Introduction à la médiation professionnelle

De WikiMediation.

Share/Save/Bookmark

Ce texte a été rédigé pour les premières Assises Internationales de la Médiation Judiciaires, des 16 et 17 octobre 2009, organisées par le Groupement européen des magistrats pour la médiation et publier dans leurs actes.

Jean-Louis Lascoux

Sommaire

Introduction

Tout conflit ou situation conflictuelle trouve un jour une issue :

  • abandon des revendications affectives et matérielles, épuisement.
  • mort de l'une des parties, ou incapacité à agir
  • les parties trouvent un accord :
  • imposé
  • choisi

Il ressort de l'examen des procédés de résolution des conflits deux types d'approche :

  • une approche plutôt spontanée qui consiste à chercher à comprendre ce qui se passe et à comprendre l'autre : il s'agit de la réflexion en altérité.
  • Et lorsque cette recherche de compréhension ne permet pas de sortir du schéma conflictuel, le mode de réflexion qui se met en place est celui de l'adversité.

Lorsqu'on fait appel à des tiers pour accompagner la résolution d'un conflit, on obtient, via les conseils en stratégie ou en droit, une assistance de l'adversité, et via les médiateurs professionnels, une assistance de l'altérité.

La médiation professionnelle fait sortir la résolution amiable des différends des préjugés et des bonnes intentions. Autrement dit, à défaut d'une pratique professionnelle, la médiation offre une voie restreinte à la résolution amiable des différends. Elle reste dans un fonctionnement de relations de sympathie, de bon sens et de feeling, lequel diminue le potentiel d'un processus qui vise à étendre la liberté de décision des personnes.

Lorsqu'un conflit en est arrivé au point que les parties ne voient plus d'autre issue que de recourir au système judiciaire, c'est parce qu'elles ont atteint leurs limites dans leur capacité, leur envie, leur motivation à discuter avec l'autre. Elles ont le sentiment d'avoir tout fait, tout essayé, tout tenté...en vain. Souhaitant faire reconnaître leur raison ou leur bon droit, elles en viennent à l'idée du constat qu'elles ne peuvent que s'en remettre à la décision d'un tiers. Pour elles, imaginer qu'il pourrait y avoir encore une possibilité de discussion leur apparaît fantaisiste, illusoire, si ce n'est complètement délirant. Cette amorce d'altérité s'est épuisée dans la sympathie.

En effet, très souvent, les parties ont eu recours à des tiers animés de bonnes intentions dans la recherche d'un éventuel rapprochement ou d'un compromis. Ces tiers en ont appelé à la modération, à la conciliation, à l'évidence technique. Ils ont évoqué le droit, souligné les risques, parfois discuté avec l'un, avec l'autre. Mais par défaut de maîtriser ou de pouvoir développer un processus rigoureux, le différend est resté enchevêtré dans les contradictions des parties qui voudraient bien le résoudre, mais qui ne parviennent pas à s'y résoudre.

Dans un conflit, les stratégies des parties sont plus ou moins élaborées et réfléchies, et la plupart du temps paradoxales. Elles consistent à créer des alliances, concevoir les relations en termes de camps et d'opposition, d'adhésion et de rejet. Leur échec conduit les parties à abandonner leur liberté de choisir la solution, c'est-à-dire à abandonner leur libre décision à un tiers juge, quitte à ce que celui-ci les renvoie dos à dos, ne résolve rien, examine le contentieux sous un angle qui restera frustrant. Dans ce cas, les parties resteront avec l'essentiel de leur différend.

Dans ces conditions, une proposition de médiation qui en appellerait à la bonne volonté ou à la bonne foi des parties paraît envisageable pour les personnes extérieures au conflit, qui fondent leur posture sur le bon sens. Elle est inacceptable pour les protagonistes. Autrement dit, il est illusoire d'imaginer pouvoir obtenir un libre consentement ou une libre adhésion à un processus de médiation de cette nature.

La médiation professionnelle

Pour mettre en place une médiation qui fonctionne, il convient de reprendre les définitions traditionnelles des personnes et des conflits, et de penser la médiation comme une discipline à part entière. Ainsi par exemple, concernant le conflit, il convient de sortir des définitions floues, attribuant des responsabilités ou de l'irresponsabilité au sens moral ou juridique, dans l'émergence de celui-ci. Voir le conflit comme étant le résultat d'un désaccord portant sur des enjeux ou des intérêts, des divergences de points de vue, n'est pas faux, mais ne donne aucun moyen d'investigation réel pour un professionnel, si ce n'est que de penser en termes d'« expertise » et d'« appel au bon sens ».

La médiation professionnelle est une proposition novatrice. Dans un premier temps, c'est un concept promu depuis 2001 par les membres de la première organisation non gouvernementale ayant choisi de représenter et défendre les intérêts matériels et moraux de ses adhérents en tant que médiateurs professionnels.

Les éléments du conflit

Cette approche, définie comme une discipline à part entière, propose notamment d'examiner les conflits traités habituellement par le système judiciaire. Elle en identifie trois composantes :

  • juridique : c’est-à-dire le lien de droit qui existe entre les parties
  • technique : c’est-à-dire les aspects « pratiques », organisationnels ou financiers
  • affective : c’est-à-dire émotionnel, typique d’une relation dégradée, entretenant le différend par delà l’éventuel règlement du conflit dans ses aspects juridique et technique

Pour qu'un différend soit judiciarisé, il faut qu'il ait une composante juridique permettant de fonder la demande. Les instruments du professionnel, c'est-à-dire du juriste, seront les textes de lois et la jurisprudence. Il convient de souligner que l'élément juridique constitue une conséquence de la relation et non une cause. L'ensemble du système de traitement des différends, qui est le point de référence dans notre société, propose un angle d'approche par la conséquence, ce qui tend à dénaturer la réalité de la relation.

La deuxième composante des conflits qui sont appelés à être examinés par les tribunaux est d'ordre technique, concret, matériel, tangible, évaluable, quantifiable. Cet aspect du conflit répond à la question d'une éventuelle entorse à un contrat, d'un préjudice matériel faisant l'objet d'une demande en vertu de l'argumentation juridique visée plus haut. Si cet aspect peut être confié au seul juriste, il peut parfois nécessiter l'intervention d'un expert du domaine, tel un géomètre, médecin, expert agricole, immobilier, automobile...

Ces deux premières composantes d'un différend pourraient ne pas déboucher sur une procédure judiciaire. Si l'on s'en tient rigoureusement à ces deux éléments juridique et technique, il est vraisemblable de rester dans le cadre d'une négociation visant la réparation matérielle ou l'aménagement juridique si besoin en est. Une démarche de conciliation est également possible. Un système de type transactionnel pourra également être aménagé. Le type de différend qui ne comporte en principal que ces deux premiers aspects ne devrait pas se retrouver devant les tribunaux. Tant qu'il n'y a que ces deux éléments, les parties n'ont pas épuisé l'ensemble des moyens de discussion permettant de déboucher sur un accord.

En réalité, un troisième élément intervient, qui explique la judiciarisation d'un différend : l'élément affectif, le facteur émotionnel. C'est cet élément qui fait que les parties s'avouent dans l'incapacité de poursuivre un dialogue, une négociation, parce qu'elles ont le sentiment d'avoir épuisé toutes les possibilités et qu'elles ne veulent pas s'investir plus avant, en direct, dans la moindre discussion.

L'élément émotionnel peut avoir des origines indirectement liées aux protagonistes ; des tiers peuvent être intéressés à ce que le conflit perdure sous cette forme ou se perpétue sous des formes larvées. L'intérêt peut être la défense d'un enjeu moral ou financier. Quoi qu'il en soit, l'élément émotionnel est celui qui explique que des parties abandonnent à un tiers leur liberté de décision, qui participe notamment de la vie d'un contrat. Soumis à un juriste, cet élément pourra faire l'objet d'une indemnisation pour préjudice moral.

Ces trois éléments apparaissent comme des constantes dans tous les différends soumis au système judiciaire. Ils font l'objet d'un examen linéaire, à commencer par l'élément juridique, en poursuivant par l'élément technique pour terminer par l'élément émotionnel.

Cette évidence nous fait adopter un point de vue nouveau lorsque nous développons un processus qui consiste à inverser l'approche de ces éléments constitutifs des conflits judiciarisés. C'est là le point de départ d'une approche professionnelle en matière de médiation. Le processus conduit par le médiateur va commencer par privilégier l'apurement de la dimension émotionnelle, qui souvent occulte la réalité technique du conflit, mais qui n'en est pas moins la composante de motivation. Le travail du médiateur consiste à démêler ce qui, dans l'histoire de la relation, a monté le conflit. Ce travail permet aux parties d'engager une discussion, d'être accompagnées dans leurs réflexion. Le médiateur développe un état d'esprit d'altérité, et, pour cela, est acteur de la reconnaissance des parties.

Dans son approche du conflit, il commence par l'élément émotionnel, puis technique et enfin l'élément juridique, lequel pourra faire l'objet d'un accord écrit ou non. Il va devoir conduire un processus qui commencera par des entretiens individuels pour préparer les parties à une rencontre jusqu'alors inconcevable pour aboutir à une discussion jusqu'alors inimaginable.

Posture et techniques du médiateur

Les compétences acquises dans cette discipline sont de deux ordres :

  • Savoir conduire des entretiens
  • Savoir animer des réunions dans des contextes conflictuels.

Le médiateur est l'accompagnateur d'un changement de posture, puisque les parties, dans le parcours de résolution du différend, vont revoir leur positionnement et leur dynamique qui consistait à vouloir imposer à l'autre leur solution et leur point de vue.

Le choix fait par la CPMN est de défendre en tant que structure syndicale les intérêts matériels et moraux des médiateurs qui promeuvent cette discipline sous cet angle méthodologique et pragmatique consistant à mettre en oeuvre un ensemble de moyens en vue d'obtenir un résultat portant sur trois issues possibles :

  • la reprise de la relation telle qu'elle était avant le conflit
  • l'aménagement de la relation
  • la rupture consensuelle

Le travail réalisé sur le plan éthique et déontologique par la CPMN a permis d'identifier quatre courants de pensée qui tendent à envisager la résolution des conflits. Il s'agit des courants de pensée qui définissent la personne humaine. Le plus ancien est de type spiritualiste, selon lequel la personne est issue d'une volonté surnaturelle et au sein duquel s'affrontent le bien et le mal, avec les notions de pêchés, de faute, de culpabilité, avec la recherche du pardon, du rachat. Tout conflit est susceptible ici de trouver une explication. Si l'on adopte ce point de vue, le médiateur légitime est le messager de cette volonté surnaturelle, quelque soit son obédience.

Le deuxième courant de pensée, héritier du premier, est celui par lequel la personne humaine est définie comme un sujet de droits et d'obligations, signataire obligée d'un contrat social qui l'engage bien avant sa majorité. Le médiateur susceptible d'intervenir est celui qui fera raisonner le bon droit, l'équité, les parties devant s'y soumettre, faute d'y adhérer.

Le troisième courant, plus récent, laïcisant le premier, propose un regard curatif, thérapeutique sur les conflits. La personne humaine est sujette à des pulsions et des névroses qui nécessitent une intervention pour la soigner. Ces névroses trouveraient dans une situation conflictuelle des expressions spécifiques. Le médiateur serait un thérapeute, et la médiation, sinon un remède, en tout cas une thérapie.

Au regard de ce panorama des courants de pensée et des conceptions de la personne humaine, les médiateurs professionnels adoptent une perception de la personne humaine comme étant en apprentissage permanent de sa propre existence, de ses relations avec la vie. Autrement dit, ce qui caractérise l'Humain est l'ignorance de ses propres comportements et la difficulté à se maîtriser lors de ses emportements. Dans cette conception, le médiateur est un accompagnateur de réflexion, de prise de conscience et une aide indispensable à la prise de décision dans les situations difficiles. Il agit en accompagnateur des changements et de recherche de solution.

Conclusion

Pour conclure cette introduction générale à la médiation professionnelle, qui pourrait nécessiter de développer les techniques d'entretien et d'animation de réunion, d'aide à l'expression individuelle et collective, il convient d'insister sur le fait qu'un médiateur doit savoir préserver une posture d'indépendance relativement aux organisations qui font appel à ses services, avec les relations au système hiérarchique et références culturelles inhérentes. De même, il doit savoir maintenir une distance professionnelle concernant les valeurs morales des parties et leurs problématiques, c'est-à-dire rester impartial. Enfin il doit savoir accompagner les parties dans l'adoption d'une solution qui leur convienne sans lui même être l'évaluateur de la pertinence de cette solution qui, s'il s'identifiait aux parties, pourrait ne pas lui convenir. Bref, il doit faire sienne la devise de la médiation professionnelle : « indépendance, impartialité, neutralité ».

Outils personnels
Autres langues
Translate