte à qui vous voudrez sur ce qui regarde la possession des biens et des honneurs de ce monde ; et si vous prouvez qu'il est quelqu'un ici-bas qui ait sur eux un droit de propriété, j'avouerai que vous êtes en droit de les redemander comme vous ayant légitimement appartenu. Mais quand vous êtes venu en ce monde, vous étiez nu et dépouillé de tout. Je vous ai pris alors entre mes mains, je vous ai prêté mes richesses, je vous ai prévenu de mes plus abondantes faveurs, j'ai prodigué pour vous tout ce que j'ai de plus précieux et de plus brillant. Il me plaît de retirer aujourd'hui mes dons : ne vous plaignez pas que je vous dépouille de rien qui vous appartienne ; rendez-moi plutôt les actions de grâces qui me sont dues pour vous avoir accordé la jouissance des biens qui n'étaient point à vous. Eh ! quelle peut être la source de vos plaintes ? Quelle violence vous ai-je faite ? Les biens, les honneurs et toutes les choses de ce genre sont en mon pouvoir ; j'en dispose à mon gré, ce sont des esclaves qui me reconnaissent pour leur souveraine ; ils viennent avec moi et s'en vont de même : s'ils vous eussent appartenu, rien n'aurait pu vous les ravir. Quoi donc ! serai-je la seule qui ne pourrai librement disposer de mes droits ? Le ciel à son gré fait briller le soleil de l'éclat le plus vif, ou le couvre de nuages épais ; l'année qui couvre la terre de fleurs et de fruits, la couvre aussi de brouillards et de frimas ; la mer peut, à sa volonté, séduire nos yeux par un calme flatteur, ou nous effrayer par d'horribles tempêtes ; et moi, dont l'inconstance fait le caractère et la nature, le caprice des mortels prétend me rendre stable et invariable, et me dépouiller ainsi de mon essence ! Ma roue tourne sans cesse avec une rapidité sans égale : tel qui était au haut, le moment d'après rampe dans la boue, et celui qui était dans la poussière, se voit en un instant élevé au plus haut degré. C'est ainsi que j'exerce ma puissance ; voilà mes jeux et mon amusement. Monte, si tu le veux, au plus haut de cette roue, mais à condition que, quand il me plaira, tu en descendras sans te plaindre. Ignorais-tu ma nature et mes moeurs ? Ne sais-tu pas que, par des revers inouïs, Crésus, roi de Lydie, qui d'abord fit trembler Cyrus, peu après vaincu et captif, fut jeté dans un bûcher embrasé, et qu'il y aurait fini sa vie si je n'en eusse éteint les flammes par une pluie soudaine et abondante ? As-tu oublié ce puissant roi de Perse qui, vaincu et pris par Paullus, fut réduit à un état si misérable qu'il excita la compassion de son vainqueur ? Des royaumes florissants détruits subitement par mes coups, sont les événements que la tragédie représente le plus souvent sur ses théâtres. L'ingénieuse fable ne t'a-t-elle pas appris que dans le vestibule du palais de Jupiter, deux tonneaux sont placés, dont l'un contient les biens, et l'autre les maux de ce monde ? Qui sait si tu n'as pas plus puisé dans le premier que dans l'autre ? Sais-tu toi-même si je t'ai entièrement abandonné ? Ma propre inconstance est peut-être pour toi un juste motif d'espérer un changement avantageux. En attendant, ne te laisse point accabler par la douleur, et, sans vouloir toi-même régler ton sort, subis patiemment la loi commune à tous les hommes.

Hommes injustes ! ils se plaindraient toujours, quand l'abondance répandrait sans cesse sur eux autant de biens que la mer contient de grains de sable dans son sein, autant que le ciel fait briller d'étoiles dans une belle nuit. En vain un Dieu propice leur prodiguerait les richesses et les dignités ; ce qu'ils ont, ils le comptent pour rien. Leur avidité dévore ce qu'elle a, et engloutit encore par ses désirs ce qu'elle ne peut se procurer. Quel frein pourra donc contenir dans de justes bornes cette voracité insatiable, puisque l'ardente soif des biens de ce monde s'accroît en elle par leur possession, et qu'elle s'estime toujours moins riche de ce qu'elle a, que pauvre de ce qu'elle n'a pas ?

- Si la fortune vous parlait ainsi en sa faveur, je ne vois pas ce que vous auriez à lui répondre : cependant si vous croyez avoir de quoi justifier vos plaintes, parlez ; je vous écoute».

Alors je lui dis :

«Toutes ces déclamations de la fortune sont belles, sans doute ; elles sont assaisonnées de toutes les douceurs de l'éloquence, de tous les agréments de l'harmonie : elles enchantent les oreilles, mais elles ne pénètrent point jusqu'au coeur des malheureux, où est le siège de leur douleur : elles peuvent tout au plus en suspendre le sentiment pendant qu'on les prononce ; mais cesse-t-on de les entendre, la douleur se fait encore sentir plus vivement.

- Vous avez raison, me dit-elle, aussi ne sont-ce pas là les vrais remèdes dont je veux me servir pour vous guérir. Je ne m'en sers que pour adoucir un peu votre douleur ; le temps viendra où je ferai usage de remèdes plus forts et plus pénétrants. Cependant ne vous imaginez pas qu'on vous croie malheureux. Avez-vous oublié l'étendue et la mesure de votre ancienne félicité ? Je passe sous silence la faveur que vous ont faite ces grands hommes qui ont bien voulu prendre soin de vous, et vous tenir lieu du père que vous aviez perdu. Les premiers de Rome ont ambitionné de vous avoir dans leur famille, et ce qui forme la plus précieuse des alliances, vous leur avez été uni par les liens de la tendresse avant de leur appartenir par ceux du sang. Qui ne vous a pas cru le plus heureux des mortels ? Vous avez pour beaux-pères des hommes très illustres ; pour épouse, une femme d'une vertu distinguée ; deux fils sont l'heureux fruit de votre premier mariage et le soutien de votre maison. Je ne parle point de ces hautes dignités qu'on a refusées à des vieillards pour en honorer votre jeunesse. Je passe sous silence ce qui peut vous être commun avec d'autres, et je me hâte de parler de ce qui vous concerne en particulier, de cet événement unique qui a mis le comble à votre gloire. Si les avantages temporels peuvent en quelque chose contribuer au bonheur des hommes, il n'y a aucun événement, quelque triste qu'il soit, qui puisse vous faire oublier ce jour heureux, ce grand jour où vos deux fils, élus consuls en même temps, furent conduits chez vous environnés de sénateurs, au milieu de mille cris d'allégresse ; ce jour où assis dans les premières places du sénat, ils vous entendirent prononcer le panégyrique du roi avec une éloquence qui vous attira les applaudissements les plus flatteurs et les mieux mérités ; ce jour où marchant entre ces deux jeunes consuls, vous fîtes dans le Cirque des largesses au peuple, d'une manière si satisfaisante pour lui et si glorieuse pour vous. Vous eûtes lieu alors de vous louer de la fortune, puisqu'elle vous témoigna la prédilection la plus marquée, en vous faisant une faveur qu'elle n'a jamais faite à aucun particulier. Voulez-vous donc compter à la rigueur avec elle ? Voilà la première fois qu'elle a souffert que l'envie eût quelque prise sur vous. Considérez la nature et le nombre des événements agréables ou fâcheux qui vous sont arrivés, vous serez forcé d'avouer que vous êtes encore heureux. Que si vous croyez avoir cessé de l'être, parce que les apparences de votre prospérité ont disparu, ne vous estimez pourtant pas encore vraiment malheureux ; car ce que vous paraissez maintenant éprouver de fâcheux et de triste n'aura qu'un temps. Est-ce donc d'aujourd'hui que vous paraissez sur le théâtre de ce monde ? Y êtes-vous si étranger ? Pensez-vous que les choses humaines doivent être marquées au coin de la constance, puisque la vie même des hommes est si peu assurée, et peut s'évanouir si promptement ? Quand, par une espèce de prodige, la fortune semblerait fixer ses faveurs, la mort n'en interromprait-elle pas le cours, du même coup dont elle trancherait le fil de vos jours ? Que vous importe donc que la fortune se sépare de vous par la fuite, ou que vous vous en sépariez par la mort ?

Après toutes les vicissitudes qui changent continuellement la face de l'univers, peut-on compter sur des biens périssables, sur une félicité d'un moment ? Tout change ici-bas. Les plus brillantes étoiles disparaissent le matin, quand le soleil monté sur son char étincelant commence à répandre ses rayons victorieux. Les roses que le zéphir fait éclore par son souffle fécond, brûlées par les ardeurs du vent du midi, se dessèchent et tombent, et la tige qui les portait n'est plus qu'un vil arbuste hérissé d'épines : l'onde tranquille de l'Océan se change dans un instant en une écume épaisse, lorsqu'elle est agitée par la tempête : tout change de même en ce bas-monde ; rien de créé ne peut être durable : telle est l'éternelle et immuable loi du Créateur.

- Rien n'est plus vrai, m'écriai-je, ô mère féconde des vertus ! je ne peux nier que ma prospérité n'ait eu le cours le plus rapide ; mais c'est précisément ce qui redouble ma douleur ; car, parmi toutes les espèces d'adversités, la plus insupportable est celle qui vient à la suite d'une grande fortune.

- Pure idée ! me répondit-elle, ce prétendu malheur n'existe que dans votre opinion, et ne vient point du fond des choses mêmes. En effet, si vous estimez tant le bonheur dont vous avez joui, comptez avec moi de combien d'avantages vous jouissez encore. Car si la Providence vous a conservé ce qu'il y a de plus précieux parmi tout ce qui est du ressort de la fortune, possédant encore ce qu'il y a de plus cher et de plus estimable dans le monde, pouvez-vous vous estimer malheureux ? Or, il vit encore cet illustre Symmaque, votre beau-père, qui, par ses vertus, fait tant d'honneur à l'humanité ; et ce que vous paieriez volontiers de tout votre sang, ce grand homme, ce sage accompli, oubliant ses propres intérêts, est uniquement touché des vôtres. Elle vit cette épouse incomparable, qui joint à un esprit élevé la plus rare modestie, la vertu la plus épurée ; et pour achever son éloge en deux mots, elle vit cette digne fille de Symmaque si parfaitement semblable à son père, elle vit, et entièrement détachée de la vie, elle ne respire plus que pour vous. Ah ! si quelque chose peut altérer le bonheur que vous avez de posséder une femme si respectable, c'est de voir que l'amour qu'elle a pour vous la fait languir de douleur.

Que dirai-je de vos fils qui ont déjà été consuls, et qui, dès leur plus tendre jeunesse, ont montré par tant d'endroits qu'ils ont l'esprit de leur père et de leur aïeul ? Ah ! si tous les mortels font tant d'état de la vie, ne devez-vous pas vous estimer heureux, si vous considérez qu'il vous reste encore ce que tout le monde estime plus que la vie ? Essuyez donc vos larmes, la fortune ne vous a pas encore dépouillé de tout ; vous ne devez pas vous regarder comme accablé par cette tempête. Tel qu'un vaisseau qui n'a pas encore perdu ses ancres, il vous reste des ressources qui peuvent, en vous donnant beaucoup de consolation dans votre état présent, vous donner de justes espérances d'un meilleur avenir.

- Ah ! que ces ressources me restent ! m'écriai-je. Tant que je n'en serai pas privé, de quelque façon que les choses tournent, j'espère me sauver de ce naufrage. Vous voyez cependant combien ; j'ai perdu de mes dignités et de l'éclat dont je brillais.

- J'ai déjà, me répondit-elle, j'ai déjà gagné quelque chose, puisque vous n'êtes pas entièrement mécontent de votre sort. Mais je ne puis vous pardonner votre excessive délicatesse. Quoi ! vous vous croyez malheureux parce qu'il manque quelque chose à votre félicité ! Eh ! quel est donc l'homme dont le bonheur soit assez parfait pour qu'il n'y ait rien dans son état dont il puisse se plaindre ? C'est en effet une chose bien bizarre et bien inquiétante que la nature des biens de ce monde ; car on ne les possède jamais tous ensemble, ou si on les possède, ce n'est jamais pour longtemps. Celui-ci regorge de richesses, mais sa naissance le fait rougir. Celui-là est d'un sang illustre, d'une maison connue, mais la médiocrité de sa fortune lui fait désirer de rester inconnu au monde entier. Celui-ci est tout à la fois noble et riche, mais il passe ses jours dans un célibat affligeant. Cet autre a fait une alliance heureuse, mais privé des enfants qui en étaient le fruit, il voit avec regret que ses biens vont passer en des mains étrangères. Un autre enfin voit sous ses yeux une nombreuse famille, mais la mauvaise conduite de son fils ou de sa fille est pour lui une source intarissable de chagrins et de larmes. Ainsi nul n'est content de son état ; car il n'en est aucun, ou qui ne soupire après ce qu'il ne connaît pas, ou qui n'ait lieu de regretter de l'avoir connu et éprouvé. Ajoutez à cela l'extrême sensibilité des gens heureux. Si tout ne leur vient pas à souhait, la moindre chose révolte leur délicatesse, qui n'est point accoutumée à se voir contrarier ; un rien empoisonne leur félicité : vous êtes de ce nombre. En effet, combien se croiraient au plus haut degré du bonheur, s'ils avaient la moindre portion des débris de votre fortune ! Ce lieu, qui est un exil pour vous, est une patrie bien chère à ceux qui en sont nés citoyens. Nul n'est malheureux que celui qui croit l'être ; et celui-là au contraire est toujours heureux qui sait supporter avec une parfaite égalité d'âme tous les événements de cette vie. Mais quelque heureux que l'on soit, si l'on se laisse aller inconsidérément aux mouvements de l'impatience, on désirera sans cesse changer de situation et d'état. Que les douceurs de cette vie sont mêlées de cuisantes amertumes ! Félicité peu durable, si ta possession a quelques agréments, qu'il est cruel pour l'homme de ne pouvoir te fixer, et d'être exposé tous les jours à devenir la victime de ton instabilité ! Non, la prétendue félicité des hommes n'est qu'une véritable misère, puisqu'elle n'a ni assez d'étendue pour remplir les désirs sans cesse renaissants des uns, ni assez de durée pour satisfaire la constance des autres. Pourquoi donc, ô mortels ! cherchez-vous au dehors une félicité que vous ne trouverez qu'au dedans de vous-mêmes ? Vous êtes dans une dangereuse erreur, dans une ignorance bien pernicieuse ! Ecoutez-moi, je vais en deux mots vous apprendre en quoi consiste le souverain bonheur. Avez-vous rien de plus cher que vous-même ? - Non, direz-vous. - Eh bien ! si vous êtes vraiment raisonnable, vraiment maître de vous-même, possédez ce que vous voudrez ni ne pourrez jamais perdre. Pour vous faire donc connaître que la vraie félicité ne consiste point dans tout ce qui dépend du hasard, raisonnez ainsi avec moi. Si la félicité est le souverain bien d'un être raisonnable, et qu'on ne puisse appeler souverain bien celui qui peut nous être ravi, puisque ce qui n'est point sujet à la vicissitude lui est certainement préférable, concluons que la fortune, puisqu'elle est inconstante, ne peut jamais nous procurer le vrai bonheur ; car celui qui croit que la fortune le peut conduire à la félicité, sait qu'elle est sujette au changement, ou il ne le sait pas : s'il l'ignore, peut-il se croire heureux, vivant, comme il fait, dans une aveugle ignorance ; et s'il le sait, ne doit-il pas sans cesse craindre de perdre ce qu'il sait qu'il peut perdre à tout moment ? Or, peut-il être heureux dans les transes d'une crainte continuelle ? Que s'il fait assez peu de cas de ces biens pour n'en pas regretter la perte, c'est la preuve la plus formelle de leur frivolité. Mais vous qui, persuadé par tant de raisons démonstratives, croyez que l'âme est immortelle, et qui voyez que le bonheur de ce monde finit avec la vie, vous ne pouvez douter que si le bonheur de l'homme consiste dans ces biens passagers, la mort ne soit pour lui le comble du malheur. Mais si au contraire il est des âmes généreuses qui, pour arriver au bonheur, non seulement ont sacrifié leur vie, mais ont bravé même les supplices les plus cruels, comment peut-on penser que cette vie peut faire des heureux, puisque sa perte n'est point un véritable malheur ?

Quiconque veut se procurer une demeure assurée et durable, qui soit à l'épreuve des efforts des vents et de la violence des flots, qu'il n'en pose les fondements ni sur une montagne élevée ni dans des sables arides. Les vents soufflent avec plus d'impétuosité sur le sommet des montagnes : c'est là qu'ils exercent toute leur fureur ; votre édifice yserait exposé à une ruine prochaine : il ne serait pas plus assuré sur un sable mouvant, incapable d'en supporter le poids. Préférez donc à une situation plus agréable, un lieu plus bas et plus solide : là vous habiterez tranquillement. Que le vent gronde, que la mer mugisse, que le ciel tonne, rien ne pourra troubler la paix profonde dont vous y jouirez.

Mais je m'aperçois que mes raisons commencent à faire quelque impression sur votre esprit et sur votre coeur ; je vais donc aller plus avant et vous proposer des motifs de consolation plus puissants encore. je veux, pour un moment, que les biens de la fortune soient plus durables et moins caduques qu'ils ne le sont en effet ; y a-t-il pour cela quelque chose en eux qui puisse vous devenir propre et vous appartenir véritablement, ou qui, bien considéré, ne doive vous paraître vil et méprisable ? Les biens de ce monde sont-ils précieux par leur nature, ou par l'opinion que nous en avons ? Lequel de tous ces biens est le plus précieux ? Est-ce une masse d'or, un amas immense d'argent ? Mais l'or et l'argent n'ont de mérite qu'autant qu'on s'en sert : l'avarice qui les amasse est un vice odieux ; la libéralité qui les répand est une source de gloire. Mais en faisant usage de cet or et de cet argent, vous cessez de le posséder ; il n'a donc aucun prix tant qu'il est à vous, puisqu'il n'en a que quand vous le distribuez aux autres. Qu'un seul homme rassemble tout ce qu'il y a d'or et d'argent sur la terre, son abondance appauvrira le reste des mortels. Qu'est-ce donc qu'un pareil bien ? La voix d'un seul homme se fait entendre tout entière à une multitude, chacun de ceux qui la composent l'entend également ; au contraire, l'argent ne peut, qu'en se partageant, être possédé par plusieurs ; or en le partageant, celui qui le possédait s'en dépouille lui-même. Que les richesses les plus abondantes sont donc peu de chose, puisque plusieurs ne peuvent ensemble les posséder tout entières, et qu'un seul ne les peut posséder sans réduire tous les autres à la misère ! Serait-ce l'éclat des pierres précieuses qui attirerait vos regards ? Mais tout leur éclat n'en peut communiquer aucun à ceux qui les possèdent. Est-il possible que les hommes puissent admirer de pareilles choses ! Une créature vivante et raisonnable peut-elle donc être si touchée de la beauté d'un être matériel et animé ? Je sais que ces brillantes productions de la nature sont l'ouvrage de Dieu, et qu'elles ont en effet quelques traits de beauté ; mais elles sont d'un ordre si inférieur aux créatures raisonnables, que je ne conçois pas comment des hommes peuvent, à leur vue, être frappés d'admiration. Les beautés de nos campagnes feraient-elles vos délices ? Et pourquoi non ? Elles sont une des plus belles parties des ouvrages du Créateur. Nous admirons aussi le grand spectacle qu'offrent à nos yeux l'immense plaine de l'Océan lorsque son onde n'est point agitée, cette voûte azurée qui embrasse le monde, les astres qui y sont attachés, le soleil, la lune ; mais toutes ces choses ne vous sont-elles pas entièrement étrangères ? De toute leur splendeur, en rejaillit-il sur vous le moindre rayon ? Brillez-vous de l'éclat des fleurs que le printemps fait éclore ? Contribuez-vous en quelque chose à la maturité des fruits que l'été nous prodigue ? Pourquoi vous laissez-vous séduire par des plaisirs frivoles ? Pourquoi regardez-vous comme à vous appartenant des biens qui sont tout-à-fait hors de vous ? Jamais la fortune ne pourra vous approprier ce qui, par sa nature, vous est absolument étranger. Les fruits de la terre, je le sais, sont destinés à être les aliments des créatures vivantes ; mais vous n'en devez désirer que ce que le besoin exige : leur superfluité n'est point une fortune pour vous. La nature se contente de peu ; si vous la surchargez par des excès, vous éprouverez une satiété toujours désagréable, souvent pernicieuse. Vous penserez peut-être qu'il est glorieux de briller par la variété et la magnificence des habillements ; mais que vous en revient-il ? S'ils flattent ma vue, je me contenterai d'en admirer la matière, ou de louer l'art de l'ouvrier. Serait-il plus glorieux de se voir suivi d'une foule nombreuse de valets ? Mais s'ils sont pour la plupart des gens vicieux, votre maison sera un composé odieux à tout le monde, et dangereux pour vous-même : s'ils sont gens de bien, leur probité n'est point la vôtre. D'où je conclus que toutes ces choses que vous comptez au nombre de vos biens, ne vous appartiennent point véritablement, et ne font point votre bonheur ; et si elles n'ont rien qui mérite votre estime et vos désirs, pourquoi avez-vous tant de joie quand vous les possédez, et tant de douleur quand vous les perdez ? Si elles ne tiennent leur beauté que de la nature, elles plairaient quand elles ne seraient pas au nombre de vos possessions ; car ce n'est pas parce que vous les possédez qu'elles sont précieuses ; mais c'est parce qu'elles vous ont paru précieuses, que vous avez jugé à propos de les compter parmi vos richesses. Pourquoi donc désirez-vous avec tant d'empressement les biens de la fortune ? Peut-être cherchez-vous, par l'abondance, à éviter la pauvreté ; vous vous trompez : il faut en effet tant de choses pour soutenir une grande maison, que, dans la vérité, il manque toujours beaucoup à celui qui la tient, et qu'au contraire il ne manque presque jamais rien à celui qui mesure son aisance sur ce qui suffit à ses besoins, et non sur ce qu'il faudrait pour rassasier les désirs déréglés d'une ambition qui le porte à mille superfluités. Quoi donc ! est-ce parce que vous n'avez en vous-même aucun bien qui vous soit propre, que vous cherchez votre bonheur dans ce qui est hors de vous, et totalement étranger ? Quel renversement d'idées ! l'homme, cet être en qui brille une émanation de la raison divine, s'imaginera ne pouvoir briller que par la possession de mille bagatelles dépourvues de vie et de sentiment ! Chaque être se contente de ce qui est en lui ; l'homme seul, dont l'âme est l'image de Dieu, peu content de l'excellence de son être, cherche à l'embellir par les productions de la nature, et il ne voit pas, l'aveugle qu'il est, l'outrage qu'il fait à la bonté et à la sagesse du Créateur. Le maître souverain de l'univers a voulu que l'homme fût élevé au-dessus de tout ce qui est sur la terre, et l'homme insensé se dégrade et s'abaisse au-dessous des plus viles créatures. Car si tout ce qui fait le vrai bonheur d'un être, est plus estimable que cet être lui-même, dès que vous mettez, ô mortels ! votre félicité dans les biens de ce monde, vous les mettez au-dessus de vous, et vous avez en quelque sorte raison : car telle est votre condition, que lorsque vous connaissez votre excellence, vous êtes en effet au-dessus de tous les autres êtres que renferme ce bas monde ; mais si vous êtes assez aveugles pour ne pas vous connaître vous-mêmes, vous êtes au-dessous des plus vils animaux. Ne se pas connaître est une suite nécessaire de leur nature ; mais ce serait dans l'homme un défaut inexcusable. Que votre erreur, encore une fois, est étrange, ô homme ! de penser que les choses qui sont hors de vous peuvent vous donner quelque mérite et quelque éclat ! Non, cela est impossible. Un ornement extérieur a beau briller, il ne communique à ce qu'il couvre aucun lustre véritable, et ne peut donner aucun mérite à celui qui n'en a point. D'ailleurs, je soutiens que c'est prostituer le nom de bien que de le donner aux choses qui peuvent nous nuire. Vous conviendrez de ce principe, sans doute. Or il est certain que les richesses ont causé les plus grands préjudices à ceux qui les possédaient, puisqu'elles ont toujours été l'objet de la cupidité des hommes les plus méchants, qui cherchent à s'approprier par toutes sortes de voies, le bien d'autrui, parce qu'ils s'estiment seuls dignes de posséder tout ce qu'il y a de trésors sur la terre. Jugez-en par vous-même, vous qui craignez à tout instant que, pour vous ravir vos richesses, on ne cherche mille moyens de vous faire périr. Vous chanteriez tranquillement, en la présence même des voleurs, si vous étiez né sans bien et sans fortune. O le triste avantage que celui d'être riche, puisqu'on n'en peut jouir qu'aux dépens de son repos et de sa tranquillité !

Heureux et mille fois heureux ce premier âge du monde où l'homme se contentait des productions de la nature ! le luxe et la sensualité n'avaient point encore corrompu ses moeurs. Il ne connaissait ni l'art de teindre en pourpre la brillante dépouille du ver à soie, ni celui d'apprêter les mets et de travailler les vins. Après une longue diète, un peu de glands suffisait à sa faim. Un gazon frais lui procurait un sommeil tranquille. Il se désaltérait au courant d'un ruisseau, et, pour se rafraîchir, il n'avait besoin que de l'ombre d'un épais feuillage. Il ne s'exposait point sur les flots de l'élément perfide pour aller ramasser dans des climats éloignés les marchandises inconnues à sa patrie. Le bruit des trompettes n'effrayait point alors l'univers ; la haine et la cruauté ne trempaient point leurs mains dans le sang des mortels ; car qui eût été assez insensé pour commencer le premier une guerre où il aurait eu tout à craindre et rien à gagner ? Plût au ciel que les moeurs de cet âge heureux régnassent dans le nôtre ! Mais la cupidité est aujourd'hui plus ardente que les fournaises du mont Etna. Ah ! quel est le malheureux mortel qui le premier arracha des entrailles de la terre l'or et les diamants, trésors funestes que la nature y avait si profondément et si sagement cachés !

Que dirai-je des dignités et du pouvoir souverain ? Vous regardez comme des dieux ceux qui les possèdent, parce que vous ignorez ce que c'est que la vraie grandeur et la vraie puissance. Si les méchants deviennent dépositaires de l'autorité souveraine, les fleuves de feu qui sortent des volcans, les torrents impétueux du plus affreux déluge n'ont rien de comparable aux ravages qu'ils feront sur la terre. Le gouvernement consulaire, vous le savez, ce principe heureux de la liberté, ne dégénéra-t-il pas autrefois dans un si grand excès d'orgueil et d'insolence que vos ancêtres furent près de l'abolir, comme ils avaient autrefois aboli par la même raison le pouvoir tyrannique des rois ; que si les dignités, ce qui est très rare, tombent entre les mains des gens de bien, qu'aime-t-on en eux ? Ce n'est pas leurs dignités, mais le bon usage qu'ils en font ; et ce sont moins les grandeurs qui honorent la vertu que la vertu qui honore les grandeurs. Eh ! qu'est-ce après tout que cette puissance et cette grandeur si vantée et si désirée ? Considérez quels sont ceux sur qui vous ambitionnez de dominer ; car pourriez-vous, sans éclater de rire, voir un insecte vain et superbe trancher du monarque, et s'arroger l'empire sur ceux de son espèce ? Et qu'y a-t-il au vrai de plus faible que l'homme, si vous ne considérez que son corps ? Le moindre des insectes peut déranger les ressorts de cette fragile machine, et la détruire même entièrement. Or le plus grand des monarques ne peut étendre plus loin son pouvoir ; il ne peut l'exercer que sur les corps, qui sont si peu de chose, ou sur la fortune, qui est quelque chose de moindre encore. Pour l'âme, elle est libre et souveraine d'elle-même : en vain tenterait-on de l'assujettir. Lorsque par ses réflexions elle s'est procuré la paix intérieure, qui pourrait la lui ravir ? Rappelez-vous ce tyran qui pensait qu'à force de supplices il arracherait de la bouche d'un citoyen le secret d'une conspiration formée contre lui. Que son attente fut honteusement trompée ! Cet homme courageux trancha sa langue avec ses dents ; et la crachant au visage du tyran, il fit triompher son courage par les tourments mêmes par lesquels ce monstre croyait faire triompher son inhumanité. Et quel mal peut-on faire, qu'on ne doive craindre d'éprouver à son tour ? Busiris égorgeait ses hôtes ; Hercule ayant logé chez lui, vengea leur mort en l'égorgeant lui-même. Régulus vainqueur avait donné des fers aux Carthaginois ; vaincu à son tour, il tomba dans leurs fers. Quel cas peut-on donc faire de la puissance d'un homme qui ne peut empêcher que ce qu'il a fait aux autres ne lui soit fait à lui-même ? D'ailleurs, si la puissance et les grandeurs étaient, par leur nature, des biens réels et véritables, jamais les méchants ne les posséderaient. Les contraires ne s'allient point ensemble : c'est la loi de nature. Puisque donc les méchants, et les plus méchants mêmes, possèdent très souvent les plus grandes dignités, il faut nécessairement en conclure que ces prétendus avantages ne sont pas de vrais biens. - Pour en juger encore mieux, examinons-en les effets. On reconnaît la force et la souplesse des organes à la force et à la légèreté des mouvements du corps ; on reconnaît le musicien à son chant ou à sa composition, le médecin au succès de sa pratique, l'orateur à l'éloquence de ses discours ; car chaque chose produit ce qui est conforme à sa nature, et est incompatible avec ce qui est d'une nature contraire : or, ni les richesses ne peuvent satisfaire les désirs de la cupidité, ni la puissance la plus absolue ne peut rendre maître de soi-même un coeur esclave de ses passions, ni les dignités les plus respectables ne peuvent rendre respectables les méchants qui les possèdent ; au contraire, loin de leur donner aucun degré de mérite, elles ne servent qu'à mettre leur indignité dans un plus grand jour. - D'où vient ce contraste ? C'est que nous donnons à ces choses des noms qui ne leur conviennent point, comme il est aisé d'en juger par leurs effets. Oui, c'est sans raison que vous leur prodiguez les noms de richesses, de puissance et de dignités ; et pour tout dire, en un mot, rien de ce qui est sous l'empire de la fortune n'est ni véritablement désirable ni bon en lui-même ; puisque le plus souvent ce qui dépend d'elle n'est point le partage des gens de bien, et ne rend pas gens de bien les méchants qu'elle en favorise.

Quels meurtres, quels ravages n'a point faits Néron, ce monstre détestable qui brûla la capitale du monde, en égorgea les sénateurs, empoisonna son frère, trempa ses mains parricides dans le sang de sa mère, et, par une abominable curiosité, osa promener, sur ses charmes éteints par la mort, des yeux que les remords auraient dû remplir de larmes ! Ce tyran, dont la mémoire sera à jamais en horreur, était pourtant le plus puissant des hommes. Son empire embrassait tout ce qui est compris entre les climats glacés du Nord et les plaines brûlantes du Midi. Maître de l'univers, il ne put l'être de sa fureur ; et pour la signaler davantage, il se servit également du fer et du poison.

- Mais je n'ai jamais, lui dis-je alors, été dominé par l'ambition. J'ai désiré seulement le pouvoir de faire le bien et les occasions d'exercer ma vertu, que l'oisiveté pouvait énerver.

- C'est là, me répondit-elle, la passion des grandes âmes, mais qui pourtant ne sont point encore arrivées à la perfection. Elles se laissent enflammer par le désir d'acquérir de la gloire, en servant utilement leur patrie. Cette passion est belle sans doute ; mais au fond, qu'elle est frivole ! Considérez, en effet, ce que c'est que la terre. Il est démontré que, comparée à la vaste étendue des cieux, elle n'est qu'un point, un rien dans l'univers. Or, de cette terre, qui est si peu de chose, à peine, comme le dit Ptolémée, la quatrième partie en est-elle habitée. Si, de cette partie, nous retranchons encore ce que les lacs et les mers en couvrent de leurs eaux, et ce que les déserts en occupent, à quoi se réduira ce que les hommes en habitent ? Cependant, renfermé dans un point de cette petite partie de l'univers, vous songez à la remplir du bruit de votre renommée, et à y rendre votre nom célèbre. La belle gloire, en effet, que celle qui est concentrée dans des bornes aussi étroites ! et encore cet espace si borné est-il partagé entre des nations dont les langues, les moeurs et la manière de vivre sont différentes. La difficulté des chemins, la diversité du langage, le peu d'habitude et de relation qu'elles ont entre elles, sont autant d'obstacles qui empêcheront votre réputation de s'y répandre. Eh ! comment un particulier y serait-il connu ? la plupart des villes ne le sont pas. Cicéron nous apprend que de son temps l'empire romain, qui pour lors était au plus haut point de sa gloire, et si formidable aux Parthes, n'était pas connu au-delà du mont Caucase. Voyez donc dans quelles bornes étroites sera concentrée cette gloire que vous pensez étendre autant que l'univers. Le nom d'un citoyen romain se fera-t-il connaître où l'empire romain n'est pas connu lui-même ? Ajoutez à cela que les préjugés des nations sont si opposés les uns aux autres, que ce qui mérite une couronne chez les unes, est puni de mort chez les autres. Ainsi donc, quelque affamé de gloire que vous soyez, vous ne parviendrez jamais à étendre la vôtre parmi les peuples divers qui vous environnent. Contentez-vous donc de voir votre renommée renfermée dans votre patrie, et cette gloire immortelle, qui fait l'objet de vos désirs les plus ardents, concentrée au milieu de vos concitoyens. Etes-vous sûr même qu'elle passera à la postérité ? Combien de noms illustres, faute d'historiens qui les aient célébrés, sont tombés dans un oubli éternel ! Les histoires elles-mêmes, ainsi que leurs auteurs, ne vont-elles pas se perdre dans l'ombre de l'avenir ? Vous vous flattez pourtant d'une glorieuse immortalité, et vous prenez pour une réalité l'idée chimérique que vous vous en formez. Mais quelle que puisse être la durée de votre gloire, qu'est-elle comparée avec l'éternité ? Le moindre moment a quelque proportion avec dix mille années, parce que ces deux espaces sont finis et limités ; mais multipliez tant qu'il vous plaira ces dix mille années, la somme qui en résultera ne pourra jamais entrer en comparaison avec la durée infinie de l'éternité. Car si une chose finie et limitée a toujours quelque proportion avec une autre qui l'est aussi, elle ne peut jamais en avoir aucune avec l'infini. Ainsi, quelque étendue, quelque durée que puisse avoir votre gloire, elle doit être regardée par rapport à l'inépuisable durée de l'éternité, non seulement comme peu de chose, mais comme un vrai néant. Cependant, insensés ! vous ne faites le bien que pour acquérir cette vaine fumée de gloire, cette ombre de réputation. La récompense de vos actions, que vous ne devriez attendre que du témoignage satisfaisant de votre conscience et du plaisir de pratiquer la vertu pour la vertu même, vous la cherchez dans l'opinion et dans les vains discours des hommes. Faiblesse ridicule dont un certain railleur se moqua bien plaisamment un jour ! Un de ces philosophes, qui ne le sont que de nom, ayant été insulté par quelqu'un : «Voici le moment, lui dit notre railleur, de connaître si tu es véritablement philosophe ; ta patience en décidera». Alors le prétendu sage rassemble toutes les forces de son âme, se contient de son mieux ; et, fier de sa victoire : «Ai-je su souffrir ? suis-je philosophe ? s'écria-t-il insolemment. - Je croirais que tu l'es, dit le railleur, si tu avais su te taire». Qu'il me soit permis de le dire, ces hommes distingués qui ne pensent qu'à la gloire, car c'est d'eux qu'il s'agit ici, que leur reviendra-t-il après leur mort de toute la renommée qu'ils se seront faite ici-bas ? Car si, ce que je me crois bien fondé à nier, l'homme meurt tout entier, et que tout finisse avec lui, sa gloire ne sera plus rien quand il ne sera plus. Si, au contraire, l'âme qui n'a rien à se reprocher, dès qu'elle est délivrée de la prison de son corps, va faire son séjour dans les cieux, rassasiée d'une gloire plus pure, elle méprise toute la gloire de ce bas monde. Pense-t-on aux vanités de la terre quand on jouit des biens solides qui nous sont réservés dans le ciel ?

Que celui qui met le souverain bien dans la gloire, et qui n'a de passion que pour elle, mesure l'immense étendue des cieux et les bornes étroites de la terre. Il aura honte de chercher un nom qui, quelque célèbre qu'il soit, ne remplira jamais ce petit amas de boue. Hommes orgueilleux ! vous cherchez en vain à vous élever au-dessus de votre condition mortelle. Quand votre renommée serait partout répandue ; quand toutes les langues publieraient vos louanges, la mort ne respectera ni les titres de votre maison ni ceux de votre gloire. Elle frappe également les grands et les petits ; sa faux rend tout égal. Où sont maintenant ce Fabricius, si fidèle à sa patrie, ce Brutus, si généreux défenseur de la liberté, ce Caton, censeur si sévère des moeurs ? Le peu de lettres qui forment leur nom est tout ce qui reste d'eux. Ces noms subsistent encore avec honneur ; mais que sont devenus ceux qu'ils désignent ? Quelle que soit votre renommée, vous n'en serez pas moins cendre et poussière dans le tombeau ; et si vous croyez qu'elle vous donnera une seconde vie, songez que quand elle viendra à s'anéantir, elle vous fera aussi éprouver une seconde mort.

Mais afin que vous ne pensiez pas que j'aie contre la fortune une haine implacable et assez déraisonnable pour ne lui pas rendre justice, j'avoue qu'elle rend quelquefois un grand service aux hommes, et c'est lorsqu'elle se montre à eux à découvert, et qu'elle leur fait connaître à fond son caractère et sa conduite. Vous ne comprenez peut-être pas encore ce que je veux dire ; c'est en effet quelque chose de si singulier, que j'ai de la peine à l'exprimer comme je le désire. Je pense que la mauvaise fortune est plus avantageuse aux hommes que la prospérité. En effet, celle-ci les abuse continuellement sous l'apparence séductrice d'une fausse félicité ; celle-là leur découvre la vérité lorsque, par ses changements continuels, elle leur montre son inconstance naturelle : celle-ci les abuse ; celle-là les détrompe : celle-ci captive leurs coeurs par les charmes des faux biens de ce monde ; celle-là leur rend la liberté, en leur en faisant connaître la fragilité et le néant. Aussi, l'une est toujours enflée d'orgueil, dissipatrice, insensée ; elle ne se connaît pas elle-même l'autre, au contraire, est toujours sobre, retenue, et l'adversité qu'elle éprouve la rend plus éclairée et plus prudente : enfin, la prospérité corrompt les gens de bien même et les entraîne au mal ; la mauvaise fortune, au contraire, les arrache à la corruption, et les force de se tourner du côté du vrai bien. Et ne regardez-vous pas comme quelque chose de bien précieux l'avantage que vous a procuré cette fortune lamentable que vous éprouvez, en vous faisant connaître à fond le coeur de vos amis ? Vous avez, par son moyen, reconnu ceux qui méritent ce nom d'avec ceux qui n'avaient que le masque de l'amitié. Les amis de la fortune vous ont abandonné, les vôtres vous sont restés fidèles. A quel prix n'auriez-vous pas acheté cette connaissance dans le temps de votre prétendue félicité ? Ne vous plaignez donc plus d'avoir perdu de vaines richesses ; vous avez trouvé le plus grand des trésors, de vrais amis.

Amitié ! amour ! principes de toute union, c'est vous qui faites la stabilité de l'univers. Si, chaque jour, le soleil sur son char nous ramène la lumière, s'il prête à la lune sa splendeur pendant la nuit, si les flots impétueux de la mer trouvent des bornes que leur fureur est forcée de respecter, c'est l'amour tout-puissant qui a établi ce bel ordre. Il règne sur la terre, dans la mer et dans les cieux. S'il en abandonnait un seul moment la conduite, cette harmonie ravissante se changerait en une guerre universelle ; ce monde, dont tous les mouvements sont si sagement et si invariablement réglés, trouverait sa destruction dans les éléments mêmes qui le composent. C'est lui qui unit les peuples entre eux par les liens sacrés de la société ; il unit les coeurs des époux par des liens plus tendres encore, ceux d'un chaste mariage. O ! que les hommes seraient heureux, si cet amour régnait toujours dans les âmes, comme il règne dans les cieux !»

Livre III

Enchanté de ce que la Philosophie venait de me dire, je restai longtemps dans une espèce de ravissement ; je n'en sortis que pour m'écrier :

«O puissante consolatrice des coeurs affligés ! la douceur de vos accents et l'excellence de vos maximes ont fait tant d'impression sur mon âme, que je me crois maintenant à l'épreuve de tous les coups de la fortune. Non seulement je ne crains plus ces remèdes violents dont vous m'avez parlé, mais je vous prie avec instance de me les administrer sans délai.

- J'ai bien senti, me répondit-elle, que mes discours ont pénétré dans ton coeur ; j'ai attendu patiemment ces bonnes dispositions, ou plutôt je les ai produites en toi. Ce qui me reste à dire, semblable à certains remèdes, a quelque amertume d'abord, mais rien n'est plus agréable ensuite. Tu me parais extrêmement avide, mais ton ardeur serait encore mille fois plus violente si tu savais où je veux te conduire. C'est à la félicité, félicité dont tu as bien quelque légère idée ; mais trop occupé de ce qui n'en est que l'apparence, tu ne peux encore la contempler en elle-même.

- Hâtez-vous donc, lui dis-je, de me la faire connaître telle qu'elle est.

- Je l'entreprends volontiers, ajouta-t-elle, mais je veux auparavant essayer de te peindre l'espèce de béatitude qui t'est connue, afin qu'envisageant ensuite son contraire, tu reconnaisses enfin la vraie félicité.

Quiconque veut semer pour recueillir, commence à défricher son champ, et à en arracher les épines et les mauvaises herbes, afin que la terre, débarrassée de ces productions inutiles, puisse fournir plus d'aliments aux précieux dons de Cérès. Si notre palais est affecté par quelque chose d'un goût désagréable, le miel que nous mangeons ensuite nous paraîtra infiniment plus doux et plus délicieux. La sérénité des cieux a des charmes plus puissants après un violent orage. La clarté du jour n'est jamais plus agréable qu'au moment où l'aurore dissipe les épaisses ténèbres d'une sombre nuit. Ainsi, commence par t'arracher aux illusions des biens faux et trompeurs, et le vrai bonheur pénétrera plus facilement dans ton âme».

Alors les yeux fixés, recueillie en elle-même, et comme retirée dans le sanctuaire le plus intime de son âme, elle commença ainsi son discours :

«Tous les hommes que tant de soins agitent, que tant de passions tourmentent, tendent par mille chemins différents au même but, au bonheur. Or, le vrai bonheur est celui qui satisfait si pleinement le coeur qui le possède, qu'il ne lui reste plus rien à désirer. Ce souverain bien doit donc renfermer en soi tous les autres biens, car il ne serait pas le bien suprême s'il laissait désirer quelque chose hors de lui. La béatitude est donc un état parfait, par la réunion de tous les biens. C'est à cet état heureux que tous les hommes tendent par des routes différentes ; car tout homme a un désir inné du vrai bien ; mais par une erreur funeste, la plupart se laissent séduire par des biens faux et trompeurs. Les uns, croyant que le bien suprême consiste à ne manquer de rien, travaillent nuit et jour à accumuler des richesses ; les autres, pensant qu'il consiste dans les honneurs, ne s'occupent que du soin d'y parvenir, afin de s'attirer les hommages de leurs concitoyens. Ceux-ci le mettent dans la souveraine puissance, et veulent en conséquence ou régner sur les hommes, ou partager le pouvoir de ceux qui portent la couronne. Ceux-là s'imaginent que la gloire est le plus grand de tous les biens, et toute leur ambition est de se rendre illustres par les armes ou par les sciences. Il en est d'autres qui font consister la félicité dans la joie, et qui ne croient heureux que ceux qui nagent dans les plaisirs. Il en est même qui ne recherchent quelques-uns de ces moyens que pour se procurer les autres : tels sont ceux qui ne désirent les richesses que pour en acheter la puissance et les plaisirs ; et ceux qui n'ambitionnent le pouvoir souverain que pour être en état d'amasser des richesses et de se faire un grand nom. Voilà donc ce qui partage toutes les affections des hommes : l'illustration, l'autorité et l'estime publique, qui semblent être des sources infaillibles de gloire, une famille et des enfants, qui semblent être une source assurée de joie et de bonheur. Je ne parle point de l'amitié, elle n'est peut-être point du ressort de la fortune ; elle ne reconnaît que l'empire de la vertu. Pour tout le reste, on ne le cherche que pour s'assurer une puissance plus absolue, ou des plaisirs plus abondants. Les avantages du corps se rapportent visiblement aux biens dont je viens de parler ; car une constitution forte, une taille avantageuse, donnent une espèce de supériorité ; la beauté donne de la réputation, et la santé est la source des plaisirs. On ne recherche en tout cela que la béatitude, car il est certain que ce que chacun désire avec le plus d'ardeur, c'est ce qui lui paraît être le souverain bien. Or, nous l'avons dit, le souverain bien et la vraie félicité sont une même chose ; chacun regarde donc l'objet de ses désirs comme le vrai bonheur. Ainsi, pour faire le tableau de la félicité de ce monde, il ne faut que réunir les richesses, les dignités, la puissance, la gloire et les plaisirs. Epicure, qui ne considérait que ces objets, faisait en conséquence consister le vrai bien dans la seule volupté qu'ils produisent tous, plus ou moins, parce que chacun d'eux affecte plus ou moins l'âme, mais toujours agréablement. Revenons aux différents penchants des hommes : tous cherchent le souverain bien ; mais leurs yeux étant obscurcis par les affections humaines, ils s'égarent souvent dans la route qui y conduit. Tel dans le fort de son ivresse, un homme accablé par le vin, s'égare à la porte de sa maison. Quoi donc ! a-t-on tort de faire tout ce qu'on peut pour ne manquer de rien ? Non, sans doute, puis-que rien ne contribue plus au bonheur que cette aisance désirable par laquelle l'homme se suffit à lui-même et n'a pas besoin d'autrui. A-t-on tort aussi de penser que le bien suprême est souverainement digne de nos hommages ? Encore moins ; car ce qui fait l'objet des désirs de tous les hommes ne peut être que quelque chose de fort respectable. La puissance ne doit-elle pas aussi être mise au rang des vrais biens ? peut-il y avoir rien de parfait sans elle ? la gloire n'a-t-elle pas aussi son prix ? ce qui est souverainement excellent peut-il ne pas être infiniment glorieux ? Je ne parle point des plaisirs, mais la béatitude ne peut certainement être accompagnée de tristesse. La béatitude est l'objet de tous les désirs, et l'on ne désire jamais que ce qui fait plaisir. Les hommes ne recherchent donc les dignités, la puissance, la gloire, la volupté, que parce qu'ils pensent par ces choses se procurer l'aisance de la vie, des hommages flatteurs, une réputation éclatante et une satisfaction parfaite. C'est donc au vrai bien que les hommes tendent par tant de routes différentes, et telle est la force invincible de leur nature, que, quoiqu'ils soient si peu d'accord sur les moyens, ils ne se proposent pourtant tous qu'une seule et même fin.

Admirons la puissance de la nature : elle gouverne le monde en souveraine ; elle le conserve par les sages lois qu'elle y a établies ; elle unit par des liens indissolubles tous les êtres qui le composent. Malgré tous les changements qu'ils éprouvent, son instinct est toujours le même en eux. Tirez un lion des déserts de l'Afrique, et apprivoisez-le ; qu'enchaîné il vous suive, il vous craigne, et reçoive familièrement de vous sa nourriture ordinaire ; si le hasard lui fait goûter une fois le sang, sa première férocité reprenant le dessus, il fera tout trembler par ses rugissements ; il brisera sa chaîne, et son propre maître sera peut-être la première victime de sa fureur. Mettez en cage un oiseau accoutumé à voltiger en chantant d'arbre en arbre ; faites votre plaisir de lui fournir abondamment la nourriture la plus agréable ; si en sautant dans sa prison il aperçoit de loin l'ombre des forêts, il méprisera la nourriture que vous lui présenterez, il la foulera dédaigneusement aux pieds, il tombera dans une mélancolie profonde : dans son ramage plaintif, il ne chantera que les forêts ; il soupirera sans cesse, et ne soupirera que pour elles. Pliez un arbrisseau, sa cime obéissante s'incline au gré de votre main ; cessez de le retenir, il reprend son premier état, et se redresse avec élan. Le soleil chaque soir tombe dans les mers de l'Hespérie ; mais, par une route secrète, le lendemain il se retrouve sur son char aux portes de l'Orient. Ainsi tout en ce monde revient à son premier état. L'ordre constant de l'univers est que chaque chose se renouvelle au moment qu'elle semble finir, et tout y roule ainsi dans un cercle éternel.

Les animaux eux-mêmes ont aussi quelque idée, quoique très imparfaite, de leur premier principe et de la béatitude qui est leur fin. Leur instinct les fait tendre au vrai bien, et mille erreurs les en éloignent, comme elles en éloignent les hommes. Les hommes, en effet, parviennent-ils jamais à la béatitude par les moyens qu'ils croient propres à les y conduire ? Si les richesses, les honneurs et les autres choses de ce genre peuvent procurer à un homme tout ce qu'il peut désirer, j'avouerai que leur possession peut faire des heureux. Mais si elles ne peuvent tenir ce qu'elles promettent ; si en les possédant on manque encore de bien des choses, il faut convenir qu'elle n'est qu'une ombre trompeuse de la félicité. Or c'est toi-même que j'interroge, toi qui regorgeais de richesses il y a peu de temps. Dans ta plus grande abondance, n'as-tu jamais ressenti de trouble en ton âme ? étais-tu à l'épreuve de ces émotions que cause une injure reçue ?

- Non, je l'avoue ; je n'ai jamais eu l'esprit assez tranquille pour être libre de toute inquiétude.

- Cela venait sans doute de ce qu'il te manquait de choses que tu souhaitais, ou que tu en éprouvais d'autres dont tu aurais souhaité d'être délivré.

- Cela est vrai, j'en conviens.

- Puisque tu souhaitais, il te manquait donc quelque chose ?

- J'en conviens encore.

- Conviens aussi que celui qui manque de ce qu'il désire, ne peut nullement se suffire à lui-même.

- Il faut bien que j'en convienne.

- Et cette insuffisance, tu l'éprouvais au milieu de la plus grande abondance ?

- Cela est vrai, je ne peux le désavouer.

- Tu dois donc en conclure que les richesses ne suffisent point à l'homme, puisqu'elles ne peuvent ni satisfaire ses désirs, ni même ses besoins ; et c'est pourtant ce qu'elles semblaient lui promettre. Il faut encore soigneusement considérer que les richesses n'ont rien par elles-mêmes qui puisse les garantir de la main des voleurs ; tu n'en peux pas disconvenir, puisque tous les jours le plus fort en dépouille le plus faible. Le barreau, en effet, ne retentit que des clameurs de ceux qui se plaignent qu'on les a dépouillés de leurs biens ou par fraude ou par violence. Chacun a donc besoin d'un secours étranger pour défendre ses richesses contre les attaques de ceux qui les convoitent. Voilà donc un effet bien contraire à l'idée qu'on se forme des richesses. On s'imagine qu'elles rendent l'homme indépendant, et se suffisant à lui-même ; et au contraire, elles le mettent dans la nécessité d'implorer le secours d'autrui. Richesses impuissantes, peuvent-elles empêcher que l'homme ne soit tourmenté par la faim et par la soif ? Les glaces de l'hiver respectent-elles l'opulence ? Non, me diras-tu ; mais l'homme opulent trouve dans ses richesses de quoi fournir abondamment à tous ses besoins. Dis plutôt qu'il y trouve de quoi les soulager ; mais l'en délivrent-elles absolument ? D'ailleurs l'opulence, quelle qu'elle soit, désire toujours avec avidité. Il lui manque donc toujours quelque chose. Un rien suffit à la nature : rien ne suffit à la cupidité. Si donc les richesses, loin de délivrer l'homme de l'indigence, ne font qu'enflammer ses désirs sans satisfaire ses besoins, pouvons-nous penser qu'elles suffisent à son bonheur ?

Qu'il en accumule à son gré ; que telles qu'un torrent elles coulent sans cesse dans ses trésors ; qu'il y réunisse toutes les pierres précieuses que renferment les riches bords de la mer Rouge ; que les plus vastes campagnes soient couvertes de ses nombreux troupeaux, et ne soient cultivées que pour lui ; tant qu'il vivra, il n'en sera pas moins en proie aux soucis dévorants ; et quand il mourra, ses richesses infidèles l'abandonneront pour toujours : elles ne le suivront point au tombeau.

Mais les dignités, me dira-t-on, ont quelque chose de plus grand ; elles attirent à ceux qui en sont revêtus la vénération et les hommages des peuples. Faibles moyens encore pour rendre l'homme heureux ! Changent-elles son coeur, ces dignités si vantées ? le purgent-elles des vices qu'il a ? y introduisent-elles les vertus qu'il n'a pas ? Loin de rendre meilleurs ceux qui les possèdent, elles ne font que mettre leurs mauvaises qualités dans un plus grand jour. Aussi sommes-nous pénétrés de la plus grande indignation de voir qu'elles sont presque toujours le partage des hommes les plus méchants. C'est ce qui porta Catulle à faire de Nonius, tout sénateur qu'il était, la raillerie la plus piquante. Les dignités sont, dans le vrai, l'opprobre des méchants. S'ils restaient cachés dans la foule des particuliers, leur indignité serait moins connue. Toi-même, quelque péril qui te menaçât, tu n'as pu te résoudre à avoir Décoratus pour collègue dans la magistrature, parce que tu le regardais comme un bouffon plein de scélératesse, et comme un infâme délateur. Qui peut en effet se figurer que les honneurs puissent rendre dignes de nos hommages ceux que nous regardons comme indignes des honneurs ? Au contraire, si nous voyons un sage, nous ne pouvons nous empêcher de le regarder comme digne de notre respect et de la faveur que lui fait la sagesse en venant habiter avec lui ; car la vertu porte toujours avec elle un caractère de grandeur et de dignité qu'elle communique d'abord à ceux qui la possèdent. Puisque donc les dignités ne peuvent opérer le même effet, il est évident qu'elles n'ont point, comme la vertu, ce caractère intrinsèque de noblesse et de grandeur. Au contraire, et c'est ce qu'il faut attentivement considérer, ces dignités du siècle rendent les méchants plus méprisables encore ; puisque, loin de leur attirer le respect des peuples, elles semblent ne les élever si haut que pour leur attirer plus de témoins de leur honte et de leur indignité. Mais si les honneurs leur font cette espèce d'outrage, ils le lui rendent amplement, en les souillant de leurs vices, et en les faisant méprisables comme eux. Pour mieux connaître encore que ces fantômes de grandeur ne peuvent procurer à ceux qui les possèdent une vraie vénération, placez au milieu des nations barbares un homme qui ait été plusieurs fois décoré du consulat, ces nations en concevront-elles pour lui plus de respect ? Cependant, si l'effet naturel des dignités était d'attirer la vénération, cet effet serait uniforme partout, comme l'est celui du feu qui fait sentir sa chaleur en quelque endroit qu'il soit. Mais comme cette idée de grandeur ne consiste que dans la fausse opinion de certains peuples, elle s'évanouit et disparaît chez d'autres. Mais n'en cherchons point d'exemples hors de ton propre pays : les dignités qui y ont pris naissance y sont-elles éternelles ? Qu'est-ce aujourd'hui que la préfecture du prétoire ? Autrefois c'était une dignité distinguée ; c'est maintenant une charge odieuse que chacun fuit. Celui qui exerçait autrefois la police sur les vivres était extrêmement considéré, aujourd'hui cette charge n'est rien. D'où viennent ces changements ? De l'opinion. Elle donne et ôte à son gré l'éclat et la considération à ces magistratures qui, n'ayant par elles-mêmes aucune grandeur réelle, ne sont que ce qu'il lui plaît. Si donc les dignités ne peuvent rendre respectables ceux qui les possèdent, si elles s'avilissent entre les mains des pervers, si le temps flétrit leur éclat, enfin si l'opinion peut les dépouiller en un instant de toute leur gloire, quelle gloire peuvent-elles communiquer, puisqu'elles n'en ont aucune qui leur soit propre ?

La pourpre et le luxe du cruel Néron ne le garantirent pas de la haine de l'univers, cet insensé qui déshonora le sénat par les méprisables magistrats que sa méchanceté y introduisit. Et qui pourra penser que de telles dignités puissent rendre heureux, puisque le plus malheureux et le plus infâme des hommes en était l'arbitre et le dispensateur ?

Le trône et la faveur de ceux qui y sont assis sont du moins des sources assurées de puissance et de bonheur ? J'en conviendrais peut-être si leur félicité était constante. Mais combien les annales du monde nous font-elles voir de monarques tombés du faîte des grandeurs dans un abîme de misères ! O la belle puissance que celle qui ne peut pas se conserver elle-même ! Si la souveraineté était la source du bonheur, moins elle aurait d'étendue, moins elle rendrait l'homme heureux. Or, quelque vaste que soit un empire, ses sujets ne sont encore qu'une bien petite partie de l'univers. Si donc le bonheur d'un monarque a les mêmes bornes que sa puissance, il faut que le malheur commence pour lui où finit son pouvoir, et conséquemment son malheur a bien plus d'étendue que sa prétendue félicité. Cette vérité était bien connue de ce tyran fameux qui, pour faire comprendre les dangers auxquels il était exposé, les représentait sous l'emblème d'un glaive suspendu par un fil au-dessus de sa tête. O la faible puissance que celle qui ne peut se garantir des agitations de l'inquiétude et de la crainte ! Ces hommes puissants cherchent la tranquillité, et ils ne peuvent se la procurer. Qu'ils nous vantent après cela leur prétendu pouvoir ! Peut-on donner le titre de puissant à celui qui ne peut pas faire ce qu'il veut, à celui qui est contraint de se faire environner d'une garde nombreuse, qui craint plus ses sujets qu'il ne s'en fait craindre, et dont la puissance dépend entièrement de ceux qui le servent ? Que dirai-je après cela des favoris des rois ? Toujours compagnons de l'infortune de leurs maîtres, ils sont toujours les victimes de leurs caprices. Néron ne laissa à Sénèque, son précepteur et son favori, que le triste choix du genre de sa mort. Antonin fit périr, par le glaive de ses soldats, Papinien, qui avait eu longtemps le premier rang dans sa cour. Ils périrent l'un et l'autre au moment où ils renonçaient à toute leur puissance. Sénèque même, pour prix des immenses richesses qu'il s'offrait d'abandonner à Néron, ne demandait que la liberté de s'ensevelir dans une profonde solitude ; mais tout leur fut inutile, et ils furent tous les deux entraînés par le poids de leur malheureuse destinée. Et qu'est-ce donc que cette puissance qui est si dangereuse pour celui qui la possède, et si fatale à ceux mêmes qui cherchent à s'en débarrasser ? Il n'y a de vrais amis que ceux que la vertu nous attache : ne comptons donc point sur ceux que la fortune nous fait. Infidèles comme elle, non seulement ils nous abandonnent dans l'adversité, mais ils deviennent même nos ennemis ; ennemis d'autant plus à craindre, qu'ils auront vécu avec nous dans une plus grande intimité.

Que celui qui veut être véritablement puissant, commence par régner sur lui-même ; qu'il dompte sa colère, et ne soit point le vil esclave de ses passions. En effet, quand il étendrait son empire d'une extrémité de la terre à l'autre, pourrait-il se vanter d'être véritablement puissant, tant qu'il ne pourra pas chasser de son coeur les soucis dévorants ?

Parlons maintenant de la gloire. Oh ! que souvent elle est trompeuse et honteuse même ! et qu'un poète tragique a eu bien raison de s'écrier : O gloire ! par ton pouvoir magique, tu fais honorer des hommes bien méprisables par eux-mêmes ! Combien, en effet, ne sont illustres que dans la fausse opinion et par les injustes éloges du vulgaire ! Eloges honteux ! la raison les désavoue, et force ceux qui en sont l'indigne objet à rougir de leur propre gloire. Mais je veux que cette gloire soit fondée sur quelques mérites, qu'ajoute-t-elle au bonheur du sage qui ne le mesure pas sur la vaine opinion du vulgaire, mais sur le témoignage irréprochable de sa conscience ? D'ailleurs, s'il est beau d'étendre au loin sa réputation, il est donc honteux de n'y avoir pas réussi : or, je l'ai déjà dit, il n'est pas possible que le nom d'un même homme soit en vénération à tous les peuples. Si c'est donc une gloire pour lui d'être connu en quelques climats, c'est aussi pour lui une espèce de honte d'être inconnu dans tous les autres. Quel cas enfin doit-on faire de l'estime du vulgaire ? Elle n'est jamais l'effet d'un jugement réfléchi, et elle ne peut conséquemment être d'aucune durée. Que dirai-je de la noblesse ? Ce n'est qu'une brillante chimère, dont l'éclat nous est absolument étranger, puisque nous ne le devons pas à notre propre mérite, mais à celui de nos ancêtres. Leur renommée n'est que pour eux ; la véritable illustration ne vient point ainsi du dehors. Je vois pourtant un avantage dans la noblesse héréditaire, c'est d'imposer à ceux qui s'en glorifient l'indispensable nécessité de ne point dégénérer de la vertu de leurs aïeux.

Au reste, tous les hommes naissent également nobles, puisqu'ils ont tous le même père, premier principe de toutes choses. C'est lui qui a donné au soleil et à la lune la lumière différente dont ils brillent. Il a placé les hommes sur la terre, et les astres dans le ciel. Il a renfermé dans des corps mortels des âmes émanées du céleste séjour. Ainsi tous les hommes ont une origine illustre. Ne vantez plus votre naissance et vos aïeux ; remontez à votre premier principe, vous connaîtrez l'excellence de votre être, et vous verrez que le vice seul peut dégrader l'homme de la noblesse de son premier état.

Que dirai-je maintenant des voluptés corporelles ? On ne les désire jamais sans inquiétude ; on ne s'y livre jamais sans repentir. Les maladies et les douleurs les plus cruelles en sont toujours le fruit funeste ; et quiconque voudra réfléchir, conviendra qu'elles ont toujours la fin la plus triste. Si ces voluptés grossières faisaient la félicité de l'homme, elles feraient également celle des brutes, dont l'instinct tend tout entier au contentement de leurs appétits sensuels. Il semble pourtant que les agréments et la fécondité d'une épouse procurent à l'homme une satisfaction honnête et raisonnable. Cependant quelqu'un a dit avec vérité, que la nature en donnant des enfants aux pères, leur prépare souvent des bourreaux. Tu sais mieux que personne ce qu'il en faut penser. L'expérience et ton état présent t'en ont assez instruit. Pour moi, je ne veux qu'applaudir à cette pensée d'Euripide : N'avoir point d'enfants est un malheur heureux.

La volupté, comme l'abeille, porte avec elle son aiguillon. A peine a-t-elle donné quelques gouttes de miel, la perfide s'envole et laisse un trait dont la blessure se fait sentir longtemps.

Il est certain que toutes ces choses dont je viens de parler ne sont que des routes égarées, qui ne conduisent jamais à la félicité qu'elles promettent. D'ailleurs, quelles peines, quels embarras n'entraînent-elles pas toujours avec elles ! Car enfin, mortels aveugles, que désirez-vous ? Les richesses ? Mais vous ne les pouvez posséder qu'en en dépouillant ceux qui les possèdent maintenant. Les dignités ? Mais vous serez obligé de faire le personnage de suppliant auprès de ceux qui les dispensent. Vous qui ne cherchez qu'à vous élever au-dessus des autres, vous serez contraint de vous abaisser honteusement devant eux. Voulez-vous acquérir une grande puissance ? vous serez sans cesse exposé à mille embûches, à mille dangers. Recherchez-vous la gloire ? en courant après elle, vous perdrez votre repos et votre liberté. Une vie voluptueuse serait-elle l'objet de vos désirs ? Eh ! qui peut être assez insensé pour devenir volontairement le vil esclave de son corps ? Que ceux qui s'enorgueillissent des qualités de ce corps méprisable, se fondent sur bien peu de chose ! L'homme le plus accompli ne le cède-t-il pas aux éléphants en grandeur, aux taureaux en force, aux tigres en vitesse ? Contemplez la vaste étendue, la solidité et les rapides mouvements des cieux, et vous mépriserez tous ces vils objets, indignes de votre admiration. Et qu'est-ce après tout que la beauté du corps ? Moins brillante que celle des fleurs, elle se flétrit plus vite qu'elles. «Ah ! si les hommes, s'écriait Aristote, avaient les yeux assez perçants pour pénétrer le fond des choses, que cet Alcibiade, qui leur paraît si beau au dehors, leur paraîtrait intérieurement hideux !» Si donc on fait quelque cas de votre beauté, ce n'est pas à l'excellence de votre nature que vous en êtes redevable, mais à la faiblesse des yeux qui vous regardent. Et pour comprendre enfin combien on a tort de tant estimer les qualités du corps, il suffit de considérer que pour détruire cette prétendue merveille, il ne faut qu'une fièvre de trois jours. Concluons de tout cela que toutes ces choses qui ne peuvent nous procurer ni tous les biens qu'elles nous promettent, ni tous ceux que nous pouvons désirer, ne sont point les routes sûres par lesquelles les hommes peuvent parvenir à la félicité.

Mortels infortunés ! dans quels égarements tombe votre ignorance ! Vous en savez assez, je l'avoue, pour ne point aller chercher l'or sur ies arbres de vos forêts, ni les perles sur les pampres de vos vignes ; vous n'êtes point assez stupides pour tendre sur les montagnes l'hameçon perfide que vous préparez aux poissons ; ce n'est point sur les bancs de sable de la mer d'Etrurie que vous chassez les chevreuils timides : vous savez dans quels antres profonds la mer recèle les perles éclatantes et la pourpre vermeille ; vous savez sur quelles côtes se pêche chaque espèce de poisson ; vous savez tant de choses, et le ciel a permis que vous ignoriez où réside le vrai bien ! Aveugles que vous êtes, vous cherchez sur la terre ce qui est au-dessus des cieux ! Ames grossières ! puissiez-vous courir en forcenés après les honneurs et les richesses, les acquérir ces faux biens avec des peines incroyables, et détrompés enfin, venir rendre hommage au bien suprême ! C'est tout ie mal que je vous souhaite.

Je crois t'avoir suffisamment montré ce que c'est que le faux bonheur. Si tu t'en crois assez instruit, il ne me reste plus qu'à te faire connaître le véritable.

- Je vois clairement, lui répondis-je, que ni les richesses ne peuvent faire que l'homme se suffise à lui-même, ni les couronnes le rendre véritablement puissant, ni les dignités véritablement respectable, ni la gloire véritablement illustre, ni les voluptés lui procurer une satisfaction parfaite.

- Rien n'est plus vrai, mon cher élève ; mais en sais-tu la raison ?

- Je l'entrevois, lui dis-je ; mais je vous supplie de m'en instruire pleinement.

- Cela vient, me dit-elle, de ce que l'homme divise ce qui est indivisible, et substitue le faux à la place du vrai, et ce qui n'est qu'imperfection à ce qui est souverainement parfait. Tu ne peux disconvenir que quiconque n'a besoin de rien ne soit assez puissant.

- Non, sans doute.

- Eh bien ! se suffire à soi-même, et être véritablement puissant, est donc une seule et même chose. Avançons : ce qui a ces deux qualités réunies te paraît-il méprisable ? n'est-il pas digne au contraire de la vénération de tout le monde ? Ajoutons donc cette qualité aux deux autres, et des trois ne faisons qu'un seul et même tout. Te paraîtra-t-il suffisamment illustre ? Ne conviendras-tu pas que ce qui se suffit à soi-même, ce qui est souverainement puissant et digne d'un souverain respect, n'a pas besoin d'emprunter une splendeur étrangère ?

- J'en conviens, sans doute.

- Ces quatre qualités réunies ne sont-elles pas la source d'une joie parfaite ?

- J'en conviens encore ; car je ne vois pas que celui qui jouirait de tous ces avantages, pût jamais avoir aucun sujet de tristesse. - Ces cinq choses donc : n'avoir besoin de rien, être véritablement puissant, respectable, illustre et heureux, ne diffèrent que dans les expressions ; car, dans le fond, ce n'est qu'une seule et même chose. Le malheur des hommes vient donc de ce qu'ils divisent ce qui est essentiellement indivisible ; ils courent seulement après une portion de cette unité qui n'a point de parties ; et ainsi ils ne parviennent ni à se procurer le tout, puisqu'ils ne le recherchent pas ; ni la portion qu'ils convoitent, puisqu'elle n'existe point séparément du tout. Développons cette pensée. Celui qui ne court qu'après les richesses, qui n'aspire qu'à se délivrer de l'indigence, ne s'embarrasse point d'être puissant et de dominer ; il lui importe peu d'être dans un état vil et obscur ; il renonce même aux plus innocents plaisirs, pour ne veiller qu'à la conservation de son argent. Il n'est donc pas suffisamment heureux, puisqu'il est sans pouvoir, sans joie et sans gloire. Celui au contraire qui ne cherche qu'à dominer, prodigue ses richesses et méprise les plaisirs. L'honneur et la gloire, destitués du pouvoir suprême, n'ont pour lui aucun appas ; et dès lors, de combien de choses est-il dépourvu ! Il manque quelquefois des plus nécessaires ; souvent il est en proie à mille inquiétudes, dont il ne peut se garantir. Il n'est donc point véritablement puissant, comme il cherchait à l'être. On doit raisonner de même des dignités, de la gloire et des voluptés ; car comme elles sont indivisibles, on ne peut les posséder l'une sans l'autre dans un degré parfait. Quiconque les recherche séparément ne peut s'en procurer aucune, comme il le désirerait. Que s'il les recherche toutes, il tend sans doute à la béatitude ; mais la trouvera-t-il dans toutes ces choses, qui, comme nous l'avons démontré, sont incapables de donner ce qu'elles promettent ? Ce n'est donc pas par ces moyens insuffisants et trompeurs qu'il faut chercher la vraie félicité.

- Il faut en convenir, lui dis-je ; c'est une vérité incontestable.

- Te voilà donc instruit, mon cher élève ; tu connais maintenant le faux bonheur, et ce qui y conduit. Tourne à présent tes yeux du côté opposé, tu y trouveras ce bonheur véritable que je t'ai promis.

- Il faudrait être aveugle pour le méconnaître. Vous me l'avez montré en me faisant le portrait de son contraire. Car, si je ne me trompe, celui qui est parvenu à la vraie félicité se suffit à soi-même, est tout à la fois souverainement puissant et respectable, et jouissant de la plus grande gloire et de la satisfaction la plus parfaite. Puisque donc toutes ces choses sont inséparables, ce qui peut nous procurer la jouissance parfaite d'une d'entre elles, nous procure infailliblement le bonheur véritable.

- O mon cher élève ! te voilà parfaitement heureux, si à ces vérités tu ajoutes encore...

- Eh quoi ? dis-je.

- Attends un moment, et réponds-moi. Penses-tu qu'aucune des choses périssables que renferme ce bas monde, puisse nous procurer cette vraie félicité ?

- Non, certainement : vous m'en avez pleinement convaincu.

- Ces apparences du vrai bien ne donnent donc à l'homme qu'une ombre de bonheur, et ne peuvent lui procurer cette béatitude parfaite que nous cherchons ?

- Non, sans doute.

- Puisque tu sais distinguer la vraie béatitude d'avec son fantôme, il ne te reste plus qu'à savoir où réside cette félicité suprême.

- Et c'est, m'écriai-je, ce que je désire avec la plus grande ardeur ; ce que j'attends avec la plus vive impatience.

- Me voilà disposée à te satisfaire. Mais si, comme le dit Platon dans son Timée, on doit, dans les moindres choses, implorer le secours divin, que penses-tu que nous devions faire pour obtenir la grâce de trouver dans sa source le bien suprême ?

- Nous devons, lui dis-je, invoquer le Tout-Puissant, auteur de toutes choses ; c'est un devoir indispensable ; qui ne s'en acquitte pas, ne peut rien entreprendre avec succès.

- Tu as raison», me répondit-elle.

Et élevant sa voix, elle commença cette invocation :

«Etre infini, créateur du ciel et de la terre, dont la sagesse éternelle gouverne l'univers depuis le commencement des siècles ; vous qui, dans un repos immuable, donnez le mouvement à toute la nature, rien ne vous a porté à créer ce grand ouvrage que votre bonté seule. Pour le former, vous n'avez eu d'autre modèle que vos idées adorables. Source de toute beauté, les beautés de ce monde ne sont qu'une faible image des vôtres ; quoique parfait dans son tout, pour que cet ouvrage immense fût aussi parfait dans chacune de ses parties, votre sagesse toute-puissante a su concilier, dans les éléments, les qualités les plus opposées entre elles. C'est par ses lois que le froid s'accorde avec le feu, et l'humide avec son contraire ; c'est par ses lois que, malgré sa légèreté, ce feu subtil et rapide ne s'évapore point dans les airs ; et que, malgré son poids, la terre n'est point submergée par ce fluide profond qui l'environne. C'est vous qui avez répandu dans l'univers cet esprit puissant qui l'anime, et qui, sans sortir de lui-même, va distribuer le mouvement dans toute la nature, et régler les révolutions des cieux sur le modèle qui s'en trouve dans les idées de l'intelligence infinie. Vous avez également créé les âmes et les autres substances spirituelles d'un ordre inférieur. Vous les répandez sur la terre et dans les cieux, et elles y restent attachées au char que vous leur avez destiné, jusqu'à ce que, par une loi pleine debonté, une flamme divine les ramène à vous qui êtes leur premier principe. O mon Dieu ! ô mon Père ! élevez nos âmes jusqu'au séjour auguste que vous habitez. Conduisez-nous à la source du bien. Favorisez-nous de cette lumière céleste qui seule peut vous découvrir à nos yeux, et les rendre capables de vous contempler. Dissipez l'obscurité qui vous environne. Brillez de toute votre gloire. Nous ne pouvons trouver qu'en vous la paix et le bonheur que nous cherchons ; car vous êtes notre premier principe, notre dernière fin, notre guide, notre soutien. Vous êtes tout à la fois et le terme heureux auquel nous aspirons, et la voie qui y conduit...

Puisque je t'ai appris à distinguer le bien parfait d'avec celui qui ne l'est pas, il faut maintenant te montrer en quoi réside ce bien suprême, cette souveraine félicité ; et pour y parvenir, examinons d'abord si ce bien, tel que tu l'as défini il y a un moment, existe véritablement dans la nature : sans cela nous courons après un vain fantôme, en croyant chercher la vérité. Mais je crois qu'on ne peut nier qu'un tel bien existe, et qu'il est la source de tous les biens ; car nous n'appelons une chose imparfaite que parce qu'il lui manque quelque chose de ce que contient ce qui est plus parfait. Si donc, dans quelque genre que ce soit, on reconnaît quelque imperfection, on doit conclure que, dans ce même genre, il y a quelque chose de parfait. Si l'on suppose en effet qu'il n'y a rien de parfait dans la nature, on ne pourra jamais comprendre comment ce qui est imparfait peut exister : car la nature n'a point commencé ses ouvrages par des choses imparfaites. D'abord elle a produit ce qui est parfait et accompli, et ensuite, comme lasse et épuisée par ses premières productions, elle a fait paraître quelque chose de moins parfait. Si donc on trouve dans les choses périssables de ce monde quelque ombre de félicité, on ne peut douter qu'il n'y ait un bien plus réel, capable de nous procurer une félicité plus solide et plus parfaite.

- J'en conviens, lui répondis-je.

- Apprends donc maintenant, me répliqua-t-elle, où elle réside. Il ne faut qu'une étincelle de raison pour comprendre que Dieu, principe de toutes choses, est souverainement bon ; et que puisqu'il est le meilleur de tous les êtres, le bien parfait ne réside et ne peut résider qu'en lui seul. Sans cela, il ne serait pas au-dessus de tous les autres êtres, puisqu'il y en aurait quelque autre de plus excellent, dans lequel résiderait le bien parfait, et dont, par conséquent, l'existence précéderait la sienne ; car il est évident que les êtres les plus parfaits ont précédé les autres. Ainsi, pour ne pas faire une progression qui aille à l'infini, il faut convenir que le Dieu suprême est la plénitude de tous biens et de toutes perfections, et conséquemment qu'en lui réside la vraie béatitude.

- O la grande, ô l'aimable vérité ! m'écriai-je.

- Mais, ajouta-t-elle, afin que tes sentiments soient aussi purs qu'invariables, comprends bien en quel sens j'ai dit que le souverain bien est en Dieu. Ne va pas te persuader que ce principe tout-puissant de toutes choses, ait reçu d'un autre principe ce bien parfait qui est en lui ; ni que ce Dieu en qui réside la vraie béatitude, et cette souveraine béatitude, soient d'une nature différente. Car si Dieu avait reçu ses perfections d'un autre principe, celui-ci serait sans doute plus excellent que Dieu même ; car celui qui donne est préférable à celui qui reçoit. Or nous faisons, avec raison, profession de croire que Dieu est le plus excellent de tous les êtres ; il ne peut donc tenir ce qui est en lui que de sa propre nature. Que s'il tient de sa propre nature ce bien parfait dans lequel consiste la félicité, mais que ce bien soit distingué de la nature divine, qui comprendra jamais d'où peut venir leur union ? Et ce qui achève de prouver que le bien parfait et Dieu ne sont point deux choses différentes, c'est qu'il est certain que ce qui est différent du souverain bien, ne peut être le souverain bien lui-même ; ce qu'il serait impie de dire ou de penser de Dieu, puisque, ainsi que je viens de le dire, il est, par sa nature, le plus excellent de tous les êtres. Car c'est une vérité constante, que rien ne peut être meilleur que son principe ; d'où je conclus que ce qui est le premier principe de toutes choses, est en même temps, par sa propre nature, le plus parfait de tous les biens, le bien suprême. Or, le bien suprême et la vraie félicité ne sont qu'une seule et même chose ; tu en conviens. Dieu est donc notre vraie, notre souveraine félicité.

- Je ne peux, lui dis-je, contester la vérité de vos principes, ni les justes conséquences que vous en tirez.

- Voici encore, ajouta-t-elle, un argument qui les confirme. Il ne peut y avoir deux souverains bien différents l'un de l'autre ; car s'ils sont différents, il est évident que l'un n'a pas ce qu'a l'autre. Aucun des deux ne sera donc parfait, puisqu'il manquera à chacun ce qui est propre à l'autre. Or, ce qui n'est pas parfait ne peut être souverainement bon ; il ne peut donc y avoir deux biens suprêmes différents l'un de l'autre. Ainsi, puisque, comme nous l'avons montré, Dieu est le souverain bien, et que la vraie félicité est aussi le souverain bien, il s'ensuit que la félicité suprême et la divinité sont une seule et même chose.

- On ne peut certainement, m'écriai-je, rien dire de plus vrai, de plus juste, ni de plus digne de Dieu.

- Je ne m'arrête pas là, me dit-elle ; je veux, suivant la méthode des géomètres, tirer des propositions que j'ai prouvées, cet excellent corollaire : Si les hommes ne sont heureux qu'en parvenant à la béatitude, et que la béatitude soit la divinité même, ils ne sont donc heureux qu'en parvenant à la divinité. Or, comme la justice fait les justes, et la sagesse les sages, la divinité fait les dieux. Tous les hommes donc qui sont parfaitement heureux, sont autant de dieux.

- Dieux, dis-je, par participation ; car il n'y a qu'un seul Dieu par essence.

- Mais quelque beau que ce corollaire te paraisse, je vais y ajouter quelque chose de plus beau et de plus excellent encore. Ecoute : la béatitude paraissant renfermer tant de choses, ces choses sont-elles, si j'ose m'exprimer ainsi, comme autant de membres nécessaires pour former le corps entier de la béatitude, ou en est-il une qui soit comme l'essence constitutive de la béatitude, et à laquelle les autres se rapportent comme autant de propriétés ?

- Faites-moi comprendre cela, je vous prie.

- La béatitude, ajouta-t-elle, n'est-elle pas un bien ?

- Oui, sans doute, et même elle est le souverain bien.

- Mais, ajouta-t-elle, être parfaitement suffisant à soi-même, souverainement puissant, et jouir de la gloire la plus éclatante et de la satisfaction la plus entière, n'est-ce pas la vraie béatitude ?

- Oui, sans doute ; et qu'en concluez-vous ?

- Toutes ces espèces de biens sont-elles donc autant de parties de la béatitude, ou se rapportent-elles au souverain bien, comme à leur principe ?

- Je crois entendre votre question, mais je désire ardemment que vous y répondiez vous-même.

- Je vais te satisfaire et t'apprendre ce que tu dois penser. Si toutes ces choses étaient des parties de la béatitude, elles seraient différentes les unes des autres ; car telle est la nature des parties, que différentes entre elles, elles constituent cependant un seul et même tout. Mais je t'ai déjà démontré que toutes ces choses ne diffèrent en rien ; ne les regardons donc pas comme les parties constituantes de la béatitude. D'ailleurs, il est certain que toutes se rapportent au bien en général ; car on ne les recherche que parce qu'elles ont l'apparence du bien. Le bien est en effet l'unique objet de nos désirs, et jamais nous ne nous porterons à rechercher avec ardeur ce qui n'est pas, ou du moins ce qui ne nous paraît pas être un bien ; et au contraire, nous sommes naturellement portés à ce qui se présente à nous sous l'apparence du bien, quand même ce n'en serait pas véritablement un. Le bien, encore une fois, est donc l'unique objet des désirs de notre âme ; car ce qui nous porte à désirer une chose, est plus réellement l'objet de nos désirs que la chose elle-même. Si quelqu'un, par exemple, veut aller à cheval pour sa santé, il désire certainement plus sa santé que le plaisir de monter à cheval. Puisque donc nous ne désirons aucunes choses qu'à cause du bien que nous croyons trouver en elles, c'est moins vers ces choses que vers le bien lui-même que tendent nos désirs. Or, nous avons établi pour principe que ce centre où tous nos désirs aboutissent, est la béatitude ; la béatitude et le vrai bien sont donc essentiellement une seule et même chose, tu ne peux pas en disconvenir. Or, je t'ai fait voir que Dieu et la béatitude sont aussi une même chose ; Dieu est donc par essence le véritable, le souverain bien.

Approchez, venez ici, misérables esclaves de la cupidité des choses de ce monde ! vous y trouverez un repos durable, un port assuré, un asile inviolable ouvert à tous les malheureux. Tous les trésors que roulent avec eux le Tage et l'Hermus, tous ceux que l'Inde renferme en son sein, dans le climat brûlant où il coule sur un sable parsemé d'émeraudes et de diamants ; tous ces objets funestes de votre convoitise, mortels insensés ! toutes ces brillantes productions que la sage nature a enfouies dans de profondes cavernes, ne servent qu'à vous aveugler de plus en plus. La lumière des cieux, cette lumière qui en fait l'ornement, qui les anime et les conduit ; cette lumière divine peut seule dissiper les ténèbres de votre âme. Sans son secours, vous courez infailliblement à votre perte. Lumière aussi salutaire que brillante, quiconque en est éclairé n'est plus frappé de l'éclat du jour : toute la splendeur du soleil s'éclipse et s'évanouit devant elle.

- Cette lumière, lui dis-je, vous l'avez fait briller à mes yeux. Je conviens de tout ce que vous venez de dire, vous l'avez appuyé par les raisons les plus solides et les plus persuasives.

- Mais n'estimerais-tu pas encore plus, reprit-elle, l'avantage de connaître la nature du vrai bien ?

- Je l'estimerais infiniment, puisque je parviendrais en même temps à connaître Dieu, qui est le souverain bien.

- Je vais te satisfaire, ajouta-t-elle, en partant de ce que je viens dire, comme d'autant de principes incontestables. Je t'ai fait voir que ce que l'on ne peut trouver qu'en plusieurs choses, ne peut être le vrai bien, le bien parfait, puisque ces choses étant différentes entre elles, ce qui serait dans l'une manquerait nécessairement à l'autre, et qu'ainsi aucune ne pourrait procurer le vrai bien, qui, comme je te l'ai montré ensuite, ne peut se rencontrer que dans le seul être où se trouvent réunies l'indépendance absolue, la puissance suprême, la véritable gloire et la souveraine volupté, qui, séparées les unes des autres, ne seraient pas dignes de nos désirs, et qui ne sont le véritable bien que par leur réunion. Le bien suprême ne se trouve donc que dans la parfaite unité ; ils ne sont l'un et l'autre qu'une même substance, puisqu'ils ont les mêmes effets. Considérons maintenant que les choses ne subsistent que par l'union, et que la désunion les fait périr. Dans les animaux, par exemple, tant que le principe qui les anime est uni au corps, l'animal existe ; il vit : mais que cette union cesse, que ce principe de vie se sépare du corps, il périt ; il n'est plus. Le corps de l'homme subsiste tant que les membres qui, le composent sont réunis ; mais si on les sépare, si on les désunit, s'ils cessent de former un seul et même tout, ce n'est plus qu'une masse informe. Si je parcours ainsi tous les êtres, je te ferai voir que l'union les fait subsister, et que la désunion les détruit. Or, il n'est point d'être qui, tant qu'il suivra l'instinct de sa nature, abandonne le soin de sa conservation, et cherche sa destruction et sa fin. Sans doute les animaux qui jouissent de la faculté de vouloir et de ne pas vouloir, ne renonceront point d'eux-mêmes à la vie ; chacun d'eux travaille à sa conservation, et fuit la mort avec horreur.

- Mais dois-je penser de même des arbres et des plantes ? dois-je le penser des choses inanimées ?

- Sans doute, tu le dois. Car pour parler d'abord des espèces végétatives, ne les vois-tu pas naître chacune dans les terrains qui leur sont les plus convenables et les plus propres à leur procurer la durée dont elles doivent jouir, selon leur nature ? Les unes couvrent nos champs, les autres croissent sur les montagnes ; celles-là prennent naissance dans le sol fangeux d'un marais ; celles-ci s'attachent aux rochers ; il en est même que produit abondamment un sable aride, et stérile pour tout le reste. Changez-les de terrain, elles périront incontinent. La nature leur a assigné, s'il est permis de parler ainsi, à chacune leur pays natal ; tant qu'elles y restent, cette sage mère en prend soin, et les y conserve tout le temps que, selon les lois générales, elles doivent y demeurer. Pour leur fournir la subsistance, de profondes racines vont puiser dans les entrailles de la terre les sucs qui forment et nourrissent la moelle, le bois et l'écorce dont elles sont composées. Quelle attention de la nature ! ce qu'elles ont de plus délicat, la moelle, par exemple, est toujours au centre, enveloppée de plusieurs couches d'un bois dur, qui lui-même est revêtu d'une écorce épaisse, espèce de cuirasse destinée à défendre le corps de la plante, des injures de l'air et des saisons. Peut-on voir sans admiration le soin que cette mère féconde a pris pour multiplier et conserver les espèces par des graines et des semences qui se développent par succession, les reproduisent sans cesse, et semblent leur assurer une espèce d'immortalité ? Les choses mêmes qui nous paraissent inanimées n'ont-elles pas aussi une espèce d'instinct pour ce qui leur est propre ? Le feu, par sa légèreté, s'élève vers le ciel ; la terre, par son poids, retombe toujours sur elle-même. Ainsi chaque élément a le mouvement et la région qui lui est propre ; là il trouve le principe de sa subsistance, ailleurs il trouverait celui de sa destruction. Les corps durs, les pierres, par exemple, ont leurs parties fortement attachées les unes aux autres, comme pour résister à leur destruction. Les fluides au contraire, comme l'air et l'eau, cèdent facilement et se divisent au moindre effort ; mais aussitôt leurs parties se réunissent sans laisser la moindre trace de leur division. Pour le feu, il n'en souffre aucune. En parlant du penchant qui nous porte à tout faire pour notre conservation, je n'entends point parler des mouvements libres et volontaires de l'âme, mais des simples mouvements naturels, tels que sont ceux qui nous font faire la digestion sans que nous nous en apercevions ou qui entretiennent en nous la respiration, pendant que nous dormons profondément. Ainsi les animaux ne désirent pas leur conservation par un désir libre et réfléchi, mais par le simple instinct de leur nature. De là vient que souvent, tandis que la nature en est saisie d'horreur, la volonté de l'homme reçoit la mort avec tranquillité, avec joie même ; et souveraine maîtresse d'elle-même, elle renonce quelquefois au penchant invincible qui le porte à multiplier et à éterniser son espèce. Ainsi, par un instinct général, tout cherche à conserver son existence, et dans les idées de la Providence, cet instinct est le principe le plus efficace de la subsistance de tous les êtres créés.

- Je vois à présent de la manière la plus claire ce qui tantôt me paraissait très incertain.

- Tout cherche donc sa conservation, reprit-elle. Or tout ce qui cherche sa conservation, craint sur toutes choses la division de ses parties. En effet, si on détruit son unité, on détruit son être; ainsi tout tend à l'unité. Or, je t'ai montré que la parfaite unité et le vrai bien sont une même chose : tout tend donc au bien, et on peut le définir parfaitement, en disant : Le bien est ce que tout désire.

- Rien n'est plus vrai que ce que vous venez de dire ; car, ou les choses n'ont aucune fin à laquelle elles tendent, et alors tout ira au hasard ; ou il y a une fin dernière à laquelle tout se rapporte, et cette fin dernière ne peut être que le souverain bien.

- Quelle joie pour moi, s'écria-t-elle ! tu commences, mon cher élève, à comprendre la vérité ; et ce qui t'y a conduit, c'est la connaissance de la fin de toutes choses. Or, comme c'est à cette fin que tout tend, et que le bien est aussi le but où tendent tous nos désirs, nous avons raison d'en conclure que le souverain bien est la fin de toutes choses.

Si nous désirons sincèrement connaître la vérité, et que nous ne cherchions pas à nous faire illusion, rentrons en nous-mêmes, portons le flambeau jusqu'au fond de notre coeur, nous y trouverons le trésor que nous cherchons vainement au dehors de nous-mêmes. La vérité, que de sombres nuages dérobaient à nos yeux, nous paraîtra alors plus brillante que le soleil : car cette masse terrestre qui enveloppe notre âme, n'en peut éteindre entièrement la lumière. Nous portons au dedans de nous-mêmes le germe de toutes les vérités ; l'étude et l'instruction ne servent qu'à l'y faire éclore. Sans cela, comment pourrions-nous répondre si promptement et si bien aux interrogations que l'on nous fait ? La lumière était en nous ; et pour la ranimer, il ne fallait qu'une étincelle d'un feu étranger : et si cela est ainsi, Platon a bien raison de dire, que ce que nous croyons apprendre, nous le savions déjà, et que toute la science consiste à se ressouvenir de ce qu'on a oublié sans s'en apercevoir.

- Platon a raison sans doute ; car c'est déjà pour la seconde fois que vous me rappelez toutes ces choses. J'en ai deux fois perdu la mémoire. La première, quand mon âme a participé à la contagion de la masse terrestre qui lui sert de prison ; et la seconde, lorsque l'excès de ma douleur a comme étouffé toutes ses facultés.

- Eh bien ! reprit-elle, si tu réfléchis mûrement sur tous les principes dont tu viens de convenir, tu te rappelleras bientôt par quels ressorts la Providence divine régit l'univers, ce que tu croyais n'avoir jamais su.

- Il est vrai que quoique je vous aie avoué que j'étais sur cet article dans la plus profonde ignorance, j'entrevois en ce moment ce que vous voulez m'en dire ; je vous supplie néanmoins de bien vouloir m'en instruire à fond.

- Ne m'as-tu pas avoué, il y a un moment, que la sagesse divine gouverne le monde ?

- Je l'ai avoué, sans doute, et je le confesse encore : c'est une vérité dont je ne me départirai jamais, et voici les raisons qui me portent à le croire. Ce monde est composé de parties si différentes et si contraires, qu'elles n'auraient jamais pu former un tout si régulier, si un être souverainement puissant ne les avait réunies ensemble, et cette union n'aurait pas subsisté longtemps entre des choses qui tendent mutuellement à s'entre-détruire, si cet être suprême n'avait pas conservé, par sa sagesse, ce qu'il a formé par sa puissance. L'ordre invariable qui règne dans toute la nature, ces mouvements si réglés, qui se font toujours dans les mêmes espaces de temps et de lieu, avec les mêmes influences et avec les mêmes effets, ne peuvent être que l'ouvrage d'un être infini, qui, immuable, fait tout mouvoir ; et ce principe créateur et modérateur de toutes choses, quel qu'il soit, je le reconnais pour mon Dieu.

- Tu penses si bien, me dit-elle, que je ne te crois pas fort éloigné de parvenir à la béatitude, et de revoir ta vraie patrie. Mais revenons au sujet de notre entretien. Nous avons dit que Dieu est la souveraine béatitude, et qu'une des principales propriétés de la béatitude, est de se suffire à soi-même. Par conséquent Dieu n'a besoin d'aucun secours étranger pour gouverner l'univers : car s'il en avait le moindre besoin, on ne pourrait pas dire qu'il se suffit à lui-même. C'est donc par lui-même qu'il régit tout : or il est le vrai bien par essence ; c'est donc par le souverain bien que tout est conduit ; il est le mobile et comme le gouvernail de tout l'univers ; c'est par lui qu'il existe, et il ne subsiste que par lui.

- J'en conviens de tout mon coeur, m'écriai-je, et j'avais quelque idée que vous vouliez en venir là.

- Tu commences donc à connaître la vérité ; écoute : ce qui me reste à te dire te la fera comprendre de plus en plus. Dieu se servant du bien comme d'un gouvernail pour tout conduire en ce monde, et tout, comme je te l'ai montré, tendant naturellement au bien, peut-on douter que tout n'obéisse volontairement aux lois de cet être suprême ? autrement son gouvernement, loin de faire le bonheur des êtres qu'il gouverne, serait une espèce de servitude et de tyrannie. Ainsi, tant qu'on se conduira par le véritable instinct de la nature, on ne s'opposera point aux volontés du Créateur. Eh ! qui pourrait s'y opposer, puisque étant la souveraine béatitude, il est souverainement puissant ? Rien donc ne veut ni ne peut résister au souverain bien. C'est donc ce bien suprême qui conduit avec force, et règle tout avec douceur.

- Ce que vous me dites, et la manière dont vous le dites, me plaisent également, et les hommes insensés devraient bien rougir des vaines objections qu'ils font avec tant d'ostentation contre ces vérités.

- La fable, reprit-elle, en te racontant les attentats des géants, et leur révolte contre le ciel, n'a pu te dissimuler qu'ils ont été terrassés et punis, comme ils le méritaient, par la force et par la douceur tout ensemble. Téméraires comme eux, ces insensés dont tu parles auront le même sort. Mais opposons leurs raisons aux miennes, peut-être du choc de ces raisons contraires, sortira-t-il quelque étincelle de vérité. Dieu est tout-puissant, tu le sais, et personne n'en doute. S'il est tout-puissant, il n'y a rien qu'il ne puisse faire ; cependant tu conviendras qu'il ne peut faire le mal : le mal n'est donc rien, puisqùe celui qui peut tout ne le peut faire.

- Prenez-vous donc plaisir, répliquai-je, à m'embarrasser dans un labyrinthe de raisonnements dont il paraît impossible de se retirer ? Cette multiplicité de principes n'est-elle point contraire à l'infinie simplicité de l'essence divine ? Tantôt vous commenciez par la béatitude : vous disiez qu'elle est le souverain bien, et vous ajoutiez que le souverain bien est Dieu ; que Dieu conséquemment est la vraie béatitude, et que quiconque jouit de cette béatitude, est Dieu. Vous avez ajouté que l'essence du vrai bien est en même temps l'essence de Dieu et celle de la béatitude, et que le vrai bien est celui que tout désire. Vous avez dit ensuite que la bonté de Dieu est le sceptre dont il gouverne le monde ; que tout en suit volontairement les lois, et vous avez fini par dire que le mal n'est point un être réel. Vous avez tiré toutes ces propositions les unes des autres, et vous ne les avez appuyées que sur des raisons tirées d'elles-mêmes, sans en chercher au dehors.

- Non, mon cher élève, non, reprit-elle, je n'ai point voulu t'embarrasser, mais t'instruire : et par la grâce du Dieu que nous avons invoqué, nous voilà parvenus à expliquer ce qu'il y a de plus difficile et de plus important. Telle est en effet la nature de l'essence divine, qu'elle ne se communique à aucun être, et n'admet rien d'étranger en elle, mais, comme le dit Parménides, c'est un cercle infini de perfections, qui se renferment toutes les unes les autres. J'ai donc dû ne point chercher au dehors les raisons des grandes vérités que je viens d'établir, mais les tirer du fond même de ces vérités ; car, comme le pense excellemment Platon, les raisons doivent toujours être analogues au sujet que l'on traite.

Heureux qui, brisant les tristes liens qui nous attachent à la terre, peut s'élever vers le bien suprême et le contempler dans sa source. Le fameux chantre de la Thrace, déplorant la perte de sa chère Eurydice, tira de sa lyre des sons si touchants, qu'il rendit tous les êtres sensibles à son malheur. Les forêts couraient après lui ; les fleuves suspendaient leur cours impétueux ; les animaux les plus farouches, oubliant leur férocité, laissaient ceux dont ils ont accoutumé de faire leur proie écouter en paix le chantre divin. Les lions cruels, la biche timide, le chien affamé et le lièvre craintif, n'étaient plus sensibles qu'à la douceur de ses accords. Mais voyant que ses sons, capables de tout charmer, ne pouvaient charmer sa douleur : «Impitoyables dieux du ciel ! s'écria-t-il, puisque vous êtes insensibles à ma voix, je cours implorer le dieu des enfers». Arrivé sur les sombres bords, il met en usage toute la science de sa mère ; sa voix, d'accord avec sa lyre, exprime de la manière la plus touchante toute la force de sa douleur, et toute l'ardeur de son amour. Il adresse à Pluton les voeux les plus ardents et les plus tendres. A ses accents enchanteurs, Cerbère étonné reste sans voix ; les furies vengeresses, devenues sensibles, pleurent pour la première fois ; la roue, instrument éternel du supplice d'Ixion, s'arrête subitement ; Tantale oublie la soif qui le dévore, et ne cherche plus à l'éteindre. Le cruel vautour, qui déchire sans cesse les entrailles sans cesse renaissantes de l'infortuné Titie, rassasié des sons enchanteurs, oublie sa voracité ; Pluton lui-même, l'inflexible Pluton, sent la compassion naître au fond de son âme. Je suis vaincu, dit-il ; Orphée, tu triomphes ! la vie et la liberté d'Eurydice seront la récompense de l'harmonie victorieuse de tes chants. Je te la rends ; mais voici la loi que je t'impose. Tant que tu seras dans les enfers, garde-toi de jeter les yeux sur elle : si tu la regardes, tu la perds». Mais qui peut donner des lois à l'amour ? L'impérieux amour n'en reçoit que de lui-même. Près de franchir la barrière qui sépare les enfers du séjour des vivants, Orphée ne put résister à l'impatience de son amour. Il regarda Eurydice, et il la perdit pour toujours. Cette fable est une instruction pour quiconque aspire au ciel. Si, vaincu par ses passions, il jette un regard de complaisance sur les faux biens de ce bas monde, il perd au même instant tous les droits qu'il avait à l'héritage céleste».

Livre IV

La Philosophie me disait toutes ces choses avec autant de majesté que de douceur ; elle allait reprendre la parole, lorsque, pressé par le chagrin que j'avais encore au fond de mon coeur, je l'arrêtai en lui disant :

«Toutes les vérités dont vous m'avez entretenu jusqu'à ce moment, me paraissent invinciblement établies, et par la solidité de vos raisons, et par l'évidence dont elles portent le divin caractère en elles-mêmes ; mais vous ne m'avez rien appris d'absolument nouveau. Vous n'avez fait que me rappeler ce que la force de la douleur m'avait fait entièrement oublier. Mais pour guérir entièrement cette douleur qui m'accable, il faudrait en détruire la cause, et la voilà. Je suis inconsolable de voir qu'un Dieu souverainement bon souffre que le mal se fasse, et le laisse impuni. Vous conviendrez que cette seule idée suffit pour jeter l'âme dans la plus grande consternation : mais voici ce qui m'alarme encore davantage. Tandis que la méchanceté prospère et règne ici-bas, la vertu non seulement est privée des justes récompenses qu'elle mérite, mais abattue, méprisée, les méchants la foulent aux pieds, et lui font souffrir les peines qui ne sont dues qu'aux crimes ; et cela se passe sous l'empire d'un Dieu qui sait tout, qui peut tout, et qui ne veut que le bien ! Voilà ce dont on ne peut ni assez s'étonner ni trop se plaindre.

- Ce serait sans doute, me répondit-elle, le renversement le plus déplorable et le plus monstrueux si, comme tu te l'imagines, dans une maison aussi bien réglée que celle du souverain Père de famille, ce qu'il y a de plus vil était en honneur, tandis que ce qu'il y a de plus précieux serait dans l'humiliation et dans le mépris. Mais il n'en est pas ainsi ; car en posant pour principes les vérités que nous venons d'établir, tu comprendras, avec l'aide de celui dont le gouvernement est le sujet de notre entretien, que la vraie puissance est le partage des bons, et que les méchants sont toujours faibles et méprisables ; que le vice n'est jamais sans châtiment, ni la vertu sans récompense ; que les gens de bien sont toujours véritablement heureux, et les méchants toujours réellement malheureux, et plusieurs autres vérités semblables qui feront cesser tes plaintes, et te rempliront d'un courage à toute épreuve. Et puisque je t'ai fait connaître la nature et le séjour de la béatitude, je crois que, sans m'arrêter à bien des choses qui ne sont pas absolument nécessaires, je dois te montrer tout de suite le chemin qui doit te conduire à ta véritable patrie. Je donnerai des ailes à ton âme, afin que sortant de l'abattement où elle est plongée, elle puisse s'élever à cette patrie désirable. Je lui en montrerai le chemin ; je lui servirai de guide, et je lui fournirai tous les moyens nécessaires pour y parvenir en sûreté.

J'ai des ailes capables de me porter au-dessus des nues : par leur secours, l'âme méprisant ces bas lieux, s'élève dans les airs, laisse derrière elle les nuages et les tempêtes, vole au-dessus de la sphère du feu, pénètre jusqu'à ces maisons brûlantes que le soleil habite successivement ; elle suit ce bel astre dans toute sa course ; elle s'élève au-dessus de la plus haute des planètes, s'élance impétueusement d'un pôle à l'autre, parvient jusqu'au plus haut de l'empirée, et vole ensuite au séjour de la lumière éternelle. C'est là que le roi des rois a établi son trône sur des fondements inébranlables. C'est de là qu'il gouverne le monde, et que, quoique immuable, il se porte partout sur son char rapide. Si tu as le bonheur de revenir un jour dans cette demeure auguste que tu cherches sans te ressouvenir que tu l'as connue, tu t'écrieras : «Ah ! voilà ma patrie, je m'en souviens ; c'est de là que je suis sorti ; c'est là que je veux demeurer éternellement». Alors, si du haut de ce séjour de lumière tu daignes abaisser tes yeux sur ces ténèbres épaisses qui couvrent la face de la terre, tu verras que ces fiers tyrans qui font trembler des peuples, ne sont, malgré toute leur grandeur, que de vils esclaves, que de malheureux exilés.

- Vous me faites là de bien magnifiques promesses : hâtez-vous de les remplir ; car je ne doute point que vous ne soyez en état de le faire : hâtez-vous de satisfaire les désirs que par ces promesses vous avez fait naître dans mon coeur.

- Je le veux bien, me répondit-elle, et je commence par te faire voir que les gens de bien sont toujours véritablement puissants, et que les méchants sont la faiblesse même. Ces deux propositions se démontrent l'une par l'autre ; car le bien et le mal étant deux contraires, dont les qualités s'excluent mutuellement, si les gens de bien sont puissants, il s'ensuit que les méchants ne le sont pas ; et si je montre, au contraire, que les méchants sont sans puissance, il est évident qu'elle est le partage des gens de bien. Mais pour rendre ma démonstration plus complète, je ne m'en tiendrai pas à l'une de ces deux propositions ; je les démontrerai alternativement l'une et l'autre. Il y a deux principes qui concourent nécessairement aux actions des hommes : la volonté et le pouvoir. Le défaut de l'une ou de l'autre est un obstacle insurmontable à tous les actes humains. Car si le vouloir manque, l'homme n'essaie seulement pas d'agir ; et s'il manque de pouvoir, en vain s'efforcerait-il de le faire. Ainsi, quand tu vois quelqu'un ne point parvenir à ce qu'il désire avec ardeur, tu conclus d'abord qu'il n'en a pas le pouvoir ; et, par une conséquence contraire, s'il y parvient, tu ne doutes point qu'il n'ait été puissant à cet égard. Or, tu ne doutes pas non plus que la force consiste à pouvoir agir, et la faiblesse à ne le pouvoir pas.

- Rien n'est plus clair que ce raisonnement.

- Eh bien ! continua-t-elle, te souviens-tu que je t'ai montré que tous les hommes, par un penchant naturel, tendent à la béatitude, quoiqu'ils prennent différentes routes pour y parvenir ? Te rappelles-tu aussi que la béatitude et le bien sont une même chose, et qu'ainsi on ne peut aspirer à celle-là sans aspirer à l'autre ? Par conséquent, tous les hommes, les méchants comme les bons, tendent naturellement au bien. Or, il est certain que les bons ne sont tels que parce qu'ils parviennent au bien : ils parviennent donc au but de leurs désirs ; et les méchants, au contraire, cesseraient de l'être, s'ils parvenaient à ce but désirable. Reprenons ce raisonnement en peu de mots. Les bons et les méchants tendent naturellement au bien : les premiers y parviennent, les autres n'y parviennent pas ; les premiers ont donc en partage le pouvoir dont il faut nécessairement que les autres manquent, puisqu'ils n'y parviennent pas.

- Cela, lui dis-je, me paraît indubitable et fondé sur la nature des choses, et sur les conséquences les plus justes.

- Supposons, reprit-elle, que de deux hommes qui ont tous les deux le même projet, l'un l'accomplisse naturellement, et que l'autre, prenant toute autre route que celle que la raison lui dicte, ne parvînt point à l'accomplir, et ne fît que l'imiter, lequel des deux croirais-tu le plus puissant ? Et pour te faire mieux comprendre mon idée : marcher, n'est-il pas vrai, est un mouvement naturel à l'homme ; ses pieds sont naturellement destinés à cet office. Si donc, pour marcher, l'un ne se sert que de ses pieds, et que l'autre ait besoin, pour le faire, de se servir encore de ses mains, lequel des deux penses-tu être le plus fort ? Certainement, c'est celui qui, tout naturellement et sans effort, fait ce que l'autre ne peut faire.

Mais tu me demanderas peut-être à quoi nous mène ce raisonnement. Le voici. Le souverain bien est l'objet désirable dont l'acquisition est proposée aux méchants comme aux bons : ceux-ci y parviennent naturellement par le véritable chemin, qui est celui de la vertu ; les méchants, au contraire, s'efforcent inutilement d'y parvenir, parce qu'ils suivent les routes égarées que leurs passions leur font prendre.

- J'entends cela, et j'en conclus avec vous, ainsi que des principes dont j'étais convenu, que la vraie puissance est le partage des bons, et la faiblesse, celui des méchants.

- Tu vas droit à la vérité, et c'est une marque assurée des progrès de ta convalescence. Mais, pour mettre à profit les heureuses dispositions où je te vois, je veux entrer dans un plus grand détail, et te donner de nouvelles preuves. Tu vois déjà quelle est la faiblesse des méchants qui ne peuvent parvenir à ce but commun, où les porte si fortement le penchant de la nature ; penchant impérieux et presque invincible, et qui pourtant est en eux sans effet. Que leur impuissance est donc grande, et qu'elle est funeste ! Car ce n'est pas seulement de quelques avantages frivoles qu'ils se voient privés, mais de la seule chose essentielle. Ils la cherchent sans cesse ; ils courent après elle jour et nuit, et, les misérables qu'ils sont ! ils ne peuvent jamais l'atteindre ; leurs vains efforts ne font que manifester leur faiblesse, tandis que les gens de bien font à cet égard le plus heureux usage de la supériorité de leurs forces. Tu regarderais, en effet, comme supérieur en force et en vigueur, celui qui, de son pied, parviendrait au bout de l'univers ; tu dois donc regarder comme un prodige de force, celui qui est parvenu au but suprême, à ce but où se terminent et ses désirs et nos idées. Par la raison contraire, tout scélérat est rempli de faiblesse. Car pourquoi les méchants se livrent-ils au vice ? Est-ce parce qu'ils ignorent le vrai bien ? Une semblable ignorance est la preuve certaine de la petitesse de leur génie. Connaissent-ils leurs devoirs, et ne s'en écartent-ils que parce que la convoitise et les passions les en éloignent et les précipitent dans l'abîme du vice ? Nouvelle preuve de leur faiblesse, puisqu'ils ne peuvent résister à ces ennemies de leur bonheur. Est-ce avec une pleine connaissance et une volonté décidée qu'ils abandonnent la vertu pour se livrer au crime ? En ce cas, non seulement je ne leur connais plus de vraie force, mais je ne les regarde plus comme des hommes. Car c'est n'être plus rien que de ne pas tendre à ce qui est la fin de tout ce qui existe. Quand je dis que les méchants, qui font le plus grand nombre des hommes, ne sont rien, cela paraît un paradoxe étrange. Rien de plus vrai pourtant ; car je ne nie pas qu'ils existent en qualité d'hommes méchants, mais je nie qu'ils soient simplement, et à proprement parler, des hommes. Un cadavre est un homme mort, mais ce n'est point véritablement un homme. Ainsi, les méchants sont des hommes vicieux ; mais ils ne méritent point au vrai la qualité d'hommes. Car pour être quelque chose, il faut en conserver le rang et le caractère ; dès qu'on s'en écarte, on cesse d'être ce qu'on était. Mais les méchants, me dira-t-on, ont pourtant une espèce de puissance. J'en conviens ; mais cette puissance pernicieuse est la suite fatale de l'excès de leur faiblesse. Ils ne sont puissants que pour le mal ; et, s'ils avaient le vrai pouvoir, qui est le partage des gens de bien, ils seraient dans l'heureuse impuissance de faire le mal. Mais plus ils ont de disposition et de force pour le faire, plus ils montrent qu'ils ne peuvent rien ; puisque, comme nous l'avons fait voir, le mal, à parler strictement, n'est rien. Pour te donner encore une idée plus précise de l'espèce de puissance dont jouissent les méchants, rappelle-toi que le souverain bien est le plus puissant de tous les êtres : et cependant il ne peut faire le mal ; tu en conviens. Revenons maintenant aux hommes : à moins que d'être insensé, on ne peut pas dire qu'ils soient tout-puissants ; or, cependant ils peuvent faire le mal.

- Ah ! je ne le sais que trop, lui dis-je ; plût au ciel qu'ils fussent impuissants à cet égard !

- Puisque donc, ajouta-t-elle, le souverain Etre, qui ne peut faire que le bien, est tout-puissant, et que les faibles mortels si puissants pour le mal, ne le sont pas pour bien d'autres choses, concluons que le pouvoir de faire le mal est au fond une impuissance réelle. Ajoutons à tout cela, que toute puissance est désirable, et que tout ce qui est désirable se rapporte au bien, comme à sa fin dernière : or, la puissance de faire le mal ne peut jamais se rapporter au bien : elle n'est donc pas désirable ; et si toute vraie puissance est en effet désirable, celle de faire mal n'en est donc pas véritablement une. De tout ceci, il est aisé de conclure que le vrai pouvoir est le partage des gens de bien, et que la plus déplorable faiblesse est celui des méchants. Platon a donc bien eu raison de dire que les sages sont les seuls qui fassent ce qu'ils désirent. Les méchants font, il est vrai, ce qui les flatte ; mais ils ne satisfont jamais leurs désirs, quoiqu'ils pensent le faire en suivant leurs goûts déréglés ; car les actions honteuses ne conduisent jamais à la félicité, qui est le but commun de tous les désirs des hommes.

Voyez sur leurs trônes ces rois superbes : la pourpre brillante qui les couvre, la garde qui les environne, cet orgueil féroce qui éclate sur leur front, ne sont que de vains dehors qui cachent le trouble et la rage qui les dévorent dans le coeur. Ces maîtres de l'univers sont des esclaves infortunés qui gémissent sous le poids de leurs chaînes. La convoitise verse à grands flots son poison dans leurs coeurs, la colère les enflamme, le chagrin les dessèche, leurs espérances trompées font leur tourment. Chacun de ces tyrans est en proie à mille tyrans intérieurs. Accablés sous le cruel empire de tant de maîtres inhumains, sont-ils jamais véritablement maîtres de faire ce qu'ils désirent ?

Comprends donc enfin à quelle bassesse indigne les vices conduisent, et de quel éclat au contraire brille toujours la probité, et conclus-en que les gens de bien ne restent jamais sans récompense, ni les scélérats sans châtiment. Car on peut regarder comme la récompense solide de nos actions, la fin pour laquelle nous les faisons. Ainsi la couronne proposée à ceux qui courent dans la lice, est la récompense qui les anime ; mais nous avons déjà vu que la béatitude est en même temps le bien suprême, auquel nous aspirons tous. Le bien est donc tout ensemble le mobile universel, la fin et la récompense de nos bonnes actions. La vertu ne manque donc jamais de sa juste récompense. Le diadème glorieux qui la couronne est à l'épreuve des attentats et de la cruauté des méchants. Ils ne dépouilleront jamais l'honnête homme de cette satisfaction intime et glorieuse inséparable de la probité. Si elle lui venait du dehors, elle pourrait peut-être lui être ravie, ou par celui dont il l'aurait reçue, ou par quelque autre ; mais puisqu'elle est essentiellement attachée à la vertu même, il ne peut la perdre qu'en perdant sa vertu. Enfin on n'aspire aux récompenses que parce qu'on les croit un véritable bien : celui donc qui pratique le bien, trouve dans le bien même sa récompense, et quelle récompense ! La plus belle et la plus grande dont nous puissions jamais avoir l'idée. Souviens-toi de la conséquence que je tirais il y a un moment, et raisonne ainsi : La béatitude et le vrai bien sont une même chose ; celui donc qui parvient au vrai bien, parvient à la béatitude : ainsi tous les gens de bien sont véritablement heureux, précisément parce qu'ils sont gens de bien. On ne peut être véritablement heureux sans participer en quelque chose à la Divinité ; les gens de bien sont donc en quelque façon des dieux, dont le bonheur et la gloire ne peuvent être altérés, ni par la durée du temps, ni par l'effort d'aucune puissance, ni par les attentats de la malignité. Par ce que je viens de dire, le sage comprend aisément que le vice ne reste jamais impuni ; car le bien et le mal, la récompense et le châtiment, étant des contraires, comme la vertu est elle-même la récompense de l'homme vertueux, la perversité des méchants fait elle-même leur supplice : car la peine étant un mal, et le mal une peine, peuvent-ils se croire exempts de peines, eux qui sont entièrement livrés au vice qui est le plus grand de tous les maux ? On peut même inférer de ce que nous avons dit ci-devant, qu'ils cessent d'être ce qu'ils étaient ; ils n'ont plus en effet que la seule apparence d'hommes. Leur perversité leur en fait perdre la nature. Car comme la probité élève l'homme au-dessus de sa condition mortelle, le vice au contraire le dégrade et le rend semblable aux bêtes. Oui, le vice opère cette honteuse métamorphose. L'injuste usurpateur n'est plus un homme, c'est un loup ravissant ; un plaideur de profession, un monstre de chicane et un chien hargneux, qui inquiète et maltraite tout son voisinage ; ces fourbes adroits, qui tendent des embûches d'autant plus dangereuses qu'elles sont plus cachées, n'ont-ils pas le caractère et l'odieuse finesse du renard ? Ces gens colères, toujours dans l'emportement et dans la rage, ne sont-ils pas des lions furieux ? Cette âme tremblante que tout alarme, qui frémit où il n'y a pas la moindre apparence de danger, n'a-t-elle pas toute la timidité du cerf ? Ce paresseux, cet insensible, qui croupit dans sa stupidité, ne mène-t-il pas la vie de la plus vile des bêtes de charge ? Cet esprit léger que rien ne fixe, qui change à chaque instant de désirs et d'idées, n'est-il pas tout semblable à l'oiseau qui voltige sans cesse de branche en branche ? Enfin ce débauché qui se plonge dans les voluptés les plus grossières et les plus honteuses, vit-il comme un homme ou comme un pourceau ? C'est ainsi qu'en cessant d'être vertueux, l'homme cesse d'être homme. La vertu en eût fait un Dieu, le vice en fait une bête immonde ; et il lui arrive quelque chose de plus funeste que ce que la fable nous raconte des compagnons d'Ulysse.

Ce prince, après avoir longtemps erré sur les flots, fut poussé par les vents dans l'île où régnait la fameuse Circé, fille du soleil. Cette déesse, par la force de ses enchantements, donna à la liqueur traîtresse qu'elle offrit à ces nouveaux hôtes le pouvoir de les métamorphoser. Ils burent à longs traits la liqueur pernicieuse ; aussitôt la tête de celui-ci se change en une hure de sanglier. Celui-là est couvert de la peau d'un lion ; il en a les dents et les griffes terribles. Cet autre, mêlé parmi les loups auxquels il ressemble, veut déplorer sa triste aventure ; mais au lieu de gémissements, il pousse des hurlements affreux. Cet autre, sous la peau d'un tigre, devenu animal domestique, rôde dans toute la maison. Il est vrai qu'un dieu propice avait empêché le chef de ces malheureux de boire dans la coupe empoisonnée ; il l'avait préservé du changement honteux qui lui était préparé ; mais ses compagnons avaient éprouvé l'indigne métamorphose. Réduits à la vie des animaux, ils avaient perdu et la voix et la figure humaine ; il ne leur resta de leur premier état que l'âme seule, gémissant sans cesse sur le changement monstrueux que l'enchanteresse venait d'opérer. Impuissante enchanteresse ! ta magie n'a donc de pouvoir que sur les corps ; il ne peut s'étendre sur les âmes : elles sont à l'épreuve de tes enchantements. Ah ! il est des poisons malheureusement plus puissants et plus pernicieux. Ce sont ceux qui pénétrant jusqu'au fond de l'âme, exercent leur fureur sur elle, quoiqu'ils ne laissent à l'extérieur aucune marque du désordre affreux qu'ils y causent.

- Je le vois et je l'avoue, lui dis-je ; les hommes vicieux se dégradent par leurs mauvaises actions ; ils n'ont que l'apparence d'hommes ; leur âme a tous les sentiments des plus vils animaux ; mais je désirerais que ceux d'entre les méchants, dont l'âme atroce exerce sa cruauté sur les gens de bien, n'eussent jamais eu le pouvoir de leur nuire.

- Aussi ne l'ont-il pas, me répondit la Philosophie. Cependant s'ils étaient dans l'impuissance de faire le mal, leur peine et leur malheur seraient beaucoup moins grands. Car quoique cela paraisse incompréhensible, il est pourtant vrai que les méchants sont plus malheureux quand ils ont assouvi leurs desseins criminels, que quand ils ont été dans l'impuissance de le faire. Car si c'est un malheur de désirer le mal, c'est un plus grand malheur de pouvoir le commettre, puisque sans ce pouvoir funeste, leur mauvaise volonté resterait sans effet, et que leurs désirs pernicieux s'anéantiraient. Ainsi c'est un malheur de désirer le mal, un plus grand malheur de pouvoir le faire, le comble du malheur de le faire en effet ; et ces trois espèces d'infortunes se réunissent dans celui qui accomplit sa mauvaise volonté, pour le rendre souverainement malheureux.

- Je le crois ainsi, répondis-je, et c'est ce qui me porte à désirer qu'ils cessent d'être si malheureux en cessant de pouvoir faire le mal.

- Ils cesseront, ajouta-t-elle, ils cesseront de l'avoir, ce pouvoir funeste, plus tôt que tu ne le penses, et qu'ils ne le pensent eux-mêmes. Que cette vie en effet paraît courte, et que le terme le plus éloigné paraît proche à une âme créée pour l'immortalité ! Il ne faut qu'un moment pour anéantir les espérances perverses des méchants, pour renverser leurs projets criminels, et pour les empêcher de mettre le dernier comble à leur malheur. Si c'est en effet un malheur d'être vicieux, c'est un plus grand malheur de l'être longtemps, et c'est par conséquent un bonheur pour les méchants que la mort vienne mettre fin à leur vie criminelle. Car si ce que nous avons dit du malheur attaché au vice est bien vrai, il s'en suit que ce malheur est infini quand il est éternel.

- Cette conséquence, m'écriai-je, est bien surprenante et bien difficile à comprendre ; je vois cependant qu'elle a une connexion nécessaire avec ce que vous avez précédemment établi.

- Rien de plus vrai, me dit-elle ; car, ou il faut admettre sans difficulté cette conséquence, ou il faut démontrer que les prémisses sont fausses, ou que cette conséquence n'y est pas renfermée ; car si les prémisses sont vraies et la forme de l'argument juste, la conséquence est vraie aussi. Voici encore quelque chose d'aussi surprenant, mais qui émane également de ce que nous venons de dire. L'aurais-tu pensé ? Les méchants sont beaucoup plus heureux quand ils paient la juste peine due à leurs forfaits, que quand ils restent impunis. Pour le prouver, je pourrais dire que le châtiment les corrige, qu'il épouvante les autres et leur sert d'exemple. Mais ce n'est point par ces raisons, qui viennent d'abord à l'esprit de tout le monde, que je veux prouver combien l'impunité contribue au malheur des méchants. Ecoute-moi : que les gens de bien soient heureux, et les méchants vraiment malheureux, nous en sommes convenus. Convenons maintenant que si l'on mêle quelque bien à l'infortune d'un misérable, il est moins malheureux que celui dont la misère n'est adoucie par rien ; et que si à l'infortune de celui-ci, on ajoute encore un nouveau degré de mal, son sort est infiniment plus à plaindre que ne l'est le sort de celui dont le malheur a reçu quelque adoucissement par l'espèce de bien qu'il éprouve. Or le châtiment des méchants est un bien, puisque c'est la justice qui l'exerce ; et par une raison contraire, l'impunité de leurs crimes est un mal, puisque c'est une injustice manifeste. Les méchants sont donc beaucoup plus à plaindre, lorsque, contre les règles de la justice, ils échappent au châtiment qui leur est dû, que lorsque la justice les punit comme ils le méritent. Car on ne disconviendra pas que rien n'est plus juste que de punir le crime, ni rien de plus injuste que de le laisser impuni ; et on ne disconviendra pas non plus que ce qui est juste est un bien, et ce qui est injuste un véritable mal.

- Tout cela, lui dis-je, suit naturellement de ce que vous avez déjà établi ; mais je vous supplie de me dire si vous croyez que le malheur des méchants finitavec leur vie, et si leur âme ne souffre rien après leur mort ?

- Ah ! les supplices qui les attendent, me dit-elle, sont terribles, mais d'un genre différent ; car les uns peuvent servir à les purifier, et les autres, plus affreux, ne servent qu'à les tourmenter sans fruit. Mais ce n'est pas de cela dont il s'agit à présent. Revenons à ce que nous venons d'établir. Je t'ai montré le néant de cette prétendue puissance des méchants, qui te causait tant d'indignation ; je t'ai fait voir que leurs crimes ne restent jamais impunis ; que le pouvoir qu'ils ont de les commettre, pouvoir qui te faisait tant de peine, et dont tu désirais si ardemment la fin, ne peut jamais être de longue durée ; que plus il dure, plus il contribue à leur malheur, et que s'il durait toujours, leur malheur serait infini. Enfin, je t'ai fait connaître que les méchants sont plus malheureux lorsque la justice souveraine les épargne que quand elle les punit ; d'où j'ai conclu que leur punition n'est jamais plus terrible que lorsqu'ils paraissent n'en éprouver aucune.

- Quand je pèse vos raisons, lui répondis-je, rien ne me paraît plus vrai que ce que vous venez de dire : mais que la plupart des hommes sont bien peu disposés, je ne dis pas seulement à le croire, mais même à l'écouter !

- Je le sais, reprit-elle ; leurs yeux, couverts des ténèbres de l'ignorance, ne s'ouvrent pas aisément à la lumière de la vérité. Ils ressemblent à ces oiseaux nocturnes que le grand jour aveugle. Car, n'envisageant point l'ordre établi par la Providence, et ne consultant que leurs sentiments déréglés, ils regardent comme un grand bonheur le pouvoir de faire le mal, et de le faire impunément. Mais que ces idées sont contraires à la loi éternelle ! Voici ce qu'elle nous apprend. Quiconque s'efforce d'atteindre à la perfection, n'a pas besoin d'autre récompense ; il la mérite et se l'adjuge lui-même. Quiconque, au contraire, suit ses inclinations perverses et se tourne du côté du mal, devient son propre bourreau, en se précipitant dans l'abîme de l'iniquité. Ainsi, maître de s'attacher par ses pensées au ciel ou à la terre, l'esprit de l'homme tantôt s'élève, et prend sa place au milieu des astres, et tantôt se plonge dans l'ordure et dans la fange. Mais ces idées sont au-dessus du vulgaire. Eh quoi ! penserons-nous comme lui ? nous mettrons-nous au rang de ces mortels méprisables, plus semblables à de vils animaux qu'à des hommes ? Si quelqu'un, non seulement avait perdu la vue, mais ne se ressouvenait pas même d'en avoir joui, et qu'il pensât que rien ne manque à la perfection de sa nature, certainement il n'y a que des aveugles qui pussent penser comme lui, et presque tous les hommes le sont. Qui d'entre eux, par exemple, concevra que celui qui fait une injure est plus malheureux que celui qui la reçoit ? Cette vérité est pourtant fondée sur les raisons les plus solides. Juges-en. Tu conviens que tout scélérat est digne de punition, et je t'ai suffisamment montré qu'il est en même temps malheureux. Tu conviendras aisément aussi que tout homme est malheureux dès qu'il est digne de châtiment. Or, supposons que tu sois juge, et qu'assis sur le tribunal, tu décides entre celui qui a reçu l'injure et celui qui l'a faite, lequel des deux, à ton jugement, doit être puni ?

- Je n'hésiterais pas, lui dis-je ; je forcerais l'agresseur à faire à l'offensé une satisfaction proportionnée à l'injure. - Celui qui fait l'injure est donc plus malheureux que celui qui la reçoit, puisqu'à ton jugement, il est seul digne de punition.

- J'en conviens, lui dis-je ; et je vois que par ces raisons et beaucoup d'autres qui se tirent des mêmes principes, une injure ne fait le malheur que de celui qui en est l'auteur et non de celui qui en est l'objet, parce qu'une action honteuse rend, par sa nature, ceux qui la font, réellement malheureux.

- Les orateurs, reprit-elle, ne considèrent guère cette vérité lorsqu'ils s'appliquent à émouvoir la compassion des juges en faveur de ceux qui ont reçu quelque grand outrage. En effet, ceux qui en sont les auteurs sont seuls dignes de compassion ; et leurs accusateurs, loin de se déchaîner contre eux, devraient les prendre en pitié, comme des malades qu'on mène au médecin, et les conduire ainsi avec bonté aux pieds de leurs juges, recevoir dans une punition salutaire le vrai remède aux maladies de leurs âmes déréglées. Leurs défenseurs eux-mêmes ne devraient les défendre que faiblement, ou plutôt, pour leur être d'un plus grand secours, ils devraient changer de style et devenir leurs accusateurs. Je n'en dis pas assez. Les méchants eux-mêmes, s'ils sentaient que la vertu peut encore, par quelque endroit, rentrer dans leur coeur, et que les châtiments peuvent les purifier de leurs fautes, loin de les envisager avec horreur, les regarderaient comme le principe de leur bonheur, et loin de chercher à se défendre, s'abandonneraient sans réserve aux rigueurs salutaires de la justice. Par ce que nous venons de dire, il est aisé de voir que la haine ne peut jamais avoir d'accès dans le coeur du sage ; car il faut être insensé pour haïr les gens de bien, et inhumain pour haïr les méchants. En effet, la méchanceté est une maladie de l'âme, comme la langueur est une maladie du corps. Or, si l'humanité nous apprend que les malades sont dignes de toute notre compassion, pourquoi n'aurions-nous pas la plus grande pitié de ceux qui sont engagés dans le vice, puisque le vice est la plus funeste de toutes les maladies ?

Quelle fureur vous porte, aveugles mortels, à chercher dans la guerre une fin plus prompte ? Ah ! si vous désirez la mort, la cruelle ne vient que trop vite au-devant de vous. Insensés ! les animaux féroces arment contre vous leurs dents meurtrières ; qu'est-il besoin, pour vous détruire, d'avoir recours à vos épées ? Qui peut vous porter à ces guerres barbares où vous vous préparez une mort mutuelle ? Est-ce la différence de vos moeurs avec celle de vos voisins ? Motif tout à la fois inhumain et injuste ! Guidés par la justice et la raison, voulez-vous rendre à chacun ce qui lui est dû ? Chérissez les gens de bien, ils méritent tout votre amour ; et plaignez les méchants, ils sont dignes de toute votre pitié».

Alors je repris la parole, et je lui dis :

«Je vois clairement que le bonheur des uns et le malheur des autres ont leur source dans la bonté ou dans l'iniquité de leurs oeuvres. Mais que penserons-nous de la fortune ? Il n'est certainement point d'homme sensé qui préfère l'exil, la pauvreté et l'humiliation, au plaisir de tenir dans sa patrie le premier rang par ses richesses, ses dignités et son pouvoir. La sagesse ne devient-elle pas plus glorieuse et plus utile lorsqu'elle peut communiquer aux peuples commis à ses soins la félicité dont elle jouit ? La prison, les chaînes et le reste des supplices inventés par les lois, ne sont destinés qu'aux mauvais citoyens ; ils n'ont été établis que contre eux : pourquoi donc, par un contraste injuste, les méchants ravissent-ils les récompenses qui n'étaient dues qu'à la vertu, tandis que les gens vertueux souffrent les peines qui ne devraient être infligées qu'aux méchants ? Cette confusion déraisonnable me jette dans le plus grand étonnement, et je voudrais bien en apprendre la cause ; car enfin je serais moins surpris si un aveugle hasard présidait à tout ce qui arrive ; mais c'est Dieu qui gouverne tout en ce monde, et cependant, tantôt par une juste rétribution, le sort des gens de bien est rempli d'agréments, et celui des méchants est rempli d'amertume ; et tantôt, au contraire, par un renversement étrange, les désagréments de la vie sont le partage des bons, tandis que les pervers jouissent à leur gré de tout ce qu'ils désirent. En arriverait-il autrement s'il n'y avait point de Providence ?

- Ah ! répondit la Philosophie, si tu connaissais l'ordre établi par cette Providence, tu ne penserais pas que les choses arrivent ici-bas fortuitement et sans dessein ; mais quoique cet ordre ne te soit pas connu, tu ne dois pas en être moins persuadé que ce monde est bien gouverné, puisqu'il l'est par un maître souverainement bon.

L'ignorance est la source ordinaire de notre étonnement. Voir l'étoile polaire presque immobile, et la constellation qui en est proche, prévenir avec tant d'empressement le lever des autres astres, et rester cependant sur l'horizon longtemps après eux, c'est un phénomène pour ceux qui n'entendent rien en astronomie. Quand la lune s'éclipse au milieu de la nuit, et que les étoiles recouvrent la clarté que la supériorité de sa lumière leur dérobait, le vulgaire superstitieux, saisi d'admiration et de frayeur, pousse des cris lugubres, et croit, par les sons aigus dont il frappe les airs, secourir l'astre défaillant, et lui rendre son premier éclat. Sait-on au contraire la cause de quelque événement ? on n'en est plus frappé. On voit sans surprise les flots de la mer se rompre en mugissant contre le rivage, lorsqu'ils sont poussés par un vent orageux ; on n'est point étonné de voir la neige se fondre en torrents aux premières ardeurs du soleil. Les hommes ne sont surpris que de ce qui arrive subitement ou inopinément. Ont-ils le temps d'en pénétrer la cause ? la connaissance qu'ils acquièrent, en dissipant leur erreur, fait cesser leur étonnement.

- J'en conviens, lui dis-je ; mais comme c'est à vous qu'il appartient de découvrir les choses les plus cachées, et de dévoiler les mystères les plus profonds, daignez m'expliquer celui qui me cause tant de perplexités.

- Tu me demandes, reprit-elle en souriant, la chose du monde la plus difficile. Cette matière est une source inépuisable de difficultés. Semblable aux têtes de l'hydre, quand on en tranche une, il en renaît mille autres. Il faut tout le feu du génie pour en venir à bout ; car il ne s'agit pas de moins ici que de traiter tout ensemble de la Providence, du destin, des événements fortuits, de la prescience divine, de la prédestination et de la liberté de l'homme. Sens-tu de quel poids est un pareil engagement ? Je veux pourtant bien employer le peu de temps qui me reste, à faire sur ces importantes matières une courte dissertation, puisqu'elle peut concourir à ta guérison. Mais quoique la poésie ait pour toi de si grands charmes, je différerai quelque temps pour t'en donner le plaisir. Il faut que je te développe auparavant, par des raisonnements suivis, ces matières qui sont si étroitement liées l'une à l'autre».

Alors elle commença ainsi :

«C'est de l'immuable volonté de Dieu que tout ce qui se produit en ce monde par la génération ; que tout ce qui, dans la nature, est sujet à tant de changements et à tant de mouvements divers, reçoit son existence, son arrangement et sa forme. L'intelligence infinie, sans jamais sortir de la simplicité qui lui est essentielle, est le mobile universel de tout ce qui arrive dans le monde en tant de manières. Cet enchaînement des choses et des événements, considéré dans sa source divine, est ce que nous appelons la Providence ; mais si nous l'envisageons dans son objet, c'est-à-dire dans les choses créées, qui reçoivent de la Providence la forme et le mouvement, c'est ce que les anciens nommaient destin. Au premier coup d'oeil, la Providence et le destin semblent être une même chose, mais à les approfondir on en sent la différence ; car la Providence est la souveraine intelligence elle-même, qui règle et conduit tout ; et la destinée est le différent arrangement des choses créées, par lequel elle les met chacune à sa place. La Providence en effet embrasse tout à la fois toutes les choses de ce monde, quelque différentes, quelque innombrables qu'elles soient, et la destinée est attachée à chaque chose en particulier, et diversifiée, pour ainsi dire, autant que les choses le sont par les différentes combinaisons du mouvement, des modifications, des temps et des lieux ; de sorte que cet ordre des choses et des temps réuni dans les idées de Dieu, est ce qu'on doit appeler Providence ; et quand on le considère divisé et distribué successivement aux créatures, c'est ce qu'on a nommé destin. Ces deux choses sont donc différentes : l'une cependant dépend de l'autre ; car l'ordre des destinées n'est que l'effet de la Providence. En effet, comme un ouvrier, en concevant l'idée de l'ouvrage qu'il projette, le produit intérieurement tout entier, quoiqu'il ne l'exécute ensuite que successivement au dehors; de même, la Providence, par un seul acte, règle d'une manière immuable tout ce qui doit se faire dans l'univers, et elle se sert ensuite du destin pour l'exécuter en détail successivement, et de mille manières différentes. Soit donc que le destin exerce son action par l'influence directe de la Providence, soit qu'il l'exerce par l'impulsion particulière de l'âme ou par celle de toute la nature, soit par l'influence des astres, soit par le ministère des anges ou par l'artifice des démons, soit enfin que toutes ces puissances y concourent, ou que quelques-unes seulement y aient part, il est toujours certain que l'idée universelle et invariable de tout ce qui doit se faire au monde, telle qu'elle est en Dieu, est ce que nous devons appeler Providence, et que le destin n'est que le ministre de cette Providence, qui sert à développer dans la suite des temps ce que la Providence a réglé par un seul acte de sa volonté toute puissante. Ainsi, ce qui est soumis au destin, et le destin lui-même, tout est sujet aux lois souveraines de la Providence ; mais la Providence embrasse bien des choses qui ne dépendent aucunement du destin. Telles sont celles qui sont plus prochainement et plus intimement unies à la Divinité. L'exemple suivant va éclaircir ma pensée. Supposons un grand nombre de cercles concentriques mus les uns dans les autres : le plus petit étant le plus proche du centre commun, devient à l'égard des autres une espèce de centre autour duquel ils tournent ; le plus éloigné, au contraire, est celui dont le diamètre a le plus d'étendue ; et l'espace qu'il embrasse devient plus grand à proportion qu'il s'éloigne davantage du point central. Ainsi, pendant qu'il est dans la plus grande agitation, ce qui touche de plus près au centre commun n'en éprouve aucune. De même, ce qui est le plus éloigné de Dieu, est plus sujet aux lois du destin, ce qui en est plus proche en dépend moins, et ce qui est uni invariablement à Dieu en est tout-à-fait exempt. L'ordre du destin n'est donc, par rapport à la Providence, que ce que l'effet est à son principe, le raisonnement à l'entendement, la circonférence du cercle à l'indivisibilité de son centre, et le temps à l'éternité. C'est cet ordre du destin qui donne le mouvement aux cieux et aux astres, qui conduit les éléments, et les change mutuellement les uns dans les autres. C'est par ses lois que la génération remplace sans cesse les êtres qui périssent, par d'autres qui leur succèdent ; ce sont elles qui règlent les actions et le sort des hommes, par un enchaînement aussi invariable que la Providence, qui en est le premier principe. Tel est en effet l'ordre admirable de cette Providence immuable et infiniment simple ; elle produit au dehors, d'une manière toujours entièrement conforme à ses vues, cette multitude de choses qui, sans l'ordre qu'elle leur prescrit, seraient abandonnées au caprice du hasard. Il est vrai que les hommes ne pouvant apercevoir cet ordre admirable, s'imaginent que tout ici-bas est dans une confusion universelle ; mais il n'en est pas moins certain que, par la direction de la Providence, il n'est point d'être qui de soi ne tende au bien. Car (comme je te l'ai déjà évidemment démontré), les scélérats eux-mêmes ne font point le mal, comme mal ; ils ne le font que parce qu'il se présente à leur imagination sous l'apparence du bien. Ils ne cherchent que le bien, et s'ils n'y parviennent pas, c'est une erreur fatale qui les égare ; mais leur égarement n'est, ni ne peut être l'effet de cet ordre divin qui émane du bien suprême. Cependant, me diras-tu, peut-il y avoir une confusion plus déplorable et plus injuste que celle qui règne sur la terre ? Les biens et les maux y sont indistinctement le partage des bons et des méchants. Des bons et des méchants : ah ! les hommes ont-ils assez de lumière et d'équité pour discerner les gens de bien d'avec ceux qui ne le sont pas ? Leur opinion à ce sujet ne se contredit-elle pas le plus souvent ? Tel, au jugement des uns, est digne de récompense, qui, au jugement des autres, mérite les derniers supplices. Mais supposons un moment qu'il est parmi les hommes quelqu'un d'assez éclairé pour pouvoir connaître les gens de bien et les méchants, le sera-t-il assez pour approfondir cette disposition intérieure de l'âme, que j'appellerai son tempérament, s'il m'est permis de me servir à son égard d'un terme qui semble n'être propre qu'au corps ? Eh ! pourquoi n'en userais-je pas ? Celui qui ignore la différence des tempéraments n'est-il pas également surpris de ce que parmi ceux qui jouissent d'une bonne santé, il en est à qui les choses douces sont nécessaires, tandis que les amers conviennent à beaucoup d'autres, et que dans le nombre de ceux qui sont malades, il en est à qui les remèdes doux suffisent, tandis qu'il faut, pour la guérison des autres, user des plus violents ? Cela, au contraire, n'a rien d'étonnant pour les médecins qui connaissent la différence des tempéraments, et qui savent juger des différents degrés de santé et de maladie. Or, dis-moi, qu'est-ce qui fait la santé de l'âme ? n'est-ce pas la probité ? Quelles en sont les maladies ? ne sont-ce pas les vices ? Et quel est celui qui sait conserver ce qui est bien, et détruire ce qui est mal ? n'est-ce pas Dieu ? Ce souverain maître des esprits et des coeurs, qui du haut de son trône éternel, jette un regard de providence sur tous les êtres créés, connaît, par sa science infinie, ce qui convient à chacun, et le lui prépare par sa souveraine bonté. La merveille consiste donc en ce que la Providence fait avec intelligence et dessein, ce qui ne jette les hommes dans la surprise que parce qu'ils ignorent quel en est le motif, l'ordre et la fin. Car pour approfondir les secrets de cette Providence divine, autant qu'il est permis à la raison humaine de le faire, je t'apprendrai que souvent elle condamne ce qui paraît à tes yeux la justice et la probité même. Notre bon ami Lucain ne nous dit-il pas que la cause de César trouva grâce devant les dieux, tandis que celle de Pompée paraissait la plus juste aux yeux de Caton ? Ce qui se fait donc ici-bas de contraire à tes idées n'en est pas moins dans l'ordre ; le désordre apparent qui t'afflige si fort n'existe que dans ta fausse opinion. Mais supposons pour un moment quelqu'un d'assez bonne conduite pour mériter l'approbation de Dieu et des hommes, mais qui n'ait pas assez de force d'âme pour soutenir avec constance la mauvaise fortune, et qui peut-être abandonnerait la vertu, la regardant comme inutile, parce qu'elle ne l'aurait pas garanti de l'adversité ; la sagesse compatissante de la Providence le ménagera, cet homme faible, et lui épargnera des revers qui pourraient lasser sa patience, et la porter au mal. D'un autre côté, s'il est une vertu parfaite en ce monde, un homme saint, et qui approche de Dieu autant qu'il est permis à la faiblesse humaine d'en approcher, la Providence ne permettra pas qu'il lui arrive la moindre adversité ; elle le rendra inaccessible aux maladies. Car, comme l'a dit excellemment quelqu'un qui pense mieux que moi, le corps d'un homme saint est pétri de perfections et de vertus. C'est par une disposition également sage de cette Providence adorable, que souvent le pouvoir souverain est entre les mains des gens de bien, afin qu'ils soient en état de réprimer l'insolence des méchants. Quelquefois, selon la différence des caractères, elle mêle, pour les uns, les biens avec les maux ; elle interrompt, par quelques adversités, la prospérité de ceux-ci, de peur qu'elle ne les corrompe ; elle permet que ceux-là éprouvent les plus grands revers, afin d'exercer leur patience, et de perfectionner leur vertu. La timidité des uns s'effraie-t-elle sans raison ? la témérité des autres brave-t-elle tout avec audace ? la Providence leur fait faire, par les adversités, l'expérience de leurs forces, et leur apprend à se connaître eux-mêmes. Il en est qui, par une mort glorieuse, se sont acquis une réputation immortelle ; il en est d'autres dont la constance inébranlable au milieu des plus grands supplices, nous fait voir qu'il n'est rien dont la vertu ne puisse triompher. Ainsi tout, par la sagesse de la Providence, arrive à propos et pour le plus grand bien d'un chacun, jusqu'à ce mélange même de biens et de maux qu'éprouvent les méchants. Car s'il leur arrive des disgrâces, il n'est rien de plus convenable, puisqu'au jugement de tout le monde, ils sont dignes de punition ; punition salutaire pour eux, puisqu'elle sert à les corriger, et salutaire pour les autres qu'elle épouvante et qu'elle détourne du crime. Si au contraire ils jouissent de quelque prospérité, c'est une leçon vivante qui apprend aux gens de bien le peu de cas qu'ils doivent faire de la fortune, puisqu'elle se prête si indignement aux désirs de l'iniquité. Peut-être aussi la Providence n'apporte-t-elle des biens à certaines gens que parce qu'elle prévoit qu'indubitablement l'indigence porterait au mal leur naturel fougueux et incapable de rien souffrir. Ainsi, elle les retient par ses bienfaits ; elle les corrige même. Car, considérant d'un côté le mauvais état de leur conscience chargée de crimes honteux, et de l'autre l'état florissant de leur fortune, ils craignent qu'en continuant leur vie criminelle ils ne perdent tous les avantages dont ils jouissent ; et ils changent leurs moeurs corrompues, pour éviter un changement de fortune, dont l'idée seule les fait frémir. La Providence permet que d'autres ne s'élèvent au comble du bonheur que pour tomber de plus haut dans l'abîme qu'ils se sont creusé eux-mêmes. Il en est d'autres à qui elle n'accorde le droit de vie et de mort qu'afin qu'ils exercent la patience des gens de bien, et qu'ils fassent subir à ceux qui sont pervers comme eux, le juste châtiment de leur méchanceté. Car ce n'est pas seulement entre les gens de bien et les méchants, qu'il y a une guerre éternelle ; les méchants se la font entre eux-mêmes : et comment pourraient-ils s'accorder ensemble ? Chacun d'eux n'est jamais d'accord avec sa propre conscience, qui, déchirée par les remords, déteste le mal après l'avoir fait. Souvent même l'horreur qu'ils ont pour de plus méchants qu'eux les porte à haïr l'iniquité et à mener une vie vertueuse, afin de ne plus ressembler à ceux qu'ils abhorrent ; et ainsi, par un miracle insigne de la Providence, les méchants servent à la conversion des méchants mêmes. Il n'y a que Dieu seul qui puisse tirer de cette sorte le bien du mal. Telle est la sagesse de son gouvernement, que ce qui s'écarte dans un sens de l'ordre général qu'il a établi, rentre dans un autre ordre de la Providence : car, sous son empire, rien ne se fait au hasard, tout a son motif et sa fin. Au reste, il ne m'est pas possible de suivre la Providence dans toutes ses opérations ; il n'est permis ni d'entrer dans le sanctuaire de ses conseils, ni d'en développer les mystères. Je me contente donc d'avoir montré en général, que Dieu, auteur de tout être, gouverne tout par ce penchant invincible qui fait que tout tend au bien ; et que, rapprochant ainsi tout de lui-même, tout ce qui est sous son empire est bien dans l'ordre de la destinée. Aussi ce qui paraît mal aux yeux de notre aveugle raison, nous paraîtrait tout différent si nous pouvions pénétrer les ressorts secrets de la sage conduite de la Providence. Mais je vois qu'un sujet si difficile et si sublime, et un raisonnement si long, commencent à te fatiguer. Je vais donc prendre le ton poétique pour te délasser un peu, et te donner encore la force d'aller plus avant.

Si ton âme veut connaître, dans ses effets, la sagesse toute-puissante du Dieu qui lance le tonnerre, qu'elle élève ses regards jusqu'au firmament. Les astres dont il brille conservent entre eux une paix éternelle. Le soleil, malgré la rapidité de son char, ne sort point de sa carrière pour aller fondre les glaces du Nord. L'ourse, qui roule sur l'un des pôles du monde, toujours élevée sur l'horizon, voit sans envie le reste des étoiles se plongerdans les flots, et jamais ne s'y rafraîchit comme elles. C'est toujours le même astre qui dit à la nuit d'étendre sur l'univers son voile ténébreux : c'est le même qui tous les matins l'avertit de le replier pour faire place à l'aurore. Ainsi l'amour de l'ordre renouvelle sans cesse le cours des globes célestes ; ainsi il conserve entre eux une harmonie invariable. Il fait également sentir sa puissance aux éléments ; il accorde l'humide avec le sec, et le froid avec le chaud. Il donne au feu cette légèreté rapide qui le porte toujours vers les cieux ; il donne à la terre ce poids toujours égal qui la maintient invariablement dans son assiette. C'est cet amour bienfaisant qui fait éclore mille fleurs charmantes dans les beaux jours du printemps ; il mûrit dans l'été les riches dons de Cérès ; il nous fait recueillir dans l'automne les fruits les plus abondants, et ramène ensuite la triste et humide saison de l'hiver. Par cette alternative salutaire, il produit et conserve tout ce qui respire ; et, le détruisant ensuite, il le fait périr et disparaître quand le moment fatal est arrivé. Pendant ces révolutions, l'Etre suprême, assis sur son trône, tient en ses mains les rênes de l'univers ; sa toute-puissance est le principe de tout ce qui s'y fait ; sa volonté en est la loi, et sa sagesse en est le juge. Il donne le mouvement à tout ; et le dirigeant à son gré, il ramène à l'ordre tout ce qui paraît s'en écarter. Si sa providence abandonnait le soin du monde, si elle cessait un instant de contenir les êtres dans le cercle qu'elle leur a tracé, tout se détruirait et rentrerait dans le néant ; mais l'amour du bien contient tout dans l'ordre, et conserve tout, en faisant tout remonter à la source d'où il est sorti.

Vois-tu maintenant la juste conséquence de ce que nous avons dit jusqu'à présent ?

- Et quelle est-elle ? lui dis-je.

- Que chacun doit être satisfait de son sort.

- Comment cela peut-il être ? répliquai-je tout étonné.

- Le voici, continua-t-elle. Tout ce qui arrive ici-bas d'agréable ou de fâcheux sert à récompenser ou à exercer la vertu, et à punir et corriger le vice. La mauvaise fortune, comme la bonne, est donc toujours juste ou avantageuse, et nul dès lors n'a droit de s'en plaindre.

- Ce que vous dites est une vérité certaine, répondis-je ; et plus je considère ce que vous venez de dire de la Providence et du destin, plus cette vérité me paraît constante. Il faut pourtant convenir qu'elle est contraire à l'opinion de la plupart des hommes, qui pensent et qui disent hautement qu'il y a des malheureux dont la situation est très déplorable.

- Je le sais bien, me dit-elle, et je veux bien condescendre à ces idées du vulgaire, et ne point trop m'écarter de sa manière de parler, ni de ses usages. Mais, réponds-moi, ce qui est avantageux n'est-il pas un vrai bien ? Or ce qui sert à corriger le vice ou à exercer la vertu est avantageux ; n'ai-je pas droit d'en conclure que la fortune qui produit ces bons effets, est un vrai bien ? Et telle est celle de ces hommes estimables qui brisent les chaînes qui les attachent au mal, et s'efforcent d'entrer dans le chemin de la vertu, ou de ceux qui y marchent depuis longtemps, en combattant avec courage contre les obstacles qui s'y rencontrent. Quant à la prospérité, qui sert de récompense à la vertu, le vulgaire lui-même la regarde comme un vrai bonheur.

- J'en conviens, lui dis-je ; mais aussi regarde-t-il comme le comble du malheur l'adversité, qui sert de châtiment au vice.

- Prends garde, reprit-elle, de ne pas te jeter dans une erreur insoutenable, en entrant trop dans l'opinion populaire. De tout ce que tu viens de m'accorder, il résulte que toute fortune, quelle qu'elle soit, est un bien pour ceux qui pratiquent ou qui cherchent à pratiquer la vertu ; et qu'au contraire tout tourne à mal pour ceux qui persévèrent dans le vice.

- Je l'ai avoué, lui dis-je, et cela est vrai, quoique personne n'ose le dire.

- L'homme sage, ajouta-t-elle, ne doit donc pas plus s'alarmer quand il a à combattre contre l'adversité, que l'homme courageux quand il faut marcher à l'ennemi ; car plus il y a d'obstacles à vaincre, plus il y a pour celui-ci de gloire à acquérir, et plus il y a pour l'autre de moyens de croître en mérite et en sagesse. La vertu même ne tire son nom que de la vigueur avec laquelle elle résiste à tant d'adversités. Vous donc, qui y avez fait tant de progrès, fuyez une vie molle et voluptueuse qui énerverait votre âme, et combattez avec courage contre la prospérité, ainsi que contre l'adversité, ne vous laissant ni abattre par celle-ci, ni corrompre par l'autre, et tenant en tout ce juste milieu où réside la vertu. Quiconque en sort peut rencontrer une ombre de félicité, mais il n'obtiendra point le prix inestimable réservé à la pratique de la vertu. En un mot, l'homme est toujours maître de tirer avantage de sa condition quelle qu'elle soit : fût-elle des plus misérables, selon les idées du vulgaire, elle peut servir à exercer sa constance, à corriger ses défauts ou à punir ses vices.

Agamemnon paya d'un sang bien précieux le vent favorable qui conduisit sa flotte à Troie. Il fut obligé, pour l'obtenir, d'étouffer les sentiments de sa tendresse paternelle, et de consentir au sacrifice de l'infortunée Iphigénie sa fille, qu'un ministre des dieux égorgea en sa présence : il éprouva ensuite, pendant dix ans entiers, toutes les horreurs d'une cruelle guerre ; mais enfin il vengea, par la ruine de Troie, l'opprobre de son frère. Ulysse eut le coeur percé de douleur quand il vit ses compagnons dévorés par le géant Polyphème ; mais il vengea leur mort en privant de la lumière du jour ce monstre affreux, et lui faisant payer par des larmes de sang celles que le malheureux sort de ses compagnons lui avait fait répandre. C'est à ses pénibles travaux que l'immortel Alcide doit toute sa gloire. Il lui fallut dompter l'indomptable orgueil des centaures, terrasser un lion formidable et en arracher la sanglante et glorieuse dépouille, percer de ses flèches des monstres ailés, ravir le trésor confié à la garde d'un dragon furieux, enchaîner d'une main puissante ce monstre à trois têtes, gardien des enfers, faire dévorer par ses propres chevaux un prince inhumain, couper les têtes renaissantes de l'hydre de Lerne, terrasser le géant Antée, éteindre par la mort de l'infâme Cacus le juste ressentiment d'Evandre, abattre le monstrueux sanglier d'Erimanthe. Il couvrit de sa peau ces épaules robustes qui devaient un jour porter le ciel ; il en soutint en effet le poids énorme sans en être ébranlé, et ce fut le dernier de ses travaux. Le ciel, dont il avait été le soutien, devint pour jamais son séjour. Mortels courageux, suivez ces traces glorieuses ; combattez avec constance, vous triompherez des obstacles qui se rencontrent sur la terre, et le ciel sera la récompense éter-nelle de votre courage et de vos combats».

Livre V

La Philosophie parut alors vouloir changer de conversation ; mais je l'arrêtai en lui disant :

«L'exhortation que vous venez de faire est sans doute très belle, très solide et très digne de vous ; mais j'éprouve en ce moment que la question de la Providence est, comme vous le disiez tantôt, unie et impliquée avec bien d'autres ; car je ne puis m'empêcher de vous demander si vous croyez qu'il y ait un hasard, et ce que c'est.

- Je veux me hâter, répondit-elle, de satisfaire à la promesse que je t'ai faite de te montrer le chemin par lequel tu dois retourner à ta véritable patrie. Les questions que tu me fais peuvent sans doute avoir quelque utilité, mais elles nous éloignent un peu de notre but, et je craindrais que, fatigué par ces digressions, tu n'eusses pas la force de parvenir où je veux te conduire.

- Rassurez-vous, lui dis-je ; c'est pour moi une récréation et un repos que d'apprendre ce qui pique et flatte ma curiosité. D'ailleurs, en résolvant d'une manière solide ces différentes questions que notre dissertation fait naître, le reste en deviendra beaucoup moins difficile.

- Je veux bien, ajouta-t-elle, condescendre à tes désirs».

Et sans perdre de temps, elle commença ainsi :

«Si on définit le hasard un événement produit par un mouvement fortuit, et qui n'a aucune connexion avec les principes ordinaires des choses, je le dirai hardiment, il n'y a point de hasard, et ce mot est absolument vide de sens. Car, puisque Dieu ne permet pas que rien sorte de l'ordre de sa Providence, il ne peut rien arriver fortuitement et qui n'ait été prescrit ou permis par elle. Rien ne se fait de rien ; c'est un axiome consacré et qui a passé de tout temps pour incontestable. Il est vrai que les anciens l'entendaient plutôt de la matière que des causes efficientes ; mais l'un suit de l'autre ; et si une chose n'avait point de principe, on pourrait dire qu'elle viendrait de rien. Or, comme cela est impossible, il est impossible aussi que le hasard, dans le sens que je viens de le définir, soit quelque chose de réel.

- Mais n'y a-t-il donc rien, répliquai-je, qu'on puisse appeler de ce nom, quoique le vulgaire ne sache pas bien ce que c'est ? N'y a-t-il rien de fortuit, et qu'on puisse attribuer au hasard ?

- Aristote, me dit-elle, va te répondre pour moi. Il a, dans sa physique, expliqué cette question en peu de mots, et d'une manière qui paraît très conforme à la vérité. Toutes les fois, dit ce grand philosophe, que l'on se propose de faire quelque chose, et que, par des causes inconnues, la chose arrive tout différemment de ce qu'on se proposait, c'est un événement imprévu, que l'on nomme hasard. Par exemple, si quelqu'un, dans le dessein de cultiver son champ, en remue la terre, et y trouve un trésor, cette découverte est regardée comme l'effet seul du hasard. Néanmoins elle a différentes causes, dont le concours l'a produite. Car si le propriétaire du champ l'eût laissé inculte, et si quelque homme riche n'eût eu la fantaisie d'y enfouir son trésor, il n'y aurait jamais été trouvé. Cet événement heureux et inopiné n'est donc fortuit que parce que celui qui a caché son or, et celui qui a cultivé son champ, y ont concouru, sans en avoir l'intention. On peut donc définir le hasard un événement inopiné, produit par différentes causes qui concourent ensemble à ce que l'on faisait par un autre motif et pour une autre fin ; et ce concours est l'effet de l'ordre invariable établi par cette Providence adorable, qui dispose tout avec sagesse, et fait que chaque chose vient dans le temps et dans le lieu qu'elle lui a marqué.

Dans la région habitée par ce peuple guerrier qui combat en fuyant, et par une retraite artificieuse n'engage ses ennemis à le poursuivre que pour les percer de coups, d'autant plus inévitables qu'ils sont moins prévus, le Tigre et l'Euphrate sortent du même rocher ; mais bientôt leurs flots se séparent et coulent dans des lits différents. Si dans la suite de leur cours ils se réunissent de nouveau, les vaisseaux et tout ce qu'ils roulaient avec leurs ondes, portés d'abord séparément par chacun de ces fleuves, se trouvent, après leur jonction, fortuitement réunis et mêlés de mille manières différentes ; mais ces combinaisons, quelque fortuites qu'elles paraissent, sont l'effet naturel de la pente du terrain sur lequel coulent ces fleuves, et de la direction de leur cours. Ainsi le hasard, quoiqu'il paraisse indépendant de tout, est pourtant assujetti aux lois de la Providence, et n'existe que par elles.

- Cela est ainsi sans doute, répondis-je ; mais cet enchaînement des choses, cet ordre du destin, ne détruit-il pas la liberté de l'homme ?

- Non, me dit-elle ; l'homme est véritablement libre. La liberté est l'apanage de toute créature raisonnable. Car tout être doué de raison est capable par lui-même de discerner les choses et de connaître ce qu'il doit désirer ou fuir. Dès lors il peut se porter à l'un, et se détourner de l'autre. Ainsi, tout être en état de raisonner et de juger, a la liberté de vouloir ou de ne pas vouloir. Il est vrai que cette faculté n'est pas égale dans tous les êtres raisonnables. Car les substances célestes ont une intelligence plus pénétrante, une volonté plus pure et un pouvoir plus parfait de se porter à ce qu'elles désirent. Les âmes moins libres qu'elles, le deviennent encore moins, quand, s'éloignant de la divinité, elles sont renfermées dans la prison d'un corps mortel, et elles semblent perdre toute leur liberté et devenir entièrement esclaves, lorsque fermant les yeux à la raison, elles se plongent honteusement dans le vice. Car aussitôt qu'elles se détournent de la souveraine vérité, qui est la vraie lumière, pour s'attacher aux choses d'ici-bas, l'ignorance vient les couvrir d'un voile ténébreux ; elles sont agitées de mille affections tumultueuses et déréglées ; et si elles y consentent, si elles s'y livrent, elles appesantissent les fers qu'elles se sont forgés elles-mêmes ; et leur liberté corrompue devient le principe de leur esclavage honteux. Dieu qui voit tout, qui entend tout, a prévu cela de toute éternité, et a destiné à chacun ce qu'il a mérité par ses bonnes ou par ses mauvaises actions.

Homère célèbre, avec tous les charmes de la poésie, le soleil, père de la lumière. Cependant ce soleil impuissant ne peut pénétrer ni les entrailles de la terre ni les abîmes de la mer. Les yeux du Créateur de l'univers sont bien plus pénétrants. Ni la profonde masse de la terre, ni les nuages épais de la plus ténébreuse nuit, ne peuvent rien dérober à sa vue. D'un seul regard, il voit tout ce qui a été, tout ce qui est, et tout ce qui sera ; et puisqu'il est le seul qui connaisse tout, c'est lui seul aussi qui est le vrai soleil et la vraie lumière du monde.

- Me voilà, lui dis-je, accablé de nouveau par le poids d'une difficulté bien plus grande encore. La prescience de Dieu me paraît absolument contraire à la liberté de l'homme. Car si cette prescience s'étend sur tout, et qu'elle soit essentiellement infaillible, il faut nécessairement que ce qu'elle a prévu arrive. Si donc, de toute éternité, elle connaît non seulement les actions des hommes, mais encore leurs desseins et leurs désirs les plus cachés, que devient leur libre arbitre, puisque tout arrivera infailliblement comme l'aura prévu cette prescience infaillible ? Si en effet l'événement pouvait la tromper, elle n'aurait plus une connaissance assurée de l'avenir. Sa prétendue science ne serait qu'une opinion douteuse et sujette à l'erreur ; ce qu'on ne peut dire de Dieu sans blasphème. Je sais qu'il y en a qui croient résoudre cette difficulté en disant que les choses n'arrivent pas nécessairement parce que Dieu les a prévues ; mais que Dieu les prévoit nécessairement, parce qu'elles doivent arriver. Mais je n'approuve point leur idée ; car c'est tomber d'une difficulté dans une autre. En effet alors la nécessité ne sera plus, il est vrai, du côté des choses futures ; mais elle sera du côté de la prescience. Au reste, ce n'est point là le véritable état de la question. Il s'agit uniquement de prouver que les événements prévus arrivent nécessairement sans que pour cela la prescience de Dieu nécessite leurs causes efficientes. Je me sers, pour expliquer ma pensée, d'un exemple familier. Si quelqu'un est assis, l'opinion de ceux qui le croient dans cette posture est nécessairement vraie ; et en retournant la proposition, on peut dire que si ceux qui le pensent ainsi, pensent vrai, il est nécessaire en effet qu'il soit assis. Il y a donc nécessité des deux côtés : et l'existence de la chose et la vérité de l'opinion qu'on en a, sont alors également nécessaires. Cependant la vérité de l'idée de celui qui me croit assis, n'est point la cause de ce que je le suis ; mais plutôt c'est parce que je suis effectivement assis, que son idée est vraie ; et quoique la cause de ma situation vienne d'ailleurs, cependant il y a, ainsi que je l'ai dit, nécessité des deux côtés. On doit raisonner de même de la Providence et des choses futures. Car quoiqu'elles soient prévues parce qu'elles doivent arriver, et qu'elles n'arrivent pas précisément parce qu'elles sont prévues, cependant il semblerait qu'il y aurait nécessité absolue, ou que Dieu prévît les événements parce qu'ils doivent arriver, ou que ces événements arrivassent parce que Dieu les aurait prévus : ce qui suffit assurément pour détruire la liberté de l'homme. D'ailleurs, y a-t-il rien de plus déraisonnable que de dire que des événements futurs soient la cause de la prescience de Dieu ? Ce qui ne doit se faire que dans la suite des temps peut-il être la cause de cette prescience, qui est de toute éternité ? L'avenir n'en peut pas plus être la cause que le passé. A cet égard, tout est égal entre eux ; car s'il est de toute nécessité qu'une chose soit, quand je suis sûr qu'elle est, il est également nécessaire qu'elle arrive, quand je suis sûr qu'elle arrivera. L'événement d'une chose prévue est donc absolument inévitable. Que si elle n'arrive pas comme je le pense, l'opinion que j'en ai est une erreur véritable, et non pas une science. Eh ! comment avoir une vraie connaissance d'un événement, s'il ne doit pas certainement et nécessairement arriver ? Comme la science ne peut s'allier en aucune façon avec l'erreur, il est indubitable que ce qu'elle conçoit évidemment devoir arriver, arrivera, de toute nécessité, de la manière qu'elle le conçoit. Comment donc comprendre que Dieu, de toute éternité a prévu les événements, s'ils sont incertains ? Car s'il croit qu'ils arriveront infailliblement, et que cependant il soit possible qu'ils n'arrivent pas, il se trompe ; ce qu'on ne peut ni dire ni penser sans blasphème. D'un autre côté, s'il ne les connaît que pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire pour des choses contingentes, qui peuvent arriver ou ne pas arriver, quelle idée aurons-nous alors de sa prescience ? Elle ne différera pas de ce ridicule oracle de Tirésias : Tout ce que je dirai sera ou ne sera pas. Elle n'aurait aucun avantage sur l'opinion des hommes, si sa connaissance se bornait à regarder l'avenir comme quelque chose d'incertain : mais comme il ne peut y avoir la moindre ombre d'incertitude dans cet être adorable, source et principe de tous les êtres, il est constant que les choses dont il a prévu l'existence arriveront infailliblement. Mais que devient alors la liberté de l'homme, dont la volonté et les actions sont liées par la nécessité que leur impose l'infaillibilité de la prescience ? Et si l'homme est dépouillé de son libre arbitre, quelle confusion, quel désordre, quelle absurdité ne s'ensuivra-t-il pas ? Qu'on cesse alors d'encourager les gens de bien par l'espoir des récompenses, et d'épouvanter les méchants par la crainte des supplices. Alors ce que nous appelons équité deviendra le comble de l'injustice ; car pourquoi récompenser ou punir l'homme qui ne peut plus rien mériter, puisqu'il ne fait plus rien par la détermination de sa volonté, dans la nécessité où il est de justifier, par ses actions, l'infaillibilité de la prescience divine ? Alors il n'y aura plus ni vices ni vertus ; le bien et le mal, tout sera confondu, et, ce qui est le comble de l'impiété, nos mauvaises actions mêmes auront la Providence pour principe, puisque toutes les choses qui se font ici-bas se font par ses ordres, et que l'homme, privé de son libre arbitre, sera forcé de les exécuter. Toute notre espérance est donc éteinte ; toutes nos prières deviendront superflues. Car, que nous reste-t-il à espérer ou à demander, si tout arrive par un enchaînement nécessaire et que rien ne peut changer ? Le seul lien qui unit l'homme à Dieu ne subsistera donc plus ? Nous avons pensé jusqu'à présent qu'une humble prière nous attirait les grâces de Dieu : de là est venu ce commerce sacré par lequel nous nous élevons jusqu'à la lumière inaccessible qu'il habite, pour nous entretenir avec lui. Mais si une fatalité toute puissante nécessite nos actions, nos prières n'ont plus aucune force ; il n'y a plus aucune union entre Dieu et nous ; et séparés de ce principe souverain de toutes choses, l'homme, dépourvu de son soutien, retombera dans le néant.

Quelle contrariété règne parmi les choses les plus étroitement unies ! Dieu a-t-il donc mis tant d'opposition entre deux vérités, que, quoiqu'elles subsistent chacune prise à part, elles ne puissent subsister ensemble ? Non ; les vérités ne peuvent être contraires les unes aux autres ; elles sont indissolublement unies entre elles par des noeuds secrets ; mais notre âme appesantie, accablée par le poids de son corps mortel, n'a point assez de lumière pour les apercevoir. Mais pourquoi brûle-t-elle donc d'un si grand désir de découvrir les vérités cachées ? Sait-elle déjà ce qu'elle recherche avec tant d'empressement et tant d'inquiétudes ? Non, sans doute. Mais si elle l'ignore, que cherche-t-elle donc, l'aveugle qu'elle est ? Peut-elle désirer, peut-elle rechercher ce qu'elle ne connaît pas ? sait-elle où le trouver ? Et n'en ayant aucune idée, comment le reconnaîtrait-elle quand le hasard le lui ferait rencontrer ? N'est-ce point que cette âme, quand elle contemplait l'intelligence suprême, y puisait les idées générales et particulières de chaque être, et qu'à présent qu'elle est renfermée dans la prison ténébreuse de son corps, elle a perdu la connaissance distincte et particulière de chaque chose, mais que cependant il lui en reste encore quelques notions générales ? Ainsi, lorsque l'homme cherche la vérité, on peut dire que s'il ne la connaît pas comme il faut, du moins il ne l'ignore pas absolument ; mais consultant les idées générales qui lui sont restées, il s'efforce, par ce peu de connaissances qui lui restent, de parvenir à une connaissance plus parfaite, en rappelant ce qu'il a oublié, pour le joindre à ce qui reste encore gravé dans sa mémoire.

- Voilà, me répondit la Philosophie, une vieille plainte qu'on fait depuis longtemps contre la Providence. Cicéron, dans ses livres de la Divination, s'est beaucoup tourmenté pour y répondre : tu es depuis longtemps dans le même embarras ; mais personne, jusqu'à présent, n'y a répondu avec assez d'exactitude et de solidité. La difficulté vient de l'impuissance où sont la plupart des hommes de comprendre la simplicité infinie de la prescience divine. Si l'on pouvait s'en former une juste idée, toutes les difficultés s'évanouiraient bientôt. Je vais essayer de le faire, après avoir dissipé ce qui fait à présent le sujet de ton trouble et de ton embarras. Je te demande d'abord pourquoi tu ne goûtes pas la réponse de ceux qui disent que la prescience ne blesse point la liberté, parce qu'elle n'impose aucune nécessité aux choses futures. Car, dis-moi, n'est-ce pas uniquement parce que, dès qu'elles sont prévues, elles ne peuvent plus ne pas arriver, que tu conclus qu'elles sont nécessitées ? Mais si, comme tu en es convenu, la prescience n'impose aucune nécessité, pourquoi, libres dans leurs principes, deviendraient-elles nécessaires dans l'événement ? Pour te faire entendre les conséquences de ces raisonnements, supposons un moment qu'il n'y ait aucune prescience ; les actions libres ne pourront être censées contraintes ou nécessitées par ce qui n'existe pas. Convenons maintenant que cette prescience existe, mais qu'elle n'impose aucune nécessité aux choses futures : je crois que la liberté de l'homme reste pour lors également dans tout son entier. Mais, me diras-tu, si la prescience ne nécessite pas les événements, il est toujours certain qu'elle est une marque assurée qu'ils arriveront infailliblement. Mais arriveraient-ils moins infailliblement s'il n'y avait point de prescience ? Ce qui n'est que la marque et le signe d'une chose, est bien la preuve de son existence ; mais elle n'en est pas le principe. C'est pourquoi il faudrait commencer par démontrer que tout arrive par les lois d'une nécessité absolue, avant d'établir que la prescience en est la marque. Car, s'il n'y a aucune nécessité, la prescience ne pourra en être le signe. Ce n'est d'ailleurs ni par les signes d'une chose, ni par aucun autre moyen pris hors d'elle, mais par ses seuls principes intrinsèques, que l'on parviendra à faire une démonstration solide. Mais comment peut-il se faire, dira-t-on, que les choses prévues n'arrivent pas ? Vaine demande ! Je ne dis point que je crois qu'elles n'arriveront pas, je dis seulement que, quoiqu'il soit certain qu'elles arriveront, il n'est pas moins certain qu'elles ne sont aucunement nécessitées.

Pour t'aider à le comprendre, rappelle-toi mille choses qui se font tous les jours à nos yeux. Un habile cocher, par exemple, conduit un char avec adresse ; il fait obéir à son gré les chevaux fougueux qui le traînent. Est-ce par nécessité que cela se fait ? Non, sans doute. Il n'y aurait plus d'art ni d'adresse en rien, si tout se faisait par les lois d'une nécessité impérieuse. Ce qui se fait donc librement n'était certainement pas nécessité avant son existence ; ainsi, bien des événements arriveront librement dans leur temps. Car tout le monde, je crois, conviendra que ce qui arrive était futur, de la même manière qu'il arrive ; l'existence de ces choses est donc parfaitement libre, quoiqu'elle ait été prévue. Car la connaissance et la prévision des choses futures ne leur impose pas plus de nécessité que notre connaissance et notre vue n'en imposent à celles qui arrivent journellement sous nos yeux. Mais voilà précisément, me diras-tu, le point de la difficulté. Je ne puis supposer qu'un événement futur puisse être prévu, et rester libre et contingent. Cela semble impliquer contradiction : car s'il est prévu, il arrivera nécessairement, et s'il n'arrive pas nécessairement, il ne peut être prévu ; puisque la prescience ne peut avoir pour objet qu'une vérité dont la certitude soit infaillible. Car, encore une fois, prévoir comme certain ce qui est libre et contingent, c'est moins avoir une connaissance lumineuse qu'une opinion ténébreuse et sujette à l'erreur. Toute l'obscurité de cette matière vient de ce que tout le monde croit connaître les choses à fond, et telles qu'elles sont elles-mêmes : ce qui est absolument faux, puisque l'étendue de nos connaissances ne dépend point de la nature des choses, mais de celle de notre intelligence ; car, pour expliquer ma pensée par une comparaison, l'oeil et la main connaissent d'une manière différente la rondeur d'un même objet. L'oeil, quoique éloigné, n'a besoin que d'un regard pour saisir tout d'un coup la figure de l'objet ; mais la main est obligée de s'en approcher, de s'y attacher et de le suivre dans tout son contour, avant que de pouvoir en connaître la rondeur ; l'homme lui-même le connaît d'une manière différente, par les sens, par l'imagination, par la raison et par l'intelligence. Les sens ne peuvent juger de la figure que comme inhérente à la matière. L'imagination détache la figure du sujet même, et en juge séparément. La raison va plus loin : faisant abstraction des individus, elle considère l'espèce en général, et se forme l'idée de l'universel. L'intelligence a des vues encore plus sublimes : sans s'arrêter à ces idées générales, elle considère la simplicité de l'essence constitutive de chaque chose, et, ce qu'il faut bien remarquer, ces différentes facultés renferment les qualités de celles qui leur sont subordonnées ; mais les inférieures ne peuvent atteindre aux objets des plus parfaites ; car les sens se bornent uniquement à la matière. L'imagination ne peut se former l'idée des universaux, ni la simple raison celle de l'essence. L'intelligence, au contraire, infiniment plus élevée, juge de tout ce qui a rapport aux choses, de la même manière dont elle en conçoit l'essence. Car si elle considère les objets sensibles, leur figure et leur idée générale, elle ne le fait ni par le ministère des sens, ni par celui de l'imagination, ni par celui de la raison même, mais par sa propre lumière qui embrasse et pénètre tout. De même, la raison, quand elle se forme l'idée des universaux, ne se sert ni de la force de l'imagination, ni du secours des sens. Voici l'idée générale que la raison de l'homme a de lui-même. L'homme est un animal à deux pieds et raisonnable. Or, cette idée générale renferme des connaissances qui sont du ressort de l'imagination et des sens ; mais sans leur secours, la raison les acquiert par ses seules lumières. Enfin, l'imagination elle-même, en qui les espèces, qui font son objet, entrent d'abord par les sens, ne laisse pas de se les former ensuite par sa propre force, quoique tous les sens restent dans une entière inaction.

Tu vois donc que c'est bien moins de la nature des objets que de celle de nos différentes facultés, que provient la différence de nos connaissances. Et cela doit être ainsi : car le jugement étant un acte propre de la faculté qui juge, il est bien plus naturel de croire qu'elle le forme d'elle-même et par ses propres forces, que par l'influence d'une cause étrangère.

Ces anciens sages, trop peu connus, qui ont illustré l'école de Zénon, pensaient que des objets matériels il sort sans cesse une foule d'images invisibles qui viennent s'imprimer dans les âmes, comme le style grave rapidement sur les tablettes ces signes qui sont les interprètes de nos pensées. Mais si l'âme n'agit point par elle-même ; si, purement passive, elle n'est qu'un simple miroir où les objets viennent se peindre, d'où lui peut venir cette ardeur qu'elle a de tout connaître, et cette faculté de connaître en effet chaque chose, de faire l'analyse des objets qui lui sont connus, d'en diviser à cet effet les différentes parties, et de les réunir ensuite sous un seul et même point de vue ? D'où vient qu'elle peut, à son gré, s'élever jusqu'au plus haut des cieux, et descendre ensuite dans les plus profonds abîmes ? Pourquoi, recueillant ses connaissances et les comparant ensemble, sait-elle faire triompher la vérité des ténèbres de l'erreur ? Ah ! certainement elle est douée d'une force active, d'une faculté puissante, dont serait incapable un être qui, semblable à la matière, ne serait propre qu'à recevoir les impressions des objets extérieurs. J'avoue pourtant que ces impressions précèdent d'ordinaire nos idées. La lumière qui frappe nos yeux, la voix qui retentit à nos oreilles, semblent réveiller notre âme. Ces sensations lui rappellent les idées qui y répondent ; elle en fait l'application aux différents objets, et réunit les images qui entrent en elle par les sens, aux idées purement spirituelles qu'elle renferme en elle-même.

Si dans les sensations corporelles, quoique les qualités des objets sensibles affectent les organes des sens, et que l'impression faite sur eux précède le sentiment de l'âme et l'excite en y recueillant les idées auxquelles elle ne faisait pas attention auparavant ; si dans ces sortes de sensations, dis-je, le sentiment intérieur de l'âme n'est point une impression purement passive qui vienne du dehors, mais l'effet de sa propre activité qui s'aperçoit et juge de ce qui se fait dans les corps, à combien plus forte raison les êtres qui sont absolument indépendants de la matière, ne sont-ils point assujettis, dans leurs idées, aux espèces sensibles, mais jugent de tout par les seules forces de leur intelligence ? Aussi voyons-nous que chaque espèce a une façon de connaître qui lui est propre. Ces animaux qui vivent dans la mer, aussi immobiles que les rochers auxquels ils sont attachés, sont doués de la seule faculté de sentir, et destitués de toute autre qualité ultérieure. Les autres animaux qui, par leurs divers mouvements, nous donnent lieu de croire qu'ils ont des désirs et des aversions, avec la faculté de sentir, ont encore l'imagination. La raison est la propriété essentielle de la nature humaine, comme l'intelligence l'est de la nature divine ; et celle-ci est évidemment la plus parfaite, puisqu'elle renferme tout le reste. Si les sens et l'imagination, parce que les idées abstraites des universaux ne sont pas de leur ressort, osaient soutenir que la raison ne les conçoit pas, et lui parler ainsi : «Ce qui est à notre portée ne peut être considéré d'une manière générale, et par abstraction à tout sujet ; donc, ou vous ne concevez pas les universaux, ou nous n'avons aucun objet qui nous soit propre ; or, nous sommes bien assurés d'avoir des objets sur lesquels nous exerçons nos fonctions, donc vous ne pouvez avoir aucune idée des universaux». La raison ne pourrait-elle pas leur répondre : «Facultés subalternes, vous ne pouvez vous élever au-dessus des choses corporelles et sensibles ; pour moi qui les conçois d'une manière plus noble et plus parfaite que vous, j'ai d'eux des idées générales que vous êtes incapables d'avoir. Restez donc dans votre sphère, et ne me disputez pas les connaissances que j'ai, parce qu'elles sont au-dessus de vous». C'est sans doute à la faculté de connaître la plus parfaite qu'il faut s'en rapporter sur ce sujet ; et nous qui, avec les sens et l'imagination, possédons la faculté de raisonner, nous lui donnerions sûrement gain de cause en ce procès. Le même tort que les sens et l'imagination auraient avec la raison, dans la supposition que je viens de faire, la raison l'a vis-à-vis du souverain Etre, lorsqu'elle pense qu'il ne voit pas l'avenir autrement qu'elle. Car tel est ton raisonnement : On ne peut pas prévoir avec certitude ce qui ne doit pas nécessairement arriver. Il n'y a donc point en Dieu de prescience des événements futurs ; ou s'il y en a, elle leur impose une nécessité absolue. Voilà comme on raisonne. Mais si nous pouvions voir par les lumières de l'intelligence infinie, ce que nous ne voyons qu'imparfaitement par celles de la raison, nous conviendrions que cette faible raison doit le céder à l'intelligence suprême, plus encore que les sens et l'imagination ne doivent le céder à la raison. Elevons-nous donc, s'il est possible, jusqu'à cette divine lumière, nous verrons en elle ce que nous ne trouverons jamais en nous-mêmes ; nous y verrons, dis-je, comment les événements futurs, quoiqu'ils doivent arriver librement, sont pourtant prévus avec certitude, et que cette prévision non seulement n'est pas une opinion vague et imparfaite, mais, au contraire, est une science véritable, et infiniment parfaite dans son infinie simplicité.

Que la nature a pris de plaisir à varier la figure des animaux qui vivent sur la terre ! Les uns rampent sur la poussière et ne s'y traînent qu'avec peine ; les autres, d'une aile légère et rapide, fendent les airs, et parcourent sans peine l'immense étendue de la plaine azurée ; d'autres impriment sur la terre la trace de leurs pas, et tantôt ils traversent les campagnes, tantôt ils s'enfoncent dans l'épaisseur des bois. Mais toutes ces espèces différentes ont cependant la tête penchée vers la terre. L'homme seul porte la tête droite et élevée, et s'il veut user de sa raison, il verra que, puisque ses yeux sont faits pour contempler le ciel, son âme doit se détacher de la terre. Ne serait-il pas honteux pour lui que son coeur fût attaché aux choses d'ici-bas, tandis que son corps, par sa posture, l'avertit sans cesse de se porter vers celles du ciel ?

Elevons-nous donc vers le Très-Haut ; et puisqu'il est constant qu'il ne faut pas juger de la manière de connaître par la nature de l'objet connu, mais par celle de la faculté qui connaît, considérons, autant qu'il est permis à des mortels de le faire, quelle est la perfection de la nature divine, afin de mieux juger de la nature de ses connaissances. Il ne faut que consulter la raison pour avouer que Dieu est éternel. Considérons donc ce que c'est que l'éternité : l'idée que nous en concevrons nous conduira à celle de la nature et des connaissances de l'Etre éternel. L'éternité est la jouissance entière et parfaite d'une vie sans commencement, sans succession et sans fin. Cette idée va s'éclaircir en la comparant avec celle du temps. Pour tout ce qui est temporel, le présent n'est que le passage du passé à l'avenir. Rien de ce qui est sujet à l'empire du temps ne peut jamais jouir tout à la fois de sa vie tout entière. Le jour d'hier a cessé d'être pour lui, et le jour de demain n'existe pas encore. Dans celui même d'aujourd'hui vous ne jouissez à la fois que d'un instant rapide et passager. Tout ce qui est donc sujet à la succession du temps, quand même, ainsi qu'Aristote l'a pensé du monde, il n'aurait jamais eu de commencement, et que sa durée dût s'étendre autant que celle des temps, à parler avec précision, ne mérite pourtant pas le titre d'éternel, puisqu'il ne réunit pas ensemble tous les points de sa vie, et que jouissant à peine du présent, il ne jouit plus du passé, et ne jouit pas encore de l'avenir. Ce qui est véritablement éternel, doit jouir tout à la fois de toute la plénitude d'une vie sans fin. Rien ne doit être ni passé ni futur pour lui. Toujours, et tout en lui-même, l'immense succession des temps n'est rien à son égard. Tout est toujours présent à ses yeux.

C'est donc à tort que, de ce que Platon paraît avoir cru que le monde a toujours existé et durera toujours, quelques-uns en concluent que ce monde créé est éternel comme son Créateur ; car il y a bien de la différence entre avoir une durée sans fin, mais successive, comme le monde l'a dans l'opinion de ce grand philosophe, et jouir tout à la fois, sans succession et sans partage d'une vie infiniment parfaite ; ce qui ne peut se dire que de Dieu. Au reste, ne va pas penser que la préexistence du Créateur aux choses créées, puisse se mesurer par la durée du temps ; cette préexistence est une propriété essentielle de la nature divine, avec laquelle le temps n'a aucune proportion. Si dans sa succession infinie, il paraît l'imiter en quelque chose, il lui est absolument impossible de l'égaler. C'est pourquoi ne pouvant jouir, comme elle, d'une parfaite immutabilité, il dégénère en un mouvement successif et sans fin ; et ne pouvant réunir son existence en un seul point, il se partage et s'écoule dans ces espaces immenses que forment le passé et l'avenir. Dans l'impossibilité où il est de jouir tout à la fois de toute la plénitude de son être, il imite l'état immuable de Dieu, mais seulement en ce qu'en quelque sorte il ne cesse jamais d'exister, et reste présent, autant que peut le permettre la rapidité avec laquelle le moment présent s'enfuit. Ce moment, tel qu'il est, est une faible image de cette éternité toujours présente à Dieu. Mais comme il cesse d'être aussitôt qu'il existe, il se renouvelle sans cesse ; et par une succession perpétuelle forme l'infinité des siècles. Ainsi ce n'est qu'en continuant à s'écouler sans fin qu'il acquiert son étendue ; étendue immense, mais qu'il ne peut réunir dans un seul point fixe et immuable. Si nous voulons donc, à l'exemple de Platon, donner aux choses des noms qui leur conviennent, celui d'éternel ne sera donné qu'à Dieu seul ; et puisque toute faculté intelligente connaît les choses selon sa nature, et que celle de Dieu est de jouir tout à la fois de l'éternité tout entière, sa lumière infinie, indépendante de la succession des temps, réunit le passé et l'avenir, et lui fait tout voir comme toujours présent ; et ainsi ce que nous appelons prescience, est moins une prévision de l'avenir qu'une vue simple et actuelle de toutes choses éternellement présentes à Dieu. Aussi cette connaissance n'est, à proprement parler, que la divine Providence, qui, du haut de son trône, voit toutes choses tout à la fois et d'un seul coup d'oeil. Dis-moi maintenant, mon cher élève, comment pourrais-tu penser que la vue de Dieu nécessite les événements, puisque celle des hommes ne les nécessite pas ? Car tu conviendras que tes regards n'imposent aucune nécessité à ce qui se fait sous tes yeux. Or, s'il est permis de comparer en quelque chose l'homme avec Dieu, tout est éternellement présent à ses yeux, comme l'instant présent l'est aux tiens. Sa prescience ne change donc en rien ni la nature ni les propriétés des choses. Elles sont présentes à ses yeux telles qu'elles arriveront un jour. Infaillible dans ses jugements, d'un seul et même regard elle voit comme nécessités celles qui doivent arriver nécessairement, et comme libres celles qui arriveront librement. Ainsi, quoique du même coup d'oeil, tu voies un homme se promener sur la terre, et le soleil rouler dans les cieux, tu sais très bien que le mouvement du premier est parfaitement libre, et que celui de l'autre ne l'est pas. La prescience de Dieu n'altère donc en rien les qualités des choses toujours présentes à son égard, et qui ne sont futures qu'en égard à la succession des temps. Ce n'est donc pas par une simple conjecture, mais par une connaissance certaine, et fondée sur la vérité même, que Dieu voit ce qui arrivera, quoiqu'il sache, qu'il arrivera librement. Si tu m'objectes maintenant que ce que Dieu voit comme futur, ne peut pas ne point arriver ; et que ce qui ne peut pas ne point arriver, n'est plus libre, mais nécessité, je trouverai ici une vérité très solide, mais qui ne peut être connue que de ceux qui s'élèvent jusqu'à la contemplation de la Divinité : oui, je le dirai, le même avenir peut être regardé comme nécessaire, relativement à la connaissance de Dieu, quoique relativement à sa propre nature et à celle de son principe, il reste toujours véritablement libre. Il y a en effet deux espèces de nécessités ; l'une absolue, l'autre conditionnelle. Tous les hommes mourront ; voilà une nécessité absolue. Cet homme se promène, car je le vois : voilà une nécessité qui n'est que conditionnelle. Car, quoique nécessairement ce que je vois existe, il ne s'ensuit pas qu'il existe nécessairement. Rien en effet ne force cet homme à marcher ; il le fait librement et par sa pure volonté ; cependant dès que je le vois marcher, il faut nécessairement qu'il marche. On peut dire de même, que ce que la Providence voit, ne peut pas ne point être, quoiqu'il soit pourtant libre de sa nature et dans son principe. Or, Dieu voit comme actuellement présentes toutes les actions libres qui doivent se faire dans la suite des temps ; elles sont donc nécessaires conditionnellement, et eu égard à la connaissance que Dieu en a ; mais considérées en elles-mêmes, elles n'en sont pas moins libres. Ainsi tout ce que Dieu a prévu arrivera sans doute ; mais tout ce qui est l'effet du libre arbitre ne change point de nature au moment de son existence. En effet, il arrive librement, parce qu'avant que d'être, il a pu ne pas arriver. Mais qu'importe, diras-tu, que nos actions ne soient pas nécessitées en un sens, si elles le sont dans un autre, par la connaissance antécédente que Dieu en a ? Il n'est pas difficile de répondre à ta difficulté. Rappelle-toi ce que je t'ai dit du mouvement du soleil qui parcourt les cieux, et de celui de l'homme qui marche sur la terre ; l'un et l'autre, dès qu'ils existent, ne peuvent pas ne point être ; l'un cependant n'était pas libre avant son existence, et l'autre l'était. De même les choses qui sont présentes aux yeux, existent certainement, mais les unes sont une suite nécessaire des lois de la nature, et les autres dépendent entièrement de la volonté de leurs agents. Ce n'est donc pas sans raison que j'ai dit que ce qui, considéré relativement à la connaissance de Dieu, peut être regardé comme nécessaire, est pourtant véritablement libre, si on le considère en lui-même ; de même tout ce qui est du ressort des sens est universel et singulier tout ensemble : singulier considéré en lui-même, et universel quand la raison le considère sous une idée générale et par abstraction à tout sujet. Mais, ajouteras-tu, si je peux, à mon gré, faire ou ne pas faire ce que Dieu a prévu, et que je vienne à changer de dessein, je tromperai sa prescience, qui a prévu ce que je ne ferai pourtant pas. Je réponds à cela qu'il est vrai que tu peux changer de dessein à ton gré, mais tu ne tromperas pas plus pour cela cette Providence adorable qui sait que tu peux changer, et qui sait en même temps si tu le feras ou non, que tu ne peux tromper ceux qui te voient, lorsque, sous leurs yeux, tu exerces ta liberté au gré de ton caprice. Quoi ! me diras-tu encore, les connaissances de Dieu changeront donc au gré de mon inconstance ; et puisque je peux vouloir une chose, et le moment d'après en vouloir une autre, la connaissance que Dieu a de moi éprouvera donc la même variation ? Non, sans doute, mon cher élève. L'oeil de Dieu voit l'avenir tout entier comme toujours présent. Ses connaissances ne varient point comme toi, en saisissant tantôt un objet, tantôt l'autre. Mais telle est la propriété essentielle de sa nature infiniment simple, qu'éternellement invariable, il voit d'un seul regard, tous les changements de ta volonté. Tu peux par là résoudre la difficulté que tu faisais il y a un moment, en disant qu'il paraissait indigne de Dieu que sa science tînt en quelque chose de nos actions futures. Elle n'en dépend en rien ; et telle est sa perfection souveraine, qu'embrassant tout par une connaissance toujours actuelle et infiniment simple, elle donne l'ordre à tout, et ne le reçoit de rien. De tout ceci, concluons que l'homme jouit d'une pleine liberté ; qu'en conséquence les lois sont justes dans les récompenses qu'elles proposent aux bonnes actions, et dans les châtiments qu'elles décernent aux mauvaises. Dieu, dont la prescience éternelle voit toutes nos actions comme toujours présentes, les juge de toute éternité, et prépare dès lors une récompense infinie aux bons, et des supplices terribles aux méchants. Ce n'est donc point en vain que nous mettons notre espérance en lui, et que nous lui adressons nos voeux. S'ils partent d'un coeur juste et droit, ils ne seront point rejetés. O hommes, fuyez donc le vice ; pratiquez la vertu. Qu'une juste confiance vous anime, et que l'humilité de votre prière la fasse monter vers le trône de l'Eternel. Si vous ne vous faites point illusion à vous-mêmes, vous devez savoir avec quelle ardeur vous êtes obligés de vous porter au bien, puisque vous ne pouvez rien faire qui échappe aux regards d'un Dieu souverainement juste, et qui voit tout».

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