Didon et Enée : fatalisme fonctionnel et raison d'état

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(Analyse (musique et texte))
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"Souviens-toi de moi mais oublie mon destin"&nbsp;: expression du du remors. La reine n'exprime plus de rancune envers Enée, ni envers Belinda. Elle prend sur elle la responsabilité de la situation et de son choix de mourrir.<br>  
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"Souviens-toi de moi mais oublie mon destin"&nbsp;: expression du du remords. La reine n'exprime plus de rancune envers Enée, ni envers Belinda. Elle prend sur elle la responsabilité de la situation et de son choix de mourrir.<br>  
Elle exprime également de la rancoeur en acceptant sa fin avec fatalité.  
Elle exprime également de la rancoeur en acceptant sa fin avec fatalité.  

Version actuelle en date du 16 juillet 2016 à 14:48

Une fiche initiée par Yves Fagherazzi - version 2.0 du 2 septembre 2013


"Didon et Enée" est un opéra composé en 1689 par Henri Purcell. Il raconte les amours de Didon, reine de Carthage et d'Enée prince troyen, rescapé de la
Didon et Énée
destruction de sa ville par les Grecs et choisi par Zeus / Jupiter pour fonder la ville d'Alba en Italie centrale. Dans cette ville naitront Romulus et Remus, fondateurs de Rome. 

Le livret de cet opéra, écrit par Nahum Tate, est inspiré de l'Enéide, poème écrit par Virgile sous le règne de l'empereur Auguste. La commande (politique) était de développer une épopée, similaire à l’Odyssée et justifiant la domination de Rome sur toute la Méditerranée.

Dans ce contexte, l'épisode du passage d’Énée à Carthage justifie le futur antagonisme entre cette dernière et Rome. En effet, Didon éprise d’Énée se suicide au moment du départ de celui-ci, appelé par les dieux et son destin vers l'Italie, alors qu'il avait prêté serment de rester auprès d'elle. L'analyse des différentes phases de cette rencontre montre comment se met en place un fatalisme fonctionnel qui conduit au conflit entre les deux amants et à la mort de la reine.S'agissant d'un opéra, nous pourrons également voir quel "ton" (ie musique et chant) est utilisé par les protagonistes, en fonction des sentiments qu'ils veulent exprimer.


Le lecteur pourra en parallèle écouter l'opéra ou, à défaut, les extraits de chaque mouvement sur le site :

http://www.amazon.fr/Purcell-Dido-Aeneas-Henry/dp/samples/B007KKKGTS/ref=dp_tracks_all_1#disc_1

Analyse (musique et texte)

Nota : N° : renvoit au numéro de piste sur le CD ou sur le site ci-dessus

Les personnages (dans l'ordre d'apparition) :

  • Belinda : suivante et dame d'honneur de la reine Didon
  • Didon : reine et fondatrice de Carthage. Son nom lui aurait été donné par la population locale et signifierait "l'Errante" - Son nom "grec" est Elyssa.
  • Enée : prince troyen, fils d'Anchise. Serait le seul survivant de la destruction de la ville de Troie par les Grecs. Il entreprend alors, à la demande des dieux, un long périple en Méditerranée, qui le conduira jusqu'au Latium où il fondra la ville d'Alba.



Texte
Le ton : musique et chant
Analyse et commentaire

1


(Ouverture)

Premier acte : dans le palais de Didon

L'ouverture est empreinte de gravité. Nous sommes prévenu, il ne s'agit pas d'un opéra comique. Comme l'opéra lui-même, elle est constituée de deux parties : la première, solennelle annonce les doutes du premier acte et le désespoir du dernier; la deuxième rapide, enjouée anticipe le moment plus léger du deuxième acte, mais également la précipitation des décisions prises par les protagonistes.


2


BELINDA
Chassez ce nuage de votre front, le Destin comble vos souhaits. L’empire s’accroît, les plaisirs affluent, la Fortune vous sourit, souriez de même.
LE CHŒUR
Chassez la tristesse, chassez le souci. La peine ne devrait jamais atteindre la beauté.

Le chant de Bélinda, destiné à la reine, est énergique et résolu.

Idem pour le chœur qui ajoute a le détermination de Belinda la force de la polyphonie.

Belinda est sur le mode "conseils". Ceux-ci sont basés sur des faits (L'empire s'accroit), mais ils sont une forme de contrainte : "souriez de même" (impératif), "la peine ne devrait jamais atteindre la beauté". 

Derrière ses conseils, il y'a également une forme de non dit : la description de tous ces "bonheur" tait les raisons de la tristesse de la reine. 

3


DIDON
Ah ! Belinda, je suis la proie d’un tourment que je n’ose confesser. La paix m’est désormais étrangère, je languirai jusqu’à ce que ma peine soit sue, et cependant je voudrais que nul ne la sache.
Par contraste, celui de le reine est lent et mélancolique. Il fait écho aux épreuves passées et au trouble qui altère le jugement et l'esprit de la reine au moment présent.
Didon a du fuir la cité de Tyr en Phénicie suite à assassinat de son mari par son frère Pygmalion. Elle jure alors de ne plus jamais aimer un autre homme. Ici également, nous sommes dans le non-dit : la reine énonce des généralités sans oser préciser la raison exacte de son trouble. Elle s'installe de fait dans une forme de fatalisme (la paix ... étrangère) et dans la contradiction (je voudrais que ma peine soit sue mais je ne le voudrais pas)..

4


BELINDA
La peine s’accroît lorsqu’on la cache...
DIDON
La mienne n’admet pas d’être révélée.
BELINDA
Alors laissez-moi vous parler: l’hôte troyen s’est imposé à vos tendres pensées. La plus belle bénédiction que le Destin puisse donner, protéger notre Carthage et faire revivre Troie.
LE CHŒUR
Lorsque les monarques s’unissent, heureux est leur royaume, ils triomphent sans tarder de leurs ennemis et de leur destin.
Le chant de Bélinda commence sur le registre de la confidence (il s'agit presque d'un chuchotement) puis il passe, comme celui du choeur, sur le mode "énergique", persuasif.

Invitation de Bélinda à la reine pour que celle-ci s'exprime plus clairement. Formulation plutôt altéro-centrée.

Exemple de contrainte imaginaire : la reine s'interdit d'envisager l'amour avec Enée, du fait de son serment passé.

Belinda parle alors au nom de la reine, dans une formulation qui débute de façon presqu'altéro-centrée, sur le thème "Avançons dans la conversation".  Pour autant, elle occulte la vraie raison du trouble de Didon, à savoir son serment passé. En revenant sur des énoncés très généraux qui invoquent le destin, Belinda déresponsabilise la reine au lieu de lui permettre de faire ses choix en toute liberté et en toute indépendance. De ce fait, elle lui force quelque peut la main, comme l'évoque l'énergie de son chant.

Le chœur fonctionne comme une "radio mentale" qui chante en boucle à la reine les avantages à oublier son serment passé.

5


DIDON
D’où peut jaillir tant de vertu ?
Quelles tempêtes, quelles batailles n’a-t-il chantées ?
La valeur d’Anchise mêlée aux charmes de Vénus, si doux dans la paix, et cependant si violent dans les armes.
BELINDA
Un récit si fort et plein de malheurs fondrait les rochers, et vous tout autant.
Quel cœur obstiné pourrait rester insensible à tant de détresse, à tant de piété ?
DIDON
Le mien, opprimé par les tempêtes du destin, a appris à avoir pitié de la détresse.
La douleur des malheureux peut toucher mon cœur si doux et si sensible, mais las ! Je le crains, je plains trop le sien.

(Déclamation baroque)

Ton intérrogatif de la reine


Ton enthousiaste de Bélinda



Ton compassionnel de Didon

Didon tente de s'auto convaincre, appuyée en cela par sa suivante. Nous nous trouvons là en présence d'interprétations et de prêt d'intention positifs visant à créer la sympathie, l'empathie puis l'amour ! Didon se lance ici dans une opération qui vise avant tout a créer de l'harmonie en elle-même.


Bélinda, à nouveau, se met à la place de la reine. Au lieu de lui refléter son trouble et de la laisser libre de ses choix, elle prend parti en faveur du rapprochement de Didon et Enée.

Avec son ton neutre, elle reformule ce que vient de dire la reine, comme pour mieux la renforcer dans sa conviction qu'ils partagent un destin similaire. D'ailleurs, Didon développe un parallèle entre son périple depuis Tyr et celui d'Enée. Elle crée ainsi une association. "Je" ne parle que de moi ...

Encore quelques résistances et scrupules de la part Didon ... mais c'est sans compter sur sa fidèle servante :

6


BELINDA ET LA DEUXIÈME SUIVANTE
Ne craignez pas qu’un danger s’ensuive, le héros aime autant que vous.
Toujours aimable, toujours souriant, dominant les soucis de la vie.
Les Cupidons ont répandu des fleurs sur votre passage, cueillies aux bocages élyséens.
LE CHŒUR
Ne craignez pas qu’un danger s’ensuive, etc.
Chant enjoué, reflet de l'absence de danger et de la légèreté de la décision à prendre

A ce stade, Belinda et la deuxième servante, bien intentionnées par rapport à elle-mêmes et par rapport à la reine ni tiennent plus : elles sortent de leur réserve et passent d'une formulation (relativement) altéro-centré à un conseil direct. Elles interprètent les hésitations de Didon comme la manifestation de la crainte de ne pas être aimé en retour d’Énée. A aucun moment, elles ne laissent la reine exprimer le fond de sa pensée.

La reine saura rappeler plus tard à Bélinda que, selon cette dernière, il n'y avait pas de danger ...

7


(Énée entre avec sa suite)
BELINDA
Regardez, votre hôte royal paraît, sa beauté est celle d’un dieu !
ÉNÉE
Quand, royale beauté, serai-je béni par des soucis d’amour et des problèmes d’état ?
DIDON
Le Destin défend ce que vous recherchez...
ÉNÉE
Énée n’a d’autre destin que vous.
Que Didon sourie, je défierai les faibles coups du Destin.
LE CHŒUR
Seule la flèche lancée par Cupidon est terrible au cœur d’un guerrier.
Et seule celle qui blesse peut guérir la douleur.

(Déclamation baroque)

Ton "offensif" de Bélinda

Ton grave d’Énée

Ton mi effrayé, mi en colère de Didon



Ton enlevé du chœur

Le drame de noue ici : Énée fait le serment de rester auprès de la reine.  En déclarant qu'il n'a d'autre destin que la reine, il "ment", puisqu'il s'est déjà engagé auprès des dieux. Mensonge qui part d'une bonne intention vis-à-vis de lui-même et qui montre que la relation est ici dominée par les sentiments.

En disant qu'il défiera les faibles du coup du Destin, il fait référence, en le dévalorisant, à l'engagement de fonder la nouvelle Troie qui dominera le monde. Bel exemple de minimisation.


De nouveau le chœur en mode "radio mentale"

8


ÉNÉE
Sinon pour moi, du moins pour l’empire, ayez un peu de pitié pour votre amant.
Ah ! Ne précipitez, dans un feu sans espoir, un héros, et Troie vers une nouvelle mort.
BELINDA
Poursuis ta conquête, Amour: ses yeux avouent la flamme que sa langue dément.
LE CHŒUR
Aux collines et aux vallées, aux rochers et aux montagnes, aux bosquets mélodieux et aux fraîches fontaines ombragées, que resplendissent les triomphes de l’amour et de la beauté.
Réjouissez-vous, Cupidons, le jour est à vous.

Chant implorant pour Énée


Chant allègre et enlevé pour Bélinda



Le chœur est à l'unisson de Bélinda. Son ton "triomphant" semble ne plus vouloir laisser aucune place au doute.

Énée joue son vatout : il en appelle à la compassion de Didon, lui rappelle ses malheurs passés, qui ne sont d'ailleurs pas sans rappeler à celle-ci les siens propres, comme on l'a vu plus haut. Il invoque aussi la responsabilité de Didon en tant que reine, en insinuant qu'elle devrait céder à ses avances pour le bien de son empire. (quand on connait la suite historique de la rivalité entre les deux cités, cette invocation de manque pas de sel ...)

Bélinda est "aux anges", elle est arrivée à ses fins et est persuadée qu'elle a fait le bonheur de sa reine.


La "radio mentale" fonctionne "à plein tube" pour finir de faire lâcher prise à Didon. Remarquons qu'elle ne dit rien ...

9

(Danse triomphante)

Acte II - scène 1 : la caverne des sorcières



10

LA MAGICIENNE
Sœurs fantasques, qui effrayez, le voyageur solitaire dans la nuit, qui pleurez comme des corbeaux lugubres, frappez à la fenêtre des moribonds, paraissez à mon appel et partagez la gloire d’un méfait qui ravagera Carthage par le feu.
Paraissez, paraissez.
(Entrent les sorcières)
LA PREMIÈRE SORCIÈRE
Dis-nous, vieille sorcière, quelle est ta volonté.
LE CHŒUR
Le mal est notre régal, et la méchanceté notre talent.
La musique se fait mystérieuse, presque dissonante à l'invocation de la magicienne et des sorcières.

Dans la situation conflictuelle que les sorcières s’apprêtent à générer, ce dernières vont faire "plus"ce qu'elles font déjà beaucoup, à savoir "faire le mal", jusqu'à ravager Carthage par le feu.

 
Note historique :Carthage sera effectivement en grande partie détruite par un incendie, lors de la 3° guerre punique en -146.


Le chœur, au nom des trois sorcières, exprime une fatalité : le mal est notre nature, nous n'y pouvons rien.

11

LA MAGICIENNE
La reine de Carthage, que nous haïssons, comme nous haïssons tous ceux qui vivent heureux avant le crépuscule, sombrera dans l’infortune, privée de gloire, de vie et d’amour.
LE CHŒUR
Ho, ho, ho, ho, ho, ho !
DEUX SORCIÈRES
Perdue avant le coucher du soleil ?
Dis-nous, comment cela se pourra-t-il ?
LA MAGICIENNE
Le prince troyen, vous le savez, est condamné par le destin à aborder le sol italien.
La reine et lui sont en ce moment à la chasse...
LA PREMIÈRE SORCIÈRE
Écoutez ! Écoutez ! Leurs cris se rapprochent bien vite.
LA MAGICIENNE
Mais, dès qu’ils reviendront, mon elfe fidèle sous la forme de Mercure lui-même, feignant d’être envoyé par Jupiter, lui reprochera son retard et lui ordonnera de partir ce soir avec toute sa flotte.
LE CHŒUR
Ho, ho, ho, ho, ho, ho !
La déclamation est grinçante, chevrotante et menaçante.

Le dialogue entre les sorcières explicite ce qui va arriver.

La magicienne rappelle la fatalité à laquelle est soumis Énée : il ne peut s'attarder à Carthage, c'est la volonté des dieux, et le messager des sorcières va se charger de le lui rappeler. Nous sommes ici en face d'une dynamique contraignante sur le thème "rappel au devoir" et à l'histoire.

La motivation de ces personnages tourne autour de l'envie et de la jalousie. Eux aussi sont pris dans un fatalisme fonctionnel : les sorcières et la magicienne ne peuvent pas faire autrement, c'est dans leur nature que de faire souffrir les gens heureux.


12

DEUX SORCIÈRES
Mais avant de nous mettre à l’ouvrage, nous créerons un orage pour gâcher leur partie de chasse et les obliger à rentrer à la cour.
Ton jubilatoire
Elles se réjouissent d'avance du mauvais tour qu'elles vont jouer à Didon. C'est décidément vraiment plus fort qu'elles !

13

LE CHŒUR (À la manière d’un écho.)
Dans notre grotte profonde nous préparerons le philtre, un rite trop effroyable pour ces lieux aimables.
Danse des furies, en écho
Noter l'écho grinçant d'une partie du chœur

14

Acte II - scène 2 : le bosquet


Ritournelle
(Entrent Énée, Didon, Belinda et leur suite)
BELINDA
Remercions ces vallées solitaires, ces collines et ces vallons déserts.
Le gibier est si beau, le plaisir généreux, Diane elle-même fréquenterait ces bois.
LE CHŒUR
Remercions ces vallées, etc.

Musique harmonieuse
La déclamation de Belinda évoque la recherche de l'harmonie en soi : au bonheur du couple princier fait écho la beauté et la générosité des lieux.

15

LA DEUXIÈME SUIVANTE
Souvent elle visite cette montagne solitaire, souvent elle se baigne dans cette fontaine.
Ici Actéon trouva la mort, poursuivi par ses propres chiens, et à la suite de mortelles blessures découvertes bien trop tard, ici Actéon trouva la mort.
Ritournelle
(Une danse pour divertir Énée, exécutée par les suivantes de Didon)
Chant très lié et léger
Pourtant le sujet n'est pas vraiment gai. Mais il ne s'agit que de l'évocation d'un drame passé (a-t-il seulement existé ? ) qui vise surtout à mettre en valeur le courage du prince troyen :

16

ÉNÉE
Voyez, sur ma lance arquée, la tête sanglante d’un monstre, avec des crocs bien plus terribles que ceux qui lacérèrent le chasseur de Vénus.
DIDON
Les cieux sont nuageux, écoutez, le tonnerre déchire les chênes de la montagne.
BELINDA
Vite, vite, retournons à la ville; ce champ découvert ne peut abriter de l’orage.
LE CHŒUR
Vite, vite, retournons à la ville, etc.

Air martial




Air où perce l'inquiétude


Air sacadé : la troupe repart rapidement devant l'orage


Fanfaronade d'Enée ...Didon se souviendra peut-être plus tard de cette déclaration de courage ...




A l'auditeur qui connait la suite, la musique anticipe le fait que l'opéra va maintenant entrer dans le dénouement.

17

(Didon, Belinda et leur suite sortent. L’esprit de la magicienne descend vers Énée sous la forme de Mercure)
L’ESPRIT
Arrête-toi, Prince, et écoute l’ordre du grand Jupiter; il te demande de partir cette nuit.
ÉNÉE
Cette nuit ?
L’ESPRIT
Cette nuit tu devras quitter ce pays, le dieu courroucé n’admettra un plus long séjour, Jupiter t’ordonne de ne plus perdre dans les délices de l’amour ces heures précieuses, concédées par les puissances suprêmes, pour te rendre sur les rivages de l’Hespérie et relever Troie de ses ruines.
ÉNÉE
Les ordres de Jupiter seront obéis, cette nuit nous lèverons l’ancre.
Mais, las !  Quelles paroles me permettront d’apaiser ma reine offensée ?
À peine m’a-t-elle donné son cœur, je dois m’arracher à ses bras.
Comment supporter un destin si sévère ?
Une nuit heureuse, la suivante abandonnée.
Que le blâme retombe sur vous, ô dieux, je vous obéis, mais je mourrais avec plus de joie.

(Déclamation baroque)

Ton neutre puis comminatoire de l'esprit


Ton étonné puis résigné d’Énée












Tristesse et désarroi exprimé dans la dernière partie du chant d’Énée.

Voilà Énée rattrapé par son destin. Tellement convaincu de la fatalité de son départ, il ne met pas en doute l'identité de son interlocuteur ... alors que celui-ci n'est autre que l'envoyé des sorcières déguisé en Hermès ! Exemple intéressant d'absence de recul sous le poids d'un devoir supposé, d'une contrainte imaginaire, d'une fatalité assumée.

L'Esprit juge négativement l'attitude d’Énée (interprétations) sous prétexte de le mettre devant ses responsabilités, pour mieux le contraindre à partir. "Les ordres de Jupiter seront obéis" enchaine Énée !




Quelques remords. Mais plutôt que de réfléchir, de mettre en doute (scientifique) l'action qui lui est commandée, Énée retourne son désarroi contre les commanditaires, évitant ainsi la remise en question. Nous remarquerons qu'il s’appesantit plutôt sur son sort que sur celui de la reine (victimisation).

18

LE CHŒUR
Donc puisque notre charme a fui,
Que les nymphe de Carthage mènent
Une danse gaie, gaie, pour nous plaire ;
Elles danseront pour nous soulager
Une danse qui fera fléchir les sphères,
Et qui fendra en deux ces jolis bosquets.

Danse des bosquets

Ton grinçant

19

Acte III : scène 1 : les navires

Prélude
(Entrent les marins)
PREMIER MARIN
Partons, amis marins, levons l’ancre, le temps et la marée n'admettront aucun délai.
Buvez un coup, dites rapidement adieu à vos belles sur la rive, et faites taire leurs lamentations par des promesses de retour, mais sans jamais songer à les revoir, non, sans jamais songer à les revoir.
LE CHŒUR
Partons, compagnons marins, etc.
Danse des marins

Musique légère et joyeuse. 

Pour les marins, partir semble être une fête.


Les ordres donnés aux marins ont vocation à banaliser l'attitude d'Enée : partir en laissant ses proches sur la rive, sans avoir à se justifier et sans espoir de les revoir est dans la nature des gens de mer !

20

LA MAGICIENNE
Voilà, les drapeaux et les bannières flottent au vent, les ancres se lèvent, les voiles sont déployées.
PREMIÈRE SORCIÈRE
De Phébus les pâles rayons trompeurs dorent les flots fallacieux.
DEUX SORCIÈRES
Notre complot a réussi, la Reine est abandonnée, Élissa est perdue, ho, ho, ho, ho.
LA MAGICIENNE
Notre prochain mouvement sera d’assaillir son amant en haute mer.
Nous trouvons notre plaisir dans la ruine des autres, Élissa saignera ce soir, et Carthage brûlera demain.
Retour à une déclamation lente, hachée et jubilatoire
Le complot a réussi. Les sorcières se réjouissent. Toutes à leur "nature" (celle de trouver leur plaisir dans la ruine des autres), elles ne peuvent s'empécher de s'en prendre aux navire d'Enée et de souhaiter la mort de Didon

21 - 22

CHŒUR DES SORCIÈRES
La destruction est notre délice, la joie notre plus grande souffrance; Elissa mourra ce soir, et Carthage brûlera demain. Ho, ho, ho, ho.
Danse des sorcières
(Un feu follet déroute les marins et les dirige parmi les sorcières)

Ton rapide et sacadé


La fin est presque "endiablée" (!)

Nouveau rappel qu'elles ne peuvent pas faire autrement ...


Acte III - scène 2 : le palais


23

(Didon, Belinda et leur suite entrent)
DIDON
Tous tes conseils sont en vain; au ciel et à la terre je me plaindrai.
Au ciel et à la terre, pourquoi faire appel si le ciel et la terre ont conspiré pour ma chute ?
J’implore le Destin, privée de tout autre recours, car c’est l’unique refuge des misérables.

(Entre Énée)

BELINDA
Voyez, Madame, voyez le prince qui paraît; grande est la tristesse de son regard vous prouvant qu’il est toujours fidèle.

ÉNÉE
Que fera le misérable Énée ?
Comment, ma belle reine, vous faire part du décret des dieux, et de mon prochain départ ?
DIDON
Ainsi sur les rives fatales du Nil pleure le crocodile trompeur.
Ainsi les hypocrites, coupables de meurtre, en rendent le ciel et les dieux responsables.
ÉNÉE
Par tout ce qui est bon...
DIDON
Par tout ce qui est bon, il suffit ! Tout ce qui est bon, vous l’avez renié.
Vers l’empire qui vous est promis, volez, et laissez Didon mourir abandonnée.

ÉNÉE
Malgré l’ordre de Jupiter, je resterai, j’offenserai les dieux, et j’obéirai à l’amour.
DIDON
Non, homme sans foi, poursuivez votre course, je suis maintenant aussi décidée que vous.
Aucun repentir ne saurait vous rendre la flamme méprisée d’une Didon offensée.
Il me suffit, quoi que vous décidiez à présent, que vous ayez un instant pensé à me quitter.


ÉNÉE
Jupiter dira ce qui lui plaît, je reste !
DIDON
Partez, partez ! Non, non, partez !

Je courrai à la mort si vous tardez.
ÉNÉE
Non, non, je reste, et j’obéis à l’amour !
(Énée sort)

DIDON
Mais la mort, hélas, je ne saurais éviter.
La mort doit venir après son départ.

(Déclamation baroque)

Le ton de la reine est à la fois marqué par la tristesse, la colère et la détermination


Celui de Belinda est neutre comme "sonné" par ce qui se passe


Celui d'Enée est oppressé (réponds très courts)


Le ton de Didon est ferme, les phrases musicales sont courtes et répétitives






















La reine reproche à Belinda ses conseils (acte I). Toute à sa peine, Didon ne lui reconnait ni la légitimité de son point de vue, ni les bons sentiments / la bonne intention qui l'avaient alors animés, ni la maladresse de son attitude, quand sortant de sa réserve elle l'avait littéralement poussée dans les bras d'Enée.

En invoquant le ciel, la terre et le destin, elle avoue sa limite à trouver par elle-même une solution, à imaginer une "sortie" à sa situation. 


Belinda tente de tirer profit de l'apparition d'Enée pour, d'une certaine manière, minimiser l'incident : le prince souffre autant que la reine ...


Enée se positionne à nouveau sur le terrain de la fatalité et du destin, en mode "ce n'est pas ma faute"



La réaction de Didon est sans ambiguïté : jugement de valeur (hypocrite, crocodile, ...) sous forme de métaphore, pret d'intention (coupable de meurtre), dérision (rendent le ciel et les dieux responsables)


Enée n'est pas capable de restituer à la reine sa colère. Il invoque "ce qui est bon", généralité qui alimente le ressentiment de Didon : nouvelle vague d'interprétations (tout ce qui est bon vous l'avez renié), de prêts d'intention (l'empire qui vous est promis - sous entendu : votre amour ne resiste pas à la tentation du pouvoir) et la contrainte (laissez Didon mourir abandonnée). Tous les "PIC" du conflit sont présents !


Enée, au lieu de tenter un approche réflexive (ex : Je vous remercie d'exprimer aussi clairement la profonde colère que vous ressentez. Ce que vous pensez, ...) cède à la contrainte et déclare vouloir rester, contre l'avis des dieux.




La perte de confiance de Didon est maintenant trop grande, ce revirement ne suffit pas. Il ne lui paraît surtout pas crédible. S'en suit un "dialogue de sourd" typique de personnes en conflit qui se termine dans la confusion la plus totale : Didon ordonne a Enée de partir alors qu'elle souhaiterait sans doute qu'il reste, Enée dit rester mais il s'en va ...



Bel exemple de "disque rayé"

Aucun des deux amants ne prète réellement attention à ce que dit l'autre : Didon intreprète les déclarations d'Enée comme des mensonges et lui prête l'intention de vouloir la tromper à nouveau. Elle le contraint à partir.

Enée tente de la contrainte d'accepter qu'il reste, invoquant qu'il n'obeira pas à Jupiter, ce qu'il n'a pas démontré jusqu'alors.

En l'absence de médiateur, personne n'est là pour faire descendre les deux protagonistes de leur point de vue ...

Didon victime de son propre fatalisme (lié à son serment passé) n'envisage d'autre issue que sa mort.

24

LE CHŒUR
Les grands esprits conspirent contre eux-mêmes et fuient le remède si ardemment désiré.
Tristesse du chant
Le choeur, ici dans un rôle d'observateur externe, constate combien la dynamique conflictuelle a conduit les deux amants à une situation extrème.

25

DIDON
Ta main, Belinda, les ténèbres m’ombrent, sur ton sein laisse-moi reposer.
Je demanderais plus, mais la mort m’envahit.
La mort est à présent un hôte bienvenu.
Lorsque je serai portée en terre, que mes fautes ne troublent ton cœur, souviens-toi de moi, mais, ah ! Oublie mon destin.
(Des Cupidons apparaissent dans les nuages au-dessus de sa tombe)

Peut-être l'un des plus beau airs de l'opéra baroque ...


Le violoncelle comme introduction de la complainte


Chant lent, empreint d'une profonde tristesse

"Souviens-toi de moi mais oublie mon destin" : expression du du remords. La reine n'exprime plus de rancune envers Enée, ni envers Belinda. Elle prend sur elle la responsabilité de la situation et de son choix de mourrir.

Elle exprime également de la rancoeur en acceptant sa fin avec fatalité.

26

LE CHŒUR
L’aile basse, Cupidons, venez, et répandez des roses sur sa tombe.
Tendres et délicats comme son cœur, veillez ici et ne partez jamais.
Chant calme et harmonieux
Tout est achevé. La reine aurait-elle trouvée l'harmonie en elle-même ?


L'Enéide : le fatalisme fonctionnel au service de la raison d'état ?

Comme déjà indiqué plus haut, l'Enéide est une commande politique. Il s'agit pour Virgile de démontrer que, dès l'origine, le destin de Rome était de gouverner le monde (dans son appréciation du moment) et que l’avènement d'Auguste à l'Empire (qui met concrètement fin à la République) était l’aboutissement de ce destin.

Dans ce mouvement, la principale rivale de Rome, peut-être la seule qui aurait pu l’empêcher d'accomplir le développement que nous lui connaissons, fût Carthage. Trois guerres en résultèrent. La deuxième d'entre elles fût pratiquement "mondiale" avec des ramification en Hispanie, en Grèce et, tardivement, jusqu'au Proche Orient, au cœur de l'empire séleucide. La troisième vit la destruction totale de la ville de Carthage : "Cartago delenda est" avait ressassé Caton l'Ancien. C'était donc chose faite, après trois ans de siège.

Virgile tente alors de "dédouaner" Rome de cet acte que l'on peut qualifier "d'adversité totale" : la destruction de Carthage est le fruit de la fatalité. Le reine Didon, en tentant de détourner Énée de son destin a mis Carthage en travers de la route de Rome et s'est opposée aux dieux. Elle en est morte et a ainsi scellé le destin de la ville qu'elle avait fondée. Énée, un temps égaré par l'amour porté à la reine, s'est ensuite conformé aux ordres divins (on remarquera que le livret de l'opéra de Purcell est moins flatteur pour le Troyen sur ce point).

Dans cette lutte qui dura de 264 av. JC à 146 av. JC, il n'y eu aucune place, ni pour l'altérité ni pour la médiation. Les deux cités envisagèrent leur conflit comme une forme de lutte à mort (particulièrement à compter de la 2° guerre punique), comme le montrent la phrase célèbre de Caton et le serment qu'Hannibal prononce à la demande de son père Hasdrubal : « Je jure que dès que l’âge me le permettra [...] j’emploierai le feu et le fer pour briser le destin de Rome. ».

Pour que l'histoire s'écrive différemment, il eut fallu que les dirigeants des deux villes considèrent que "l'autre", dans sa recherche de développement était bien intentionné vis-à-vis de lui-même (il cherchait à assurer sa survie et son bien être), que son point de vue était légitime (il n'est pas contestable que rechercher à assurer sa pérennité est une préoccupation légitime de toute organisation) et que les contraintes réciproques sous forme de conflits de frontières (la lutte pour la domination de la Sicile lors de la 1° guerre punique, de l'Hispanie lors de la 2° et, dans une certaine mesure, de la Numidie pour la 3°) venaient de la difficulté à envisager une autre solution par exemple basée sur un partage des zones d'influence, des échanges commerciaux plus étroits, un co-développement qui aurait associé les forces de chacun des deux peuples.... Un manque d'imagination, une maladresse qui les précipita dans le conflit armé.


Liens externes :

Pour écouter le final : http://www.youtube.com/watch?v=NJ-TBeR_4Ik

Pour écouter tout l'opéra : http://www.youtube.com/watch?v=WXKWmJrp9Z4

Dossier pédagogique détaillé : http://www.operatheatre.org/v4/docs/dossier_pedagogique_Didon2.pdf

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