Douze hommes en colère, commenté par Daniel Lami

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Douze hommes en colère (12 Angry Men) est un film dramatique américain réalisé par Sidney Lumet et sorti en 1957. Il est commenté ici par Daniel Lami.

Sommaire

Le sujet

Nous sommes dans la salle de délibération du jury d’un tribunal à New York.

Douze jurés doivent décider du sort d’un adolescent accusé du meurtre de son père avec préméditation. Le film décrit les délibérations des douze jurés qui doivent se prononcer et donner un avis à l’unanimité. La cour en a terminé avec l’exposition des aspects légaux. Tous les témoignages, et tous les articles de lois s’appliquant à cette affaire ont été communiqués aux jurés. Ils ont le devoir de distinguer les faits des hypothèses.Ils doivent maintenant débattre avec honnêteté et prudence, car s’il subsiste le moindre doute, ils devront rendre un verdict « non coupable » Dans le cas contraire, c’est en leur âme et conscience qu’ils devront déclarer l’accusé « coupable » et il sera condamné à mort sachant que la cour ne recommandera aucune circonstance atténuante.

La délibération des jurés

Un seul a des doutes, les 11 autres manifestent de l’impatience et peu d’intérêt à cette affaire qui leur paraît évidente à juger. Chacun d’entre eux pense détenir la vérité à partir des faits qu’ils ont entendus.C’est en fonction de leur propre interprétation, de leur vécu personnel, de leur antécédent familial, que Tous le déclarent coupable. Sauf un le juré N° 8 (dont le rôle est interprété par Henri Fonda) qui refuse que l’on envoie ce jeune garçon à la chaise électrique sans qu’aucune discussion n’ait lieu.

À partir de là, s’instaure un véritable conflit : D’une part, entre les 11 jurés et le douzième juré, et d’autre part entre les 11 jurés eux-mêmes dont certains s’énervent de la tournure que prennent les débats.

La délibération et la résolution des conflits intra et interpersonnels

Nous pouvons identifier toutes les caractéristiques du comportement propres au contexte du conflit.

Nous retrouvons pratiquement tous les « ingrédients » de la médiation qui sont réunis dans le film au travers des dialogues qui mettent en scène les 12 protagonistes :

  • jugements,
  • prêt d’intention,
  • contraintes,
  • mais aussi les émotions, la haine, la tristesse, les rapports de force, la colère, la violence, les insultes, le mépris etc… qui s’emparent de certains jurés qui campent sur leur point de vue.

Le conflit s’instaure dès le début des délibérations, immédiatement après le premier vote et la colère éclate chez l’un d’eux : « Ah bon Dieu ! il faut qu’il y en ait un qui vote non coupable. On a tous entendu la même chose. Cet homme est un tueur, ça crève les yeux. On est tous persuadés qu’il est coupable. On peut en finir en cinq minutes !»

Le Juré 8 : « Vous avez voté « coupable » tous les onze. Pour moi ce n’est pas facile de lever la main et d’envoyer ce gosse à la chaise électrique, comme ça, sans en parler avant. Je n’essaye pas de vous faire changer d’avis. Mais la vie d’un homme est en jeu. On ne peut pas expédier ça en cinq minutes… Et si on se trompait… »

La méthode et processus du Juré 8. Le juré 8 va s’attacher à faire émerger dans les échanges, la réalité objective des faits. Il va faire en sorte que chez les 11 autres jurés la raison prenne le pas sur les émotions. Le juré 8 a une méthode, c’est-à-dire à la fois une façon de faire, et une vision globale de la discussion. Avoir une méthode, suivre un processus, c’est bien entendu s’y tenir.

Il entre progressivement dans sa méthode et son processus qui nous rapprochent de la médiation.

Il ne cherche pas à convaincre, il va d’abord prendre du temps, faire en sorte que la communication puisse avoir lieu. Dès le départ, le juré 8 ne contre pas le groupe. (Seul contre tous) il ne s’oppose pas en obstacle, il renvoit en miroir leurs questions et les fait réfléchir et ainsi, progressivement, renverse la situation.

Ce n’est plus à lui de s’expliquer, mais aux autres jurés de le convaincre qu’il a tort. Il fait alterner les outils, il n’est pas monomaniaque d’une technique. Il sait avouer son incompétence sur un sujet pour éviter ainsi de s’impliquer sur le fond. Il n’affirme pas d’emblée ses certitudes, mais présente son doute. Il évite ainsi un rejet immédiat de la part des autres et a contrario suscite et stimule leur réflexion. Il sait poser des actes d’autorité. Il sait détourner l’agression.

L’importance de la préparation : il ne vient pas « sans biscuits », il connaît son dossier. Il a son plan d’entretien dans la tête. Cela lui permet de revenir sans cesse dans le débat avec des données supplémentaires. Il se fait pourvoyeur de contenu, il nourrit la discussion. Il sait rappeler opportunément l’enjeu, le but.

Son comportement en termes d’écoute, de reformulation. Il sait se mettre à la place de l’autre, pour l’accompagner et faire en sorte qu’il se sente entendu et sait aussi capter l’attention par le silence. Cela permet aussi de mesurer son influence. Il sait écouter, se concentrer et exprime physiquement son attention.

Se montrant attentif à l’autre, il souligne aussi l’importance de son propre apport.

  • Il sait abonder dans le sens de l’autre, pour ensuite appuyer sa propre argumentation. Ce n’est pas seulement une attitude mais bien son fonctionnement mental.
  • Il utilise la technique du maïeuticien pour recueillir les informations qui lui manquent ou asseoir une preuve. Il identifie les problèmes de résistance et provoque, selon la technique des règles de communication que nous connaissons dans la médiation.
  • Il encourage l’autre à développer sa propre argumentation, il fait bouger les idées et les comportements.
  • Il utilise des phrases d’altérocentrage « Vous avez du mal à nous convaincre avec vos arguments, vous pouvez nous les répéter ? »
  • Il sait laisser de la place aux autres. Qui d’ailleurs le lui rendront bien.
  • Il sait associer de façon minutieuse et précise les faits, mais aussi les « reconstitutions » et les données affectives et émotionnelles, avec les arguments dans une logique globale de preuves.
  • Il démontre ainsi, rationnellement la réalité et la véracité de certains faits, mais aussi psychologiquement ou de manière analogique la présence de doutes et d’incertitudes.

Son comportement lors des débats :

  • il joue de sa place dans l’espace, assis ou debout, « attirant ainsi sur lui l’attention des autres».
  • D’une façon générale, le geste, le toucher, le contact physique accompagnent et soulignent ses paroles.*
  • Cela lui permet d’utiliser les arguments des autres et ainsi de les renvoyer et les retourner. Il « radarise » le groupe afin de ne pas se laisser surprendre. Son regard attentif lui permet aussi de capter celui des autres.
  • Il sait aussi rester détaché physiquement et intellectuellement des personnes et des sujets afin de dépassionner ainsi le débat, au risque de paraître, distant, voire curieusement indifférent.

Les « ingrédients » de la médiation

Nous retrouvons dans les débats toutes les caractéristiques du comportement propre au contexte du conflit et des 3 PIC.

Les Jugements

 Ce gosse est un menteur
 Il a tué, je suis sûr qu’il est coupable
 C’est de la graine de gangster
 Tous ces gosses qui grouillent dans ces quartiers, c’est de la racaille
 C’est une ordure sans cervelle !

Les Contraintes

 Il faut avancer, sinon ça risque de s’éterniser
 On a ce boulot à faire, alors faisons le
 C’est à nous de convaincre Monsieur...
 Nous avons décidé de suivre une certaine méthode
 Quelqu’un réclame un nouveau vote, on doit re-voter

Les prêts d’intention

 Vous vous montez le « bourrichon » du calme !
 Dites donc, vous nous avez préparé un sacré numéro !
 Vous êtes en train de noyer le poisson
 Vous cherchez à nous influencer
 Vous vous conduisez comme un justicier... !

L'inimaginable devient accessible

Le juré 8 sait amener les autres jurés sur le terrain de l’inimaginable : scène du couteau du meurtre :

Le 4° juré déploie le couteau qui a servi au crime (pièce à conviction) et le plante sur la table en affirmant que ce couteau est unique, et qu’il n’en a jamais vu un de pareil : "" Comment pouvez-vous nous demander de croire l’incroyable ?"" Le juré 8 sort alors de sa poche un autre couteau à cran d’arrêt, absolument identique et le plante à côté de l’autre. Grande stupéfaction des autres jurés « ça alors ! c’est le même couteau ! » Il sait bousculer, provoquer les autres jurés pour les faire réfléchir et voir le monde différemment, à « descendre de leur point de vue. Il va reprendre un par un le témoignage et les preuves avancées durant le procès. Il va démontrer avec la participation des autres jurés, l’incertitude des déclarations, en analysant minutieusement et en profondeur les faits. Il va soumettre ses réflexions sans jamais aucune affirmation de sa part. Certains jurés changeront leur vote, après ces différentes reconstitutions, convaincu que des doutes réels sont possibles ; Il pratique à merveille l’éristique (art de la controverse) avec un esprit de médiation et avec un certain talent. Il sait déstabiliser le plus têtu des jurés. La dynamique conflictuelle qui s’intensifie au cours des débats provient à l’évidence des sentiments de vengeance, de rejet, d’hypocrisie voir de méchanceté de certains jurés.

L’un d’eux, le juré 3, a un lourd passif avec son propre fils. Il ne l’a pas vu depuis deux ans suite à une bagarre. Ils en sont venus aux mains, son fils avait alors 16 ans et l’a frappé en pleine figure.

Lors d’un échange musclé avec le juré 8, la colère, la haine envahissent ce père désabusé, frustré, il ne se contrôle plus, et l’esprit de la vengeance le domine. « Il faut que ce gosse paye, il n’y a pas de doute, il a tué son père, il appartient à cette catégorie de gosses qui sont plein de haine, il n’y a rien à en tirer. »

Il hurle, il lance des insultes à la cantonade et surtout à ce juré 8 qui le pousse dans ses retranchements.

Soudain, il s’arrête net…… Il en a dit plus qu’il ne voulait…...Tout le monde le regarde, long silence…….. Il prend alors conscience de son comportement, il est alors en apnée et se terre dans un coin de la pièce.

C’est une sur-implication qui les fait tous basculer les uns après les autres. Le juré 8 a toujours attaqué les raisonnements, jamais les raisonneurs.

Au final, après de nombreuses péripéties, une décision sera prise à l’unanimité, tous ont voté Non Coupable, et sortent de la pièce les uns après les autres. Enfin, après la catharsis* du père enfermé dans sa propre histoire, le juré 8 l’aide à remettre avec bienveillance sa veste, et l’accompagne jusqu’à la sortie.

En conclusion

Une fois que les membres du jury ont tous pris conscience que leur opinion s'était forgée sur des apparences, ils remettent en cause jugements, prêts d'intention et contraintes. Il ne reste plus rien pour prononcer une condamnation.

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