Entre les murs

De WikiMediation.

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Anne-Marie Arekian a lu « Entre les murs », livre de François Bégaudeau, paru en 2006 aux éditions Gallimard auquel a été décerné le prix France culture Télérama (année 2006). Cet ouvrage a été adapté au cinéma en 2008 par Laurent Cantet, palme d’or au festival de Cannes (année 2008).

Sommaire

L’histoire

Un jeune professeur de français raconte son quotidien au sein d’un collège dit « difficile » d’une banlieue parisienne, particulièrement au sein de deux classes de 3e et de 4e. C’est l’histoire de la laborieuse cohabitation de deux mondes que tout semble séparer :

  • Un jeune professeur qui tente d’insuffler le français à des élèves majoritairement issus de l’immigration et qui peine à les mettre en situation de travail,
  • Des élèves métissés, trop spontanés selon les dires du principal lui-même, qui malgré leur désir d’apprendre, se dressent contre le système scolaire, témoin de toutes les inégalités sociales au pays des droits de l’homme.

Le résultat est une confrontation sans relâche, dans les mots et dans les gestes, qu’une médiation pourrait sans aucun doute atténuer, voire transformer en des rapports harmonieux d’échanges, dans le cadre d’un apprentissage. Encore eut-il fallu que les adultes concernés au sein de ce collège aient développé un certain esprit de médiation.

Les entorses au processus de médiation

Elles sont nombreuses. Presque toutes les règles sont bafouées et en premier lieu par les adultes.

L’absence de distanciation

Le professeur parle souvent de lui (page 136 : « moi quand j’avais votre âge»), de son enfance (page 200 : « j’avais douze ans je crois»), ou encore de sa sœur (page 240). Cette absence de recul de la part du professeur est aussi visible (en page 52), lorsqu’il fait une courte interruption dans la vie privée des élèves : « en fait, vous vous êtes réconciliées ». Le résultat ne se fait pas attendre, puisqu’elles lui font comprendre qu’il est trop curieux « ça m’sieur, c’est notre vie ».

L’absence de distanciation est surtout manifeste chez Line et Rachel, deux collègues enseignantes "bousculables" (en pages 104 et 133) : « j’leur dis écoutez, vous pouvez comprendre que ça m’touche que vous disiez ça, parce que c’est un pays que j’aime beaucoup, l’Espagne. Comme une conne, j’pouvais pas m’empêcher d’répondre, tu vois » ou encore : «J’arrive pas à rester calme sur ce sujet-là. Comme je suis concernée en première ligne, j’y arrive pas »

L’absence de règles de communication

  Les parasites d’entretien sont nombreux :

  • Les jugements : Tout au long du récit, le professeur tient des propos jugeants et catégorisants. Il traite d’"imbéciles" deux élèves (en pages 49 et 133), tout en essayant d’expliquer le bien fondé de l’injure. Bien entendu, cela ne passe pas.

Le professeur traite de "pétasses" deux autres élèves (page 83) et fait même de la rhétorique avant de remettre cela (page 108). Mais cette fois l’élève a compris et le prend à revers. Du jugement, il en est encore question quand le professeur dit à l’élève Dico que sa vie est nulle (page 151), ou que sa vie c’est rien, parce qu’il a une pauvre vie (page 266), ou encore quand les parents sont jugés avec une extrême facilité pour expliquer le défaut de leur enfant…

  • Les menaces : du professeur à l’élève, (page 20) : « parce que si t’es comme ça toute l’année, ça va être la guerre et c’est toi qui va perdre », ou (page 48) : « si tu persistes dans ton attitude, je demanderais ton exclusion trois jours ».
  • Les prêts d’intention : (en page 178) à propos de l’achat de kebabs supposés avoir la priorité sur l’achat de manuels scolaires.
  • La moquerie : (en page 51). Une manière pour le professeur de cacher son impuissance.
  • La manipulation : (en page 60) : « l’an dernier on était copain, tu m’aimais bien… »
  • Le compliment masqué (en page 209) : « finalement, c’est très mignon, cette petite blessure »

La défaillance des règles de fonctionnement

Elles semblent établies (horaires, lieu, tenue vestimentaire, etc.), mais il y a quelques entorses quotidiennes :

  • Par exemple, l’élève Souleymane rentre systématiquement en classe, la tête encapuchonnée (pages 63, 75, 89, 141, 190), avant que le professeur lui en fasse la remarque.
  • Autre exemple, l’élève Khoumba ne lève pas le doigt pour parler (pages 15, 16), ou encore rentre sans frapper (page 150)

Le non apurement du passé 

On peut le voir (en page 105), lorsque Géraldine, un autre professeur, tente de « comprendre » le comportement des élèves : « ils ont une espèce de racisme anti-Blanc ; le colonialisme, OK, mais là, ça va, y’a prescription ». En fait, elle parle d’elle, de son vécu de la chose.

L’ancrage du fatalisme fonctionnel

Il est décelable surtout lors des entretiens avec les parents. Ceux-là connaissent leur enfant : « il est comme ça » et justifient leurs comportements et leurs résultats scolaires, en accusant même le professeur parfois (page 120) : « ce sont des enfants » ou encore, « il faut sceller un pacte de filiation et d’apprentissage et comme vous ne l’avez pas scellé, forcément il développe une conduite d’échec ».

Le professeur aussi fait preuve d’un fatalisme fonctionnel. Au départ, il ne croit pas aux capacités des enfants. Il est convaincu qu’ils n’y arriveront pas (page 119) : « il est comme ça Amar » ou (page 180) : « je n’aurais pas parié qu’elle réalisait qu’elle était socialement foutue ». Il prend le lecteur à témoin. Le résultat est qu’il est très étonné d’apprendre que Sandra lit : « La République » de PLATON. Il va jusqu’à lui demander : « tu comprends c’que tu lis ? »

Les percées d'altérité

Heureusement, il y en a quelques unes qui sont :

  • soit des messages de reconnaissance, comme par exemple (en page 132), le professeur qui présente ses excuses à Frida, après lui avoir dit des mots déplaisants. Cela déclenche en elle un sourire de reconnaissance. Plus loin (en page 136), pour faire échec au jugement des élèves à propos des juifs, le professeur va rétablir l’histoire, donc les faits ; ils vont se mettre à réfléchir. A la fin du livre, c’est le principal qui reconnaît le talent des élèves.
  • soit des reformulations, toujours à propos du jugement des élèves sur les juifs (page 137) : « en fait ce que tu veux dire ». Le fait de reformuler permet au professeur de savoir exactement ce que pense l’élève. Et c’est pareil en pages 192 193, où la bonne intention et la maladresse humaine sont mises en évidence au sujet des islamistes

Les médiateurs potentiels

Le Principal

Sous son air enjoué, il sous-estime les problèmes qu’on lui soumet en dédramatisant un maximum. Il fait preuve serais-je tentée de dire, d’un « optimisme sinistre ». Il se base sur de l’abstrait, des suppositions. Quand les faits sont graves, il refuse de les voir, les minimise. Son année scolaire est jalonnée d’excuses rédigées par des élèves qui ne les pensent pas une seule seconde et par des conseils de discipline (on en repère cinq dans le livre) où chaque sanction (des exclusions principalement) est pour lui éducative, même si elle est inappropriée voire même sans commune mesure parfois (cas de Souleymane en page 214).

Il va même jusqu’à inventer un « conseil de médiation » dans le cas de l’élève N’déyé (en page 145). La médiation s’entend en ce sens que l’exclusion est provisoire et non définitive et qu’elle est assortie d’un suivi psychologique (déjà en place) !

Ce principal-superman a toutes les solutions. En guise de médiateur, il n’est en fait qu’un simple conciliateur !

Le Conseiller Principal d’Education (CPE)

Il ne s’implique pas vraiment dans l’éducation comportementale des enfants, comme son titre l’indique. Il se contente de donner l’information (pages 85, 86). Il minimise, comme le principal. C’est un tiers.

La Conseillère d’Orientation Psychologue

Elle n’a de psychologue que le nom et se contente de donner des avis déterminants, comme le ferait un expert. En tant que psychologue, elle s’arroge le droit de deviner, elle sait ce qui est bon pour l’élève, que lui ne sait pas.

Le Professeur

C’est véritablement sur lui qu’aurait pu reposer ce rôle d’accompagnateur auprès des élèves, s’il avait été animé un tant soi peu d'un esprit de médiation. Dès le départ en effet, il aurait fixé avec les élèves les fameuses règles de communication et de fonctionnement, lesquelles auraient empêché ou du moins atténué tous les dérapages verbaux et comportementaux que j’ai pu constater, il aurait entre autre, su écouter l’élève Dico qui, dès le premier jour crie constamment sa souffrance (pages 14, 67, 125, 141, 170), mais n’est pas entendu, jusqu’au clash à la fin du livre et son exclusion, sans autre forme de procès.

L’espoir de médiation

Ce sont les élèves qui le donnent. Tout au long du livre, ils parlent de ce qu’ils savent, de ce qui les fait, ils parlent d’eux ! De leur ramadan, de leur pays d’origine, de leurs équipes sportives, ils s’habillent à la mode pour mieux vivre leur intégration.

Si l’un des médiateurs potentiels du livre avait pu être imprégné, formé à la médiation, alors il aurait ouvert ses yeux et ses oreilles. Il aurait écouté, respecté, reformulé et n’aurait pas cherché à imposer, juger, sanctionner.

Je fais le rêve que ce livre pourrait être réécrit, avec cet esprit de médiation.

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