Ensemble, c'est tout

De WikiMediation.

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Ensemble, c'est tout d’Anna Gavalda lu par Valérie Di Pasquale

  • Pourquoi ce livre ?
L’histoire est simple, elle touche de près notre quotidien. Exempt de conflits spectaculaires qui pourraient davantage retenir l’attention d’un futur médiateur, ce roman est tout autant intéressant à analyser tant il est porteur d’enseignement sur les les thèmes des comportements et des relations humaines. Pour laisser le mot à l’auteur « Leur histoire, c’est la théorie des dominos mais à l’envers.
Ces quatre là s’appuient les uns sur les autres. Au lieu de se faire tomber, ils s’aident à se relever. »

L’esprit de la médiation n’est il pas là ?


Sommaire

L'histoire

Camille est une jeune femme épuisée. Avant elle dessinait, maintenant elle est technicienne de sol et travaille la nuit. Philibert, un aristo pur jus, bègue, craintif et féru d’histoire, héberge Franck, un cuisinier grossier, intéressé seulement par les motos, les filles et Paulette, sa grand-mère. Paulette vit seule, après une mauvaise chute et le col du fémur brisé, elle se retrouve hospitalisée, loin de sa maison et de son jardin. Ces quatre là n’auraient jamais du se croiser. Leur rencontre va se charger de les bousculer un peu.

Ils sont humains

La première partie de ce roman s’attache à nous faire une description de l’homme et de ses conflits intérieurs. Ces portraits rappellent qu’en chacun de nous, des désordres existent, des habitudes persistent. Le tout se traduit dans nos comportements, et instaure notre relationnel. Bien que tous différents, ces quatre personnages ont un point commun : pour eux, vivre est une épreuve, s’inscrire dans un collectif est d’autant plus délicat.

« Camille Fauque était un fantôme qui travaillait la nuit et entassait des cailloux le jour. Qui se déplaçait lentement, parlait peu et s’esquivait avec grâce…Une jeune femme toujours de dos, fragile et insaisissable…Si elle ne mangeait plus, ou si peu, c’est parce que des cailloux prenaient toute la place dans son ventre. Qu’elle se réveillait chaque jour avec l’impression de mâcher du gravier, qu’elle n’avait pas encore ouvert les yeux, que déjà elle étouffait. Que déjà le monde n’avait plus d’importance et que chaque nouvelle journée était comme un poids impossible à soulever. » Les gravats dont s’alimente Camille la cimentent. Comparables aux chaînes de prisonniers leur lourdeur l’empêche d’avancer et elle n’a plus vraiment l’espoir de s’en débarrasser. Après une visite médicale obligatoire, fixée par son employeur et durant laquelle un médecin relève sa maigreur, Camille s’interroge : « ce toubib, l’aurait-il entendue ? L’aurait-il comprise ? Evidemment. Et c’est la raison pour laquelle elle s’était tue. » Elle est blasée, même plus la force de dessiner, la seule activité qui l’enthousiasmait.

Philibert Marquet De La Durbellière « le zigoto de son immeuble, grand garçon étrange avec ses lunettes rafistolées au sparadra, ses pantalons feu de plancher, à ses manières martiennes…. » Philibert véhicule fidèlement les traditions d’une noblesse désuète et ruinée, de plus il souffre de troubles obsessionnels compulsifs, c’est un marginal. Camille le définit comme « un drôle de clown triste qui amusait la galerie, bégayait devant les vendeuses et lui serrait le cœur. Elle le croisait quelquefois dans la rue ou devant leur porte cochère et tout n’était que complications, émotions et sujets d’angoisse…Cette timidité maladive, sa façon de parler super alambiquée, les mots qu’il employait et ses gestes toujours space la mettaient affreusement mal à l’aise. » S’il ne sait pas nager c’est parce que « culturellement il est issu d’une famille de fantassins et d’artilleurs... » Noble et bel exemple de fatalisme fonctionnel. Il semble impuissant face aux contraintes imposées par son rang et son histoire familiale, impuissant face à lui-même. Quand il se décrit «Aujourd’hui c’est très simple, vous avez devant les yeux un magnifique exemplaire d’Homo Dégénérasis, c'est-à-dire un être totalement inapte à la vie en société, décalé, saugrenu et parfaitement anachronique ! » Cette simplicité qu’évoque ici Philibert est loin d’être la réalité de ses relations manifestement compliquées. Alors qu’il est licencié d’histoire et conscient qu’il est dans l’impossibilité de l’enseigner, il vend des cartes postales et s’occupe à les compter et les recompter….

Franck et Paulette Lestaffier, petit fils et grand-mère : une histoire d’amour filial. C’est elle qui l’a élevé, aimé et lui n’a plus qu’elle. Avec son métier, sa passion, la cuisine à laquelle il se consacre ardûment, entre les motos et les conquêtes féminines, celles qui ne durent pas, Franck n’a pas le temps. « C’était déjà compliqué de penser à elle et d’aller la voir quand elle était en bonne santé, alors là…Quelle chienlit, putain…Il ne manquait plus que çà…Où est-ce qu’il allait bien pouvoir la caser dans tout ça ? ». Lorsqu’il apprend l’hospitalisation de Paulette, Franck se retrouve face à ce problème : « Je suis seul…Pour tout. » Il n’a l’habitude « ni de parler ni de se raconter ». Sa grand-mère qui le connait bien, ne l’a jamais vu pleurer. Pour Philibert « Franck est un curieux personnage qui ne sait parler qu’en aboyant. » Il est son colocataire, cependant Philibert n’a « jamais eu l’occasion de converser avec lui…Quelquefois il a la sensation de vivre avec un mutant. » Franck est du genre débrouillard, sûr de lui. Il est surtout dépassé par son quotidien et ses devoirs. Derrière cette assurance affichée par des attitudes de « vrai mec » se cache une fragilité qu’il tente de dissimuler en vain. Son mal être saute aux yeux par son arrogance vaniteuse, sa vulgarité dédaigneuse ou encore ses interprétations trop hâtives. Son mode de communication ne fait qu’agresser et juger les autres, entravant et réduisant maladroitement ses relations au futile, au minimum.

Paulette, son problème c’est les années accumulées, qui l’ont fragilisée, lui font perdre la mémoire et la font tomber souvent, « mais c’était son secret .Il ne fallait en parler à personne, même pas au petit…Et cacher ses maudits bleus qui ne partaient jamais. Elle savait trop bien comment finissent les vieilles femmes inutiles comme elle. » Sa chute, son drame, Paulette savait bien que cela allait arriver. Elle est paniquée à l’idée de mourir loin de son repère, le seul lieu qu’elle n’ait jamais connu, celui qui recèle toute sa vie. Agée, dépendante et dans l’attente de son dernier souffle, Paulette souhaite rester aux commandes de sa vie jusqu’au bout. Alors dans cette maison de convalescence, elle se replie sur elle-même, ne communique qu’avec les infirmières et pleure ou fait la gueule, pour que son petit fils la sorte de là.:Ces exemples de mécanismes fonctionnels, quels qu’ils soient, installent insidieusement ces personnages dans une pesante solitude. Ils sont isolés, responsables de leurs choix et de leurs échecs au milieu d’un quotidien sclérosé et démotivé, où leur prise de décision apparait difficile. Ils tournent en rond, croyant ne plus pouvoir faire autrement, pensant avoir atteint leurs limites.

De la rencontre à la médiation

Au même titre qu’une médiation, cette rencontre aura pour but de susciter entre ces quatre Humains des liens nouveaux, jusqu’alors inexistants, de les créer, les rétablir. Dans leur situation respective, une rencontre s’avère pour le moins inattendue, inimaginable. Celle-ci va se charger de prendre en compte leur existence minuscule et d’y introduire de la magie, les bousculant l’un avec les autres tout en les amenant dans une autre dimension, celle de voir les choses différemment. Ils vont faire un apprentissage.

Camille ose le premier pas en invitant l’Etrange Philibert, à partager un pique-nique dans sa petite chambre de bonne, glaciale et inconfortable. Pour cela, Camille dépasse l’impact de l’apparence et les a priori qu’elle attribue à son voisin. Elle s’autorise à lui accorder de l’attention, pour lui « c’est trop d’honneur ». Quelques jours après ce premier échange, Philibert vient en pleine nuit au secours de Camille qu’il sait souffrante, la sort de son trou pour lui offrir des soins et l’hospitalité de son grand appartement. Cependant, avant d’intervenir Philibert a du se livrer à une remuante lutte contre son conformisme aristocratique. « Il ne pouvait pas la laisser comme ça. Oui, mais son éducation, ses bonnes manières, sa discrétion enfin, l’emberlificotaient dans d’infinies palabres.:Dans sa tête l’ange et le démon se chamaillaient, l’un disant « Elle va mourir de froid cette Petite », l’autre rétorquant « Je sais bien, mais cela ne se fait pas. » Après cet effort qu’il pensait insurmontable, en le réalisant Philibert se sent « fier de lui », satisfait de l’avoir accompli, en mesure de se débarrasser de certain de ces tabous, en accord avec lui-même. L’un comme l’autre apprennent là, qu’en donnant on peut recevoir et que c’est valorisant ! En allant vers l’autre, même si cela parait difficile, ils comprennent qu’à côté de ceux qui les rejettent d’autres sont disposés à les accueillir. Ils changent déjà. Chez ce nouvel ange gardien, Camille se réappropriera le dessin.

Pour Franck, tout comme l’hospitalisation de sa grand-mère, l’arrivée de Camille dans son fatigant train-train, lui est imposée, le dérange et le déroute. Bien sûr Philibert fait ce qu’il veut chez lui, l’appart est suffisamment grand, mais pour lui, « incroyable que ce grand « duduche » ait pu ramener une fille! » Il n’en croit pas ses yeux ! Il est dans une situation impensable, et sur ce terrain de l’irréel, fidèle à ses attitudes, il sera avec Camille tout bonnement odieux. Ils vont devoir s’apprivoiser, avec Philibert pour milieu. Confronté au maigre et masculin physique de Camille, mais surtout parce qu’il n’est pas à son goût, Franck va d’entrée la juger comme une potentielle et redoutable déstabilisatrice, lui prêtant les plus mauvaises des intentions. Muet avec elle, il fait part à Philibert de toutes ces certitudes concernant cette fille qui selon lui « ne saura que foutre le bordel entre eux ». Dans un premier temps, « Le danger Camille » les amène enfin à converser, Philibert apprend que finalement Franck le considère comme « son pote », « que tous les deux ça roule. »

L’intervention d’un tiers a permis la formulation de ce que l’un pensait, à l’autre qui ne le savait pas. Dans un second temps, les réponses neutres de Philibert amène Franck à voir cette nouvelle colocataire autrement. Aussi lorsqu’il demande « dis-moi, elle a pas de famille cette nana ? » Philibert lui répond en nouant son écharpe «  Tu vois, ça, c’est une question que je me suis toujours refusé à te poser» Ou encore, quand il demande à Franck de gravir les sept étages jusqu’à la chambre frigorifique de Camille, il rajoute « Viens, je vais te montrer autre chose…Il le mena au fond du couloir, donna un coup de pied dans une porte déglinguée et ajouta – Sa salle de bains…En bas, les W-C et au-dessus, la douche..Avoue que c’est ingénieux. » Cette neutralité laisse à Franck la liberté de s’engager dans une nouvelle relation, en connaissance de cause. Sa fiction rejoint la réalité, il prend conscience que ces propos n’étaient pas fondés, que lui aussi pourrait aider, il s’humanise.

De la même façon Philibert intervient auprès de Camille « Il subit notre complicité, nous entend rire parfois et attrape des bribes de conversations auxquelles il ne doit pas comprendre grand-chose. Ce doit être dur pour lui, vous ne croyez pas ?...Je crois que vous lui en imposez…Il n’est pas très cultivé, mais loin d’être idiot et vous ne boxez pas vraiment dans la même catégorie que ses petites amies…Quoi qu’il en soit, demeurez au -dessus de la mêlée … Tâchons de vivre en bon voisinage... Le monde est déjà assez redoutable sans nous, n’est ce pas ?» Philibert amène Camille à entrevoir Franck tel qu’il est. Il lui suggère de ne pas prendre pour elle ce qui, tout compte fait, ne lui appartient pas. Mais changer son mode de pensée ne s’effectue pas sans mal et malgré leurs efforts respectifs, leurs reflexes reprennent le dessus. Entre Camille et Franck, il y a friction. Suite à un clash, après lequel Camille décide de repartir, Franck surpasse ses limites en se livrant à une sincère discussion. « Si t’es plus là, Philibert va me faire la gueule jusqu’à sa mort…Il va redevenir comme il était avant et je veux pas…Il allait déjà mieux avant que t’arrives mais depuis que t’es là, il est presque normal et je sais qu’il prend moins de médocs…T’as pas besoin de partir…Tes affaires sont de nouveau dans ta chambre et j’ai refait ton lit » Il s’était aussi autorisé à regarder son carnet de dessins « C’est super bien dessiné….Ca fait presque deux heures que je t’attends là et j’ai pas vu le temps passer. Je ne me suis pas ennuyé une minute. J’ai regardé tous ces visages, là…Mon Philou et tous ces gens…Comment tu les as bien attrapés, comment tu les rends beaux…Et l’appart…Moi ça fait plus d’un an que je vis ici et je croyais qu’il était vide, enfin je voyais rien…Et toi, tu …Enfin, c’est super quoi…» Tous ces propos ne sont que compliments à l’égard de Camille, ils lui concèdent une place. De plus, c’est Franck qui les lui adresse! Pour eux, se sera l’occasion de se regarder les yeux dans les yeux et d’en confirmer leur couleur. La reconnaissance est l’élément essentiel de la qualité de communication. Parce qu’il y parvient, parce qu’elle l’a entendu, ce petit plus manquant jusqu’alors va considérablement améliorer leur relation. Entre eux, la confiance s’instaure et l’envie de mieux se connaitre cheminera.

Franck va inviter Camille à travailler dans ses cuisines, puis chez des amis pour dessiner« la tuerie du cochon ». Elle y découvrira un autre homme consciencieux, respecté, apprécié, attendrissant et délicat. L’art culinaire, dévoilé sous cet angle rejoindra son domaine artistique, elle évacuera peu à peu ses gravats. Il la présentera à sa drôle de grand-mère. Camille laissera tomber ses ménages pour s’en occuper et l’aider à revoir une dernière fois sa maison. Philibert, considéré et encouragé par ce nouvel environnement dont il est à la base, parviendra à faire une autre connaissance qui l’encouragera à monter sur une scène de théâtre pour y jouer son propre rôle.

Dans cette rencontre, l’esprit de médiation est le travail sur soi, que chacun a su mettre au profit de l’autre. Confrontés à eux-mêmes et aux autres, ils ont appris à tisser ensemble, l’accompagnement qui les rend plus solides dans la vie. Forts de cette expérience, ils prendront d’un commun accord, l’initiative de créer un restaurant où chacun aura la liberté d’exprimer, d’exposer sa passion et de la partager. Est arrivé pour eux le désir de s’inscrire dans un avenir…

Conclusion

«on ne mélange pas les torchons avec les serviettes» c’est un point de vue, en face « Ce qui empêche les gens de vivre ensemble, c’est leur connerie, pas leurs différences … » Ce livre nous transmet que même la personne la plus marginale, la plus exécrable, la plus inapte à la vie peut devenir autrement forte si on la regarde, l’accepte, si on lui accorde une place, l’individu a besoin de cette reconnaissance. Cependant leur rencontre, véritable activité médiatrice, met en évidence que cela n’est pas si simple, qu’aller vers les autres nous confronte également à nous regarder nous-mêmes. La réalité en est parfois douloureuse, mais c’est aussi faire le chemin de remettre en cause nos idées, de prendre conscience que fonctionner avec contraintes, jugements, interprétations ne contribue pas favorablement à la communication, à la qualité de la relation, à trouver un équilibre. Au fil de ces pages, tout comme un médiateur, le lecteur est le témoin de la transformation de ces personnages qui, trop seuls, trop perdus, ont cheminé ensemble sur la voie de la réflexion, pour se créer un champ « de possibles » dans leur vie.

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