Intervention d'un médiateur professionnel dans les conflits de voisinage

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Version du 29 mars 2009 à 22:47 par Ludivine Guyot (discuter | contributions)

Thème développé par Ludivine Guyot lors des Rencontres scientifiques de la résolution des conflits du 20 mars 2009 à Paris

L’intérêt d’une approche généraliste pour l'extinction des conflits

Je vais illustrer l’intérêt de l’approche généraliste de la médiation à travers l’expérience des conflits de voisinages. Ces conflits qualifiés de « conflits de voisinages » reposaient selon les parties sur des nuisances sonores ou des problèmes d’hygiènes (nuisances odorantes ou esthétiques).

Mon travail de médiateur a consisté à démonter le mécanisme du conflit c’est à dire à permettre aux parties d’identifier ce qui les avait conduits à de tels rapports de forces. Or, les faits générateurs et comportements en cascades qui ont conduit à la détérioration de la relation sont souvent différents du conflit tel qu’il est initialement déclaré par les parties.

Ainsi, en étant missionnée pour des conflits de voisinage, j’ai du prendre en charge l’accompagnement de conflits cachés d’une toute autre nature : conjugaux, familiaux, successoral ou encore consuméristes (dans le cadre de contrats d’assurance logement) voire administration - usager. Autrement dit, pour permettre aux parties de conclure un accord durable, le médiateur ne peut pas se cantonner à ce qui relève purement de la relation de voisinage. Si son intervention se concentre exclusivement sur le conflit déclaré, le risque sera d’observer ultérieurement soit la réitération soit le déplacement du conflit. Pourquoi ? parce qu’il n’aura pas été « traité » dans son intégralité.

Ceci est bien la preuve que la médiation est une discipline à part entière et que pour être efficace, elle ne peut s’appuyer sur des compétences spécifiques liées aux matières …si ce n’est la matière « des conflits ». Le médiateur est bien un expert du conflit et de la qualité relationnelle.


Difficultés et obstacles rencontrées par les parties durant le processus de médiation

Le processus de médiation demande aux parties qu’elles s’impliquent activement dans la résolution de leur conflit et qu’elles s’engagent dans une voie nouvelle : celle de l’altérité. Il s’agit d’un apprentissage qui va les conduire à abandonner la voie culturellement empruntée en situation de conflit, celle de l’adversité rendue possible notamment par le système judiciaire.

C’est pour cette raison que l’accompagnement du médiateur va faire réagir les parties tout au long du processus de médiation. Et vous constaterez à travers les propos des parties que le chemin de l’altérité n’est pas facile.

Ainsi, dès l’initiation de la médiation, les parties réagissent. Lorsque le médiateur les invite à participer à la médiation, il peut se heurter à une certaine résistance, voire à un refus catégorique : « non, je ne veux pas faire de médiation ». Ce comportement repose sur trois phénomènes :

  • Le sentiment de peur : la médiation étant peu connue ou si diverse dans ces pratiques qu’elle génère chez certains un sentiment d’insécurité et créé de la méfiance.

Illustration : « Je préfère engager des poursuites, avec le droit, je sais ce que je peux obtenir et comment…je n’ai pas confiance en votre médiation…encore un moyen de m’empêcher d’exercer mes droits de locataires …encore une stratégie pour gagner du temps».

  • Le déni du conflit lui-même : « il est hors de question que je perde mon temps dans une médiation, je n’ai ni problème, ni conflit…c’est l’autre qui a besoin de vous ». En effet, le terme « conflit » rime souvent avec « part de responsabilité » et reconnaître qu’il y a conflit implique donc la reconnaissance d’une part de responsabilité pour chacun de ses protagonistes. Certains l’expriment clairement : « je ne suis pas responsable de la situation, je ne peux pas vous aider à résoudre ce conflit ». ou encore « vous vous trompez d’interlocuteur ».
  • Le sentiment d’impuissance, de lassitude : « j’ai tout tenté », « Il n’y a pas de solution », « d’autres ont essayés avant vous, et croyez moi, c’est peine perdue ». La résolution du conflit est alors de l’ordre de « l’inimaginable ».

Ensuite, le travail du médiateur consistera comme expliqué antérieurement à démonter le mécanisme du conflit. A ce stade, les parties réalisent que ce conflit, qui a pris une ampleur incontestable, résulte finalement d’un simple malentendu, d’un prêt d’intention, ou encore de l’intervention d’une tierce personne. Imaginez à quel point ce constat est difficile à faire puis à accepter. Les parties en témoignent : « Et dire qu’on se bat depuis 2 ans pour des bagatelles ! » ; « C’est terrible de réaliser que cet évènement insignifiant nous a conduit jusqu’ici » ; Eclairées sur la dynamique du conflit, les parties sont alors en capacité de prendre les décisions nécessaires à sa résolution. Un accord peut être conclu puisque le conflit est purgé de sa charge émotionnelle. Pour autant, à ce stade, les parties peuvent vivre difficilement la disparition du conflit, à se faire à l’idée même d’abandonner le conflit. Certains l’expriment ainsi : « Attendez, ça va trop vite pour moi »… En matière de voisinage, les conflits peuvent être d'une extrême violence physique ou morale, car ils sont vécus en continu et au quotidien dans la vie privée des personnes. Le conflit prend une dimension telle qu’il devient le centre des préoccupations. Une fois ce conflit résolu, les personnes se trouvent démunies. Si l’action du médiateur s’arrête à la conclusion de l’accord, elles vont combler ce manque en s’investissant dans un nouveau conflit ou en faisant renaître l’ancien. C’est pour cette raison que le médiateur doit être présent au-delà même de la conclusion d’un accord de médiation. Le médiateur doit ainsi pouvoir intervenir individuellement auprès des parties pour leur permettre de vivre ce changement d’état, de positionnement pour leur permettre, en quelque sorte, de faire le « deuil du conflit ». Le médiateur agira alors en coach. Après avoir accompagné la relation entre les parties, il lui appartiendra d’accompagner la relation des personnes au conflit.


La dimension pédagogique de la médiation 

La vocation première de la médiation est de résoudre des conflits mais telle n’est pas sa seule action. La mise en œuvre de son processus a une dimension pédagogique importante. Pourquoi ? parce qu’elle responsabilise les personnes et leur permet d’aborder la résolution des conflits dans l’autonomie pendant la médiation mais aussi au-delà de la médiation. Ainsi, les parties déclarent à l’issue de la médiation : « merci, j’ai maintenant le sentiment d’être capable de pouvoir aborder ce genre de situation différemment, d’avoir des outils qui me permettront de gérer les choses autrement à l’avenir ». Cette action pédagogique peut d’ailleurs intervenir très rapidement, et notamment dès le début de la médiation. Voici une de mes expériences qui illustre parfaitement ce cas de figure : dans ce dossier j'avais reçu en entretien individuel deux voisines qui s’accusaient respectivement de nuisances sonores depuis 6 ans. A l’issue de ces deux entretiens, nous avions fixé un rendez-vous pour la première réunion collective. Elles ne s’étaient pas parlé directement depuis 4 ans. Le jour dudit rendez-vous et à l’heure convenue : je suis seule. J'appelle donc l'une des parties pour connaître la raison de son absence. Et elle me répond, étonnée : « désolée, on vous a oubliée, en fait, là, nous sommes ensemble, tout va bien, on a trouvé une solution ». En effet, ces dernières avaient discuté sereinement dans la semaine après s'être croisées à la sortie des entretiens individuels.

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