Divorce à Buda

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Divorce à Buda de Sandor Màrai, lu par Isabelle Karpy

Sommaire

Prologue

Sandor Màrai est un écrivain hongrois du XXième siècle, qui s’inscrit dans la ligne de Zweig et de Musil. J’ai choisi ce roman car il traite de la relation humaine et de la communication, à travers la confrontation entre deux personnages. L’action se passe entre une fin d’après-midi et l’aube suivante. Un juge s’apprête à prononcer le divorce d’un médecin de sa connaissance. Peu importent les détails de l’histoire, ils mettent en scène les éléments constitutifs du conflit et de sa résolution, dans l’esprit de la médiation.

L’auteur illustre le comportement de l’être humain et ses invariants. Il éclaire par sa technique romanesque les éléments constitutifs du conflit, l’alternance entre entretien individuel et réunion des parties, la technique même de l’entretien et la rhétorique propre au médiateur.

L’être humain et ses invariants

L’auteur évoque son personnage principal (le juge Kômives) à travers la relation qu’il entretient avec son environnement. Ainsi, il nous dresse le portrait d’un homme et de ses invariants.

Un homme prisonnier de lui-même : l'allégorie de la caverne

Voilà un homme prisonnier de ses impressions et trompé par ses sens. Il se fie à eux sans recul, sans faire appel à sa réflexion : « un attrait que rien ne semble motiver », « cet homme indéfinissablement sympathique », « comme si un ordre impérieux lui eut interdit tout contact », « comme s’ils voulaient parler d’autre chose , mais de quoi au juste »

Un homme sous l’emprise de la peur et de ses émotions mal maîtrisées

C’est un homme assailli par un sentiment de panique nerveuse, irrationnelle, dés qu’il quitte son univers familial ou professionnel. « Il n’aime pas sortir et se détendre ». « Son bureau, atmosphère pénétrante de droiture et d’intimité, qu’il quitte à regret ».

C’est un homme à la pensée confuse, émaillant ses propos de « quoi », « quelque chose » et autres formules généralistes. L’amour et tout rapprochement physique lui inspire un trouble qu’il transforme en sentiment de honte. Ajoutant : « c’est peut-être le destin que j’ai voulu fuir, car ce jour là le destin venait de prendre les traits de l’autre. »

Un homme qui a besoin de cultiver un sentiment d’appartenance

Appartenance à une famille pour être rassuré : « la famille est pour lui un lien durable, une communauté compacte et indissoluble ».

Cependant, il confond appartenance et propriété : « Il pense être propriétaire du système judiciaire, qui lui a été légué en propriété et cela de père en fils. Le voilà lourdement endetté, redevable … ».

Il fait une confusion identitaire entre sa personne et sa profession. Il est porteur de la tradition familiale, issu d’une lignée de juges et porteur d’un style « Kömives » : « comment un fils pourrait se soustraire à la carrière de son père ? Il récupère les privilèges dévolus à sa famille, son nom et ses origines l’obligent à respecter scrupuleusement les règles de sa fonction. Les Kömives doivent toujours être à la hauteur. » Il est porteur de valeurs sociales : « il réprouve l’irresponsabilité, rejette ces mariages modernes » ; « il appartient au juge de mettre à la raison les instincts, toujours prêts à se révolter contre la civilisation » ; « il lui fallait servir et éduquer ».

Un homme hérissé de PIC (prêts d’intentions, interprétations, contraintes)

Il craint que son épouse le surveille et le contrôle. Il lui prête l’intention de faire peu de cas de ses malaises. Il lui prête la supériorité d’une compagne pleine d’expérience et de sagesse. Il admire et reconnaît sa supériorité dans le langage (dans le choix des mots précis comme dans le choix des thèmes abordés sans tabou aucun). Dés qu’il sort du cercle familier, il lit dans les yeux de ses supérieurs « une sorte de défi secret et permanent ». Cependant, même au sein de sa famille et avec ses proches collègues « il conserve cette distance qui fait qu’il n’entre pas en relation avec les êtres, mais qu’il passe son temps à interpréter, de son point de vue, le comportement d’autrui ».

L’auteur illustre le comportement autocentré de l’individu qui juge sévèrement chez autrui les manifestations de faiblesse physique et psychique dont il est lui-même atteint. Entre sa perception et la réalité des individus, il installe un filtre d’interprétation, qui lui évite toute communication vivante. Il se considère en représentation en société, mais cependant « se soumet aux contraintes de son rang ». Il conforte son positionnement conformiste en émettant toute sorte de jugements contraignants : « Il méprise la nervosité, il réprouve l’irresponsabilité et la liberté de contrat du mariage moderne. Il chérit la force contraignante et la censure qui mettent les instincts à la raison et sauvent et éduquent la société »

Un homme paradoxal

Malgré cet univers rigide, « il éprouve un doute quant à la valeur des formes dominantes et morales de la civilisation qu’il s’efforce de défendre à tout prix. Les lois lui permettent elles d’être indépendant et responsable ? »

Il y a donc en lui une confrontation qui se tait et qui fait de lui un individu paradoxal.

Kristof Komives, juge, incarne le grand écart entre décision prise au titre du respect de la liberté, et décision judiciaire dont l’unique souci est le maintien de l’ordre social plutôt que le bien être de l’individu. L’auteur développe son thème favori : il interroge le rôle des fonctions régaliennes (ici la justice) et dépeint leur inadaptation, leur crispation sur le passé. Elles suivent les mouvements sociaux mais s’avèrent incapables d’accompagner l’évolution de l’individu et de trouver des solutions qui désactivent le conflit. « …il lui suffisait d’obéir et de commander en respectant toutes les règles de la procédure officielle …mais dans la salle d’audience l’univers confus et douteux des faits se présentait sous des dehors détournés »

De cette confrontation naît une tension jusqu’à le rendre malade : « il avait le vertige, ou plutôt l’une de ses variantes car sa nervosité se déclinait sous plusieurs registres ».

L’auteur détaille un autre évènement déterminant qui fait toujours conflit en son personnage principal: le divorce de ses parents.

  • « Kristof, dans la proximité de son père avait l’impression d’avoir manqué quelque chose …cette inévitable conversation où les interlocuteurs finissent par trouver le ton juste, au cours desquelles on s’explique vraiment… » poser la nécessité de cette conversation amène l’auteur à mettre en scène l’inimaginable discussion dans la 2de partie du livre.
  • « la virilité n’est pas se laisser écraser par quelque chose d’insupportable, mais de se résoudre à un compromis et d’en tirer les conséquences »
  • « dans son cabinet de travail, Kristof accrocha en un ultime face à face le portrait de son père et de sa mère ».

Un auteur imprégné de l’esprit de la médiation

A la lecture de ce livre j’ai été très surprise de retrouver l’esprit de la médiation. Tout d ‘abord par le choix des éléments mis en scène et leur succession dans le déroulement du roman ; par le choix structurel, puis par les spécificités rhétoriques dont use l’auteur.

Les éléments constitutifs du conflit

L’auteur invite sur la scène de son roman l’ensemble des composantes dramatiques suivantes, dans une succession rigoureuse :

  • un homme enfermé dans un rôle social.
  • un homme confronté à ses limites personnelles, tant professionnelles qu’affectives.
  • garant du formalisme de la société, il va se retrouver impliqué bien involontairement en tant que partie dans ce divorce.
  • Il aura à reconnaître certains faits, sa responsabilité et devra sortir du déni.
  • Il vacillera sur ses certitudes, et chutera du haut de son point de vue.
  • Il acceptera « l’inimaginable discussion» pour retrouver son confort, sa paix.
  • Ne pouvant se retrancher derrière la loi, inadaptée à résoudre la situation inédite dans laquelle il se trouve, il ne pourra rendre son jugement tel qu’il l’avait prévu.
  • Seule l’implication humaine dans la relation permettra de trouver une solution, hors du cadre de la justice, par la voie d’une solution contributive. « L’homme de principes, campé sur ses repères va passer en une nuit de l’engourdissement à l’éveil. » écrit l’auteur.

A l’origine de l’affrontement, un secret, un non dit qui a provoqué un choc, une cassure. Les répercussions sur les protagonistes sont si douloureuses que l’un des deux vient, des années plus tard, demander reconnaissance du préjudice, dans un ultime face à face. En chacun d’eux la tension s’établit entre liberté personnelle et conformité aux traditions et en chacun d’eux il y a la volonté d’un retour à l’équilibre et à la sérénité.

La technique romanesque

En écrivant ce roman, l’auteur s’est mis en position de médiateur. Il garde un recul par rapport aux personnages et nous propose d’adopter sa distance. Pour cela il décrit les comportements sans parti pris, ce qui favorise l’impartialité et la neutralité du lecteur.

Les 140 premières pages relatent les réflexions intimes du personnage principal, dans un espace temps et lieu unique. Tout ce qui est dit a un lien avec la situation conflictuelle. Comme si j’assistais à un entretien individuel, je me suis positionnée en médiateur virtuel. J’ai fait abstraction de l’histoire ; j’ai relevé les prêts d’intention, les jugements et les contraintes ; j’ai relevé les failles que l’auteur ouvre sciemment dans le système de défense de son héros. J’ai été incitée à réfléchir aux incidences sociales des comportements individuels et je ne me suis pas impliquée émotionnellement dans les personnages, tout en développant un fort intérêt pour leur expérience humaine.

Les 110 pages suivantes relatent la confrontation des deux protagonistes. La situation d’un entretien collectif est reproduite. Certes, il n’y a pas de tiers médiateur. Cependant, l’auteur donne aux deux parties une dimension de recul.

Chacune d’elle (médecin et juge) alterne entre expression d’une émotion conflictuelle et position de sagesse (réflexion, neutralité, humanité, impartialité).

L’esprit de la médiation est actif en chaque personnage et permet de les faire progressivement chuter de leur point de vue.

Les procédés rhétoriques

L’auteur use d’un procédé rhétorique, tout à la fois marque de son style et fil rouge de l’ouvrage. Il synthétise les réflexions de ses personnages par des phrases telles que « il éprouve que », « il a le sentiment de », « il considère », "il lui appartient de" , « il connaît », « il se dit que », « il voudrait exprimer », « il se demande si ». Toujours exprimées à la forme affirmative. Il prête à ses personnages la technique verbale du médiateur.

L’auteur jalonne son roman d’un ensemble de réflexions et de mots qui se rapportent à l’esprit de la médiation. Il parle de « l’inévitable conversation ». Il parle de la « nécessité du compromis et de ses conséquences ». Il loue la rhétorique : « la quête du mot juste est la seule arme efficace contre le discours sentimental ». Il est conscient du fatalisme fonctionnel de l’individu et du poids des habitudes dans la relation. Il parle de la position du juge, témoin mais pas accompagnateur, contrairement au médiateur. « le juge n’a pas à interroger sur les croyances et les espoirs mais à prendre acte de l’attachement aux formes anciennes. Il est le témoin de leurs erreurs tragiques, le spectateur des ultimes dialogues propres à ces drames humains. ». Il est conscient de la quête d’une nouvelle liberté chez les demandeurs de divorce. « les demandeurs de divorces sont des menteurs évitant de se regarder en face, cherchant à fuir ce qu’ils considéraient à présent comme un esclavage ».

Lors de la confrontation entre les deux protagonistes, il est intéressant d’analyser la technique utilisée pour faire descendre le juge de son point de vue.

Le juge, à l’issue d’une soirée, rentre à son domicile et constate qu’un étranger s’est introduit et demande audience. : « la vie fait irruption nuitamment chez un juge et l’oblige à tenir audience sur le champ ». Cette intrusion provoque un choc face à ce qu’il nomme « une violation de domicile ». L’homme est le médecin de sa connaissance, dont il doit le lendemain régler le divorce. Il ressent de l’agacement « qu’il parle, qu’il s’excuse ! ». L’homme fait référence à une anecdote du passé.  « La banalité de ce rappel fournit au juge le prétexte de se mettre en colère ». Le médecin ménage le suspens et donne des repères au juge. « le geste mondain rassure Kristof ; les réflexes, les bonnes manières sont toujours de mise- il n’y a pas le feu, le ciel ne s’est pas effondré ! ». Le ton posé et humble du médecin transforme l’hostilité de Komives en sentiment de supériorité « devant un être faible, écrasé par la vie ». Le juge matérialise cette supériorité en posant la main sur l’épaule du visiteur d’un geste paternel : « voilà un homme, il va donner sa version, nier, mentir, avouer. Ils finissent tous par avouer. » Après un léger silence « pourquoi ne dit-il rien, je n’aurais jamais cru qu’on puisse se taire de cette façon », le médecin déstabilise son interlocuteur « ce que j’ai à te dire te concerne ». Par son ton, sans passion, il prend l’ascendant sur le déroulement de l’entretien. Il contextualise en précisant qu’ils sont voisins. Il choisit ses mots pour provoquer chez son interlocuteur « confusion, réticence, réserve, inquiétude ». « je savais que c’est toi qui allait nous séparer », au lieu de « procéder à notre divorce ». Physiquement, il occupe toute la pièce.

Le juge n’est plus en mesure de mettre fin à l’entretien puisqu’il ne le conduit pas.

Le médecin dit « moi, j’ai besoin d’un juge, qui, descendant de ses hauteurs, participe lui même au procès, pas selon la lettre de la loi ».

Le juge tente encore le déni et la fuite. Il se replie sur sa position professionnelle : « cette déposition enclenche un procès criminel qui ne me regarde pas », « il ne se sent pas ébranlé, il ne ressent rien », « je n’ai gardé de toi qu’un vague souvenir ». Cependant, il accepte d’entendre d’un autre homme une part de vérité. « un homme surgit du passé ; tout à coup il n’y a plus de passé, plus de rôle, seulement une réalité affreuse, concrète, palpable même si elle n’est pas nommée. » « insensible, comme sous anesthésie aux piqûres et au critiques de cet étranger, il sait qu’il l’écoutera toute la nuit. » Ensuite « les 2 hommes se jaugent, chacun tâte le terrain de l’autre, un fluide circule entre eux. Ils pensent l’un l’autre : voici un homme » A partir de ce positionnement , le juge est prêt pour entamer une inimaginable discussion. Il sort de son rôle et s’implique différemment : « du juge tu n’as rien à attendre, mais si tu as besoin d’un ami. En tant qu’être humain, tu peux compter sur ma compassion ». En fait, il accepte enfin sa propre humanité. Il peut glisser tranquillement vers l’acceptation de sa responsabilité dans les évènements. Cette acceptation clairement formulée permet au médecin de se libérer à son tour de la charge émotionnelle qu’il porte. Le dossier est donc soldé, avec, à la clé, la résolution de ce qui faisait conflit en chacun des deux protagonistes.

« Kristof songe à l’ombre, cette nuit, dans sa maison. Cette nuit il a parcouru des contrées étrangères et il se réjouit à présent de retrouver, dans les premiers rayons du soleil, son pays natal. »

Le roman se termine sur un sentiment de paix intérieure, enfin retrouvée.

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