Pelures d'oignon

De WikiMediation.

Share/Save/Bookmark
(Redirigé depuis En pelant les oignons)

"Pelures d'oignon" «Beim Häuten der Zwiebel», de Gunter Grass, par Jean-Louis Lascoux

Dans une interview à la mi-août, Grass a révélé qu’il avait été recruté fin 1944, à dix-sept ans, par les Waffen SS, par la mutation de son corps d’armée.

Après plus de soixante ans, le passé qu’il avait enseveli dans la douleur de l’immaturité de son être, ce passé remonte, comme un relent qui coinçait depuis longtemps et il en a fait état, dans un ouvrage "En pelant les oignons".

Le titre en raconte déjà beaucoup. Qui n’a pas déjà pelé des oignons doit en faire l’expérience et en comprendra le sens ...

Sommaire

Une leçon d'éthique aux petits oignons

Ce geste d’un homme au seuil de la mort, peut-être, aurait pu passer pour un nouvel acte de nettoyage en soi.

Il lui fallait en finir des souffrances de cette terrible période de l’Allemagne et surtout pour les Allemands, sans distinction. Allemands embrigadés, conditionnés, entraînés dans une programmation mentale à la Milgram. Allemands soumis, coupables d’irresponsabilités. En finir sans oublier. Parce que l’action du peuple allemand pendant la guerre de 1939-45 est aujourd’hui dans bien d’autres pays... Les jeunes sont criminalisés, parfois très tôt, enrôlés et équipés grâce aux trafiquants et fournisseurs d’armes des pays industriels, sous l’œil paternel des dirigeants de ces mêmes pays occidentaux. Un jour, peut-être, s’arrêteront-ils dans la cuisine obscure de leurs ressouvenirs. Mais une question se pose : quand ces contemporains pèleront-ils cette bulbe lacrymogène ? Leurs crimes seront à leur tour entrés dans les souffrances des Hommes et des Peuples massacrés, torturés au nom d’une prétendue bonne cause.

Ce que des Français oublient quand ils se lancent dans une critique de Günter Grass, c’est que la France s’est également reconstruite avec d’anciens collaborateurs, des nervis du nazisme. De Gaulle le savait, lui le combattant, le chef militaire de la résistance sur tous les fronts. Il a empêché que les administrations de la France soient déstabilisées par un remaniement tout azimut. Les plus en vue ont été poursuivis, certains condamnés et parmi ceux-là pas toujours les plus criminels. D’autres ont échappé à tout, protégés par la droite politique et par la gauche. Quelques uns ont été rattrapés par leur histoire.

Aujourd’hui combien de Papon dans les rouages des organisations ?

Tandis que Günter Grass a mené toute sa vie une réflexion qui devait le conduire à cette révélation, laquelle, au demeurant, n’a rien d’étonnant, d’autres ne se "repentent" de rien. Voyez le succès des mémoires de Rochus Misch, l’ancien garde du corps d’Hitler. Lui touche ses droits d’auteur, à petit coup de 8% sur 16, 15 €, et (presque) tout le monde a trouvé cela normal. Qu’a-t-il dit ? Qu’il ne regrettait rien, qu’il avait fait son travail. S’il avait su qu’en tuant Hitler il aurait certainement enraillé le processus de l’Histoire et de tous les crimes qui se commettaient ? Non, il ne l’aurait pas fait, parce que son travail lui convenait et que tout le monde pouvait comprendre cela. Finalement, celui-là a la conscience tranquille. Il n’a pas changé d’un iota sa pensée. Il est convaincu et à la fin de sa vie il peut tout dire et c’est bien.

Günter Grass est et restera l’homme de la pensée mûrie. L’homme qui prend conscience et témoigne de lui-même. N’est-ce pas une autre leçon au peuple allemand que de faire cette "révélation" ? Bien sûr que si. Mais les oreilles sont bien bouchées de l’autre côté du Rhin. Günter Grass serait-il devenu infréquentable, alors qu’il devrait être celui que l’on doit venir écouter parce qu’il a compris que dans le parcours d’un homme qui se tourne vers son passé, il n’y a pas d’excuses, mais que des souvenirs de faits, des faits qui peuvent ronger, blesser, satisfaire ou gonfler l’ego? Lui n’a pas droit au gonflage ni à la satisfaction quand il se retourne pour regarder au loin. Il ne demande pas l’indulgence. Il laisse aux humains le soin de comprendre pour eux. Mais que doivent-ils comprendre ? Ils doivent réfléchir à l’asservissement de soi même en toute inconscience. Ils doivent très tôt ne pas se laisser séduire par l’arrogance, la conviction qui les conduit à tuer. Ils doivent faire un exercice des plus difficile : prendre conscience de leur inconscience qui risque de déboucher sur des actes criminels.

Günter Grass interpelle chacun pour qu’il grandisse dans cette Conscience de la conscience, unique parmi les vies sur la Terre. Quel petit homme peut le comprendre, alors que ceux qui ont la prétention d’être grands viennent dénigrer l’action de mise à plat de son parcours de vie, traumatisé par un aveuglement ? A qui Günter Grass peut-il faire honte aujourd’hui ? A ceux qui n’ont pas la hauteur de vue suffisante, malgré les chaires, les talons et les promontoires sur lesquels ils se dressent pour le critiquer.

Günter Grass vient témoigner d’une exigence qui dépasse encore ses contemporains, lesquels s’enlisent dans les partis pris conflictuels avec le bandeau de l’adolescence humaine sur les yeux. A n’en pas douter, ceux qui le mettent à l’index aujourd’hui n’ont pas encore pelé leur oignon.

La culture de l’oignon pourrait bien devenir très lucrative, comme instrument de la pacification mondiale.

Lien interne

Lien externe

Outils personnels
Translate