Douze hommes en colère, commenté par Yolaine Pautret

De WikiMediation.

Share/Save/Bookmark
Voir les différents médiateurs qui ont commenté ce film

Douze hommes en colère (12 Angry Men) est un film dramatique américain réalisé par Sidney Lumet et sorti en 1957. Il est commenté ici par Yolaine Pautret.

Sommaire

Synopsis

« Au cours d’un procès où des preuves écrasantes accablent un adolescent accusé d’avoir tué son père, onze jurés sont convaincus de la culpabilité. Seul le 12ième interprété par Henri Fonda pense qu’il est innocent. Cet homme seul contre tous va tout tenter pour convaincre les autres…. ».

L’action se situe dans la chambre des délibérés.Douze hommes, jurés, doivent donner leur verdict sur un meurtre avec préméditation. Pour cela, ils doivent débattre afin de ne retenir que les faits, à l'exclusion de ce qui relève de l’imagination. Le doute doit emporter l'acquittement de l'accusé.

Les ingrédients du conflit

Onze jurés sont convaincus de la culpabilité ; leur conviction est fondée sur leur lecture des faits, des témoignages et des preuves éventuelles amenées lors du procès. Tout au long du film nous verrons comment la lecture des faits et témoignages alimentent leurs préjugés.

D’emblée, nous avons tout les ingrédients en présence pour que chacun agisse en aveugle et soit conforté dans l’idée que Sa Vérité n’est autre que La Vérité.

Certitudes, croyances, généralisations, convictions, valeurs, projections, jugements, prêts d’intention et contraintes. Autant d’ingrédients qui vont nourrir les débats devenus conflictuels, souvent reflets de leurs conflits intérieurs.

En voici quelques exemples :

Jugements

  • Concernant l’enfant
    • « Ce gosse est une graine de gangster »
    • « On ne peut pas lui faire confiance »
    • « Il vit dans un milieu pourri »
  • Concernant le seul juré, interprété par Henri Fonda, qui, dès le début, doute de la culpabilité
    • « Vous êtes un philanthrope »
  • « Vous mélangez tout à force de réfléchir »

Contraintes

  • « Le cas est clair, nous devons voter tout de suite »**« Il n’y a pas à couper le cheveu en 4 »
  • « Expliquez-nous la raison du pourquoi vous changez votre vote »

Prêts d’intention

  • Concernant l’enfant
    • « Tel père tel fils »
    • « Les enfants sont des menaces pour la société »
  • Concernant un des jurés qui avoue être du même milieu que cet enfant : d'autres jurés lui prêteront l’intention, à cause de son origine sociale, de changer son vote en non coupable.
  • Concernant Henri Fonda : « C’est par vice que vous nous enquiquinez »

Nous sommes témoins dans ce film du comment chacun est abusé par ses sens, ses certitudes anticipées, ses regrets (exemple : relation père/fils), ses expériences personnelles mal intégrées, ses préjugés.

Autant de situations, de faits, où la fiction interfère tant avec la réalité qu’il devient pour chacun difficile de déceler le vrai de l’imaginaire.

Henri Fonda ou la position du médiateur

Seul un des jurés, incarné par Henri Fonda, va déstabiliser ces points de vues, ces convictions intimes qui emprisonnent les onze hommes dans leur caverne.

Nous verrons comment chacun sortira, avec plus ou moins de violence, de cet emmurement et comment l’action et les techniques utilisées par Henri Fonda s’apparentent à celles d’un médiateur.

La neutralité

A la question « vous croyez qu’il est innocent », Henri Fonda répond « je n’en sais rien », « Peut-être a-t-il assassiné son père, peut-être non », « Ils ont pu se tromper...les témoignages ne sont pas une science exacte, nous sommes des humains ».

A aucun moment Henri Fonda n’émettra son opinion, sa position, tel le médiateur en toute humilité, qui reste neutre sur le fond, mais cette neutralité est interventionniste. Ainsi, par les questions qu'il posera, il amènera les protagonistes vers une inimaginable discussion.

La distanciation et l’approche positive de la motivation humaine

  • Distanciation par rapport au climat d’agressivité qui monte
  • Une sérénité et une courtoisie par rapport aux contraintes et menaces qui s’expriment, démontrant ainsi la capacité de ne pas prendre pour soi ce qui ne l’est pas.
  • Capacité à gérer ses émotions et à distinguer les attaques dirigées contre des croyances, des valeurs

comme n’étant pas des attaques à l’encontre de lui en tant qu’individu.

  • Reconnaissance positive des freins, des intentions, des jugements, de l’intégrité et de l’honnêteté de chacun.
  • Capacité à ne pas se laisser envahir par le doute, quand un des jurés lui dit « Imaginez qu’il soit coupable

».

  • Intention altruiste pour aider petit à petit chacun à s’améliorer.

L’art d’amener l’inimaginable discussion

Pouvoir débattre avant de le condamner et faire parler les différents jurés.

Premières amorces pour cette inimaginable discussion :

  • "Supposons que l’on fasse erreur"
  • "Vous réfutez la version du gamin" ; « qu’est ce qui vous fait croire le témoignage de la femme qui dit avoir vu la scène en pleine nuit à travers les vitres d’un métro »
  • "Qu’est ce qui prouve que la querelle entre le père et le fils plus tôt dans la soirée soit le mobile du crime"
  • "Supposez que vous passiez en cours d’assises"
  • "''Supposez que l’arme du crime n’appartienne pas au gosse"
  • "Supposez que le témoin (voisin vieux monsieur) ait effectivement entendu l’enfant crier à son père « je vais

te tuer », croyez-vous alors qu’il aurait hurlé cela en sachant qu’il risquait d’être entendu ?".

  • "Auriez pu vous rappelez du nom du film que vous avez vu quand on vous interroge alors que vous êtes

sous l’emprise d’une émotion forte ?"

Questionnement sans parti pris, pour que chacun des jurés, petit à petit, lâche prise avec ses certitudes et accepte de voir la réalité sous un autre jour. En d’autres termes, de sortir de la caverne dans lequel il est enfermé.

La capacité à déstabiliser

Pour que chacune des parties abandonne son point de vue et fasse le deuil de sa position initiale.

L’aporie est utilisée pour confronter l’interlocuteur à ses contradictions, par exemple, lorsqu’un des jurés convaincu de la culpabilité finit par dire pour convaincre les autres que le témoignage du vieux monsieur ne peut être réellement retenu car ce témoin n’est qu’un vieillard, ou lorsqu’un autre finit, en voulant convaincre, par devenir menaçant physiquement, dépassé par ses émotions. Avait-il là à ce moment précis l’envie de tuer ? Non et pourtant tout comme ce qu’il reproche au gamin, ses mots ont dépassé ses intentions.

Déstabilisation quand ces deux jurés prennent conscience que ce qu’ils émettent comme argument pour justifier la culpabilité de l’adolescent sont ceux qu’ils utilisent pour Se défendre.

L’établissement, petit à petit, d’un espace de négociation contributive où chacun des jurés convaincus à leur tour de l’innocence du gamin vont s’inscrire dans la même démarche qu’Henri Fonda pour pouvoir accompagner les autres plus résistants vers un changement de position. Particulièrement attentif à la communication non verbale, un des jurés finira par émettre l’hypothèse selon laquelle la femme témoin majeur qui dit avoir vu la scène à travers les vitres du métro porte des lunettes et (que par souci de coquetterie elle ne les avaient pas le jour du procès), parce qu’elle en a les marques sur le nez et qu’un geste l’a trahi (tout comme un des jurés ici présent qui se masse régulièrement le nez). Or comment affirmer avoir vu cette scène avec toute cette précision quand on a des problèmes de vue ?

Le douzième juré, le plus résistant et le plus ancré dans ses croyances, finira par être déstabilisé. Ce film montre là que le plus grand conflit de cet homme était avec lui-même, qu’il a projeté et confondu sa propre histoire, sans même qu’Henri Fonda ou sa position de médiateur ait suggéré un moment de s’engager dans cette voie controversée de l’analyse des causes et des effets.

Ainsi, par la mise en branle de cette inimaginable discussion, cette neutralité et distanciation, cette capacité à confronter chacun des onze jurés à ses contradictions, cette ouverture sur l’infini champ des possibles quant à la lecture de faits où chacun est confronté à sa perception et à la vulnérabilité des témoignages, nous voyons alors l’ensemble des protagonistes sortir de leur enfermement ou de leurs conflits internes, et accepter le changement de leur point de vue pour s’ouvrir enfin à une décision libre et responsable, dans lequel Henri Fonda accompagne le processus de médiation et de changement vers une plus grande liberté dans leur prise de décision.

Outils personnels
Translate