Invictus, vu par Pascale Chevron-Rerat

De WikiMediation.

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Un film (2009) de Clint Eastwood
Un film (2009) de Clint Eastwood avec Morgan Freeman et Matt Damon, proposé par Pascale Chevron-Rerat.

L’histoire

Le film met ici en parallèle deux événements : l’accession au pouvoir de Nelson Mandela à la tête de l’Afrique du Sud en 1994 et la coupe du Monde de Rugby annoncée de 1995, remportée par l’équipe sud-africaine des Springboks, contre toute attente et tous pronostics, grâce à la conviction d’un homme, Nelson Mandela. Après 27 années passées en prison, Nelson Mandela, devenu Président d’Afrique du Sud, veut réunifier son pays déchiré par l’Apartheid. Il pressent que l’événement sportif qu’est la coupe du Monde organisée en Afrique du Sud peut être un élément fédérateur.

Le point de vue du Médiateur

Le jour de sa prise de fonctions, Nelson Mandela arrive au Palais présidentiel et perçoit d’un coup d’œil les cartons de déménagement de l’équipe précédente qui s’apprête à partir. Sa première action est de rassembler tous ceux qui sont encore là. Un homme prédit : « Il veut avoir le plaisir de nous virer lui-même… ». Un prêt d’intention qui caractérise l’état d’esprit qui règne : tous sont certains que le nouveau Président va prendre sa revanche après 27 ans d’emprisonnement dans les pires conditions. Pourtant Nelson Mandela annonce que l’époque d’avant est révolue et qu’une nouvelle ère commence. Il dit comprendre ceux qui veulent partir (et par là-même envoie un message d’altérité) mais qu’en restant, ils ne risquent rien sinon être partie prenante de la reconstruction de leur pays. Toutefois, cette décision leur appartient et en cela, il les rend acteurs de leurs propres choix. Tous ceux qui souhaitent rester sont les bienvenus. « Nous avons besoin de votre aide, nous sollicitons votre aide… Faites du mieux que vous pourrez et je ferai de même. » Par des paroles de reconnaissance, il les implique et assure que l’engagement est réciproque.

Le même jour, à son équipe de quatre gardes du corps noirs qui réclame du renfort, il envoie quatre gardes du corps blancs. La scène est significative : le chef des gardes du corps noirs voyant arriver les gardes du corps blancs, pense qu’ils sont venus les arrêter (les vieux réflexes d’adversité sont là…). Interloqué de comprendre que ces hommes sont désormais sous ses ordres quand il attendait des effectifs noirs (il en avait donc une tout autre représentation), il se rend derechef chez le nouveau Président. Nelson Mandela, par un raisonnement aporétique, le confronte à ses propres contradictions ; « N’aviez-vous pas demandé des renforts ? » mais sans entrer dans le débat, oppose un mot d’ordre posé mais ferme : « La réconciliation commence maintenant. »

Même s’il cherche à apaiser les esprits, Nelson Mandela n’a pas la posture d’un Médiateur mais bien celle d’un leader qui explique, certes, mais surtout impose sa propre vision des choses. Il n’écoute pas le ressentiment de l’homme qu’il a en face de lui et en cela, n’est pas en position d’altérité.

Ici, il n’est pas neutre : si en tant que Président, il est par sa fonction au-dessus des autres, il s’appuie néanmoins sur cette position dominante pour couper court à toute discussion et joue de la relation hiérarchique pour exiger une certaine attitude. Par ailleurs, son approche est morale, voire même religieuse, en faisant appel aux notions d'exemple, de réconciliation et de pardon : il veut montrer par son propre exemple le chemin de la compréhension de l’autre et de sa prise en considération et se pose en homme sage qui ne cherche pas à se venger, exemple contre lequel il sera difficile à quiconque de s’élever compte tenu des conditions et de la durée de sa détention. Quant au pardon, il le qualifie d’ « arme puissante qui libère l’âme et fait disparaître la peur ».

Il sait qu’il va devoir concilier les craintes des Blancs persuadés du désir de vengeance des Noirs et les énormes aspirations de ces derniers dans ce pouvoir tout juste acquis. S’il reconnaît la légitimité du ressentiment des Noirs et est conscient que son entourage et sa famille ne le comprennent pas toujours, il choisit pourtant d’imposer en tant que dirigeant élu. Lui-même est aussi jugeant, car impliqué, à l’égard des siens. A sa fille qui l’apostrophe durement, et à qui il demande son avis, il rétorque : « Tu critiques sans comprendre ».

Pour l’aider dans ses plans, un coup de pouce « émotionnel » serait le bienvenu et c’est pourquoi il compte sur une victoire à la coupe du Monde pour créer un sentiment d’union dans le pays. Or, l’équipe nationale de rugby, composée à 95% de Blancs, va de défaite en défaite. Parce qu’elle n’est soutenue que par les Blancs sud-africains, tandis que par défi et opposition, les Noirs soutiennent n’importe quel autre pays, les nouveaux dirigeants de la Fédération de Rugby, convaincus qu’il faut lui donner un nouveau départ en se débarrassant du nom, de l’emblème et des couleurs de l’équipe, symboles mêmes de l’Apartheid, prennent cette décision à l’unanimité.

Nelson Mandela, informé, se déplace en personne pour la renverser. Il plaide que cette équipe représente une part importante de l’émotionnel de la minorité blanche. Et ne pas prendre en compte l’Autre, le Blanc, et ses repères émotionnels, reviendrait à perdre définitivement cette minorité dans la reconstruction d’un pays, qui ne peut se faire sans eux puisqu’ils détiennent le pouvoir économique. Nelson Mandela ajoute que durant sa détention, il a appris la langue de ses ennemis, leur poésie pour mieux les comprendre et les combattre. Au lieu de se battre dans l’adversité, il s’est mis à leur place, a pris en compte leur histoire ; il a fait de l’altérité une « arme » dont il veut se servir aujourd’hui pour construire la paix. Le discours d’adversité subsiste sous des aspects pacificateurs.

Toutefois, s’il compte jouer sur l’émotionnel de cette minorité, en s’appuyant sur un événement sportif, vecteur d’émotions par excellence, il entend aussi cristalliser les émotions de la majorité et la rallier par une victoire. Là encore Mandela n’apure pas suffisamment les ressentiments de son propre camp. Il remporte toutefois l’adhésion par un vote serré et les Springboks sont maintenus.

Invité au Palais présidentiel, François Peenhar, le capitaine des Springboks peut voir combien Nelson Mandela est attentif à chacun, noir ou blanc, avec toujours un mot attentionné pour celui qui l’approche. Avec lui, « personne n’est invisible », dans ce pays où chaque communauté évite de regarder l’autre et ne vit que d’a priori.

Il comprend à demi-mots que le Président souhaite que son équipe remporte la Coupe du Monde. L’échange des deux hommes porte sur les ressources insoupçonnées qui existent en chacun de nous et peuvent nous emmener à nous dépasser même dans les pires difficultés. Des ressources qui prouvent que l’on peut faire autrement que ce que l’on est, ce que l’on sait, ce que l’on connaît…

S’interroger soi-même est une des clés de ce nouveau chemin où chacun est un relais pour l’autre pour transmettre cet état d’esprit. L’allégorie de la caverne n’est pas loin même si, ici, cela manque d’accompagnement et se fait surtout par obligation : à l’équipe des Springboks qui s’entraîne durement, il impose une tournée dans les townships. Les joueurs rechignent mais n’ont pas le choix.

Mandela parie sur une rencontre inimaginable (à défaut d’une inimaginable discussion) entre des enfants noirs qui n’ont jamais approché de Blancs pour en avoir une vision positive et des joueurs blancs pétris de préjugés et qui découvrent les bidonvilles et ce que vivent leurs occupants. Chester, seul joueur noir de l’équipe, accueilli en héros, assure le premier relais avec les enfants. Le goût pour le jeu fait le reste. L’opération, relayée par les médias, est destinée à faire comprendre à la nation que ces joueurs blancs, réputés hautains et arrogants, font un premier pas de reconnaissance vers des gens qu’ils ne voyaient même pas « avant ».

Les joueurs devront également visiter l’île prison de Robben Island et la cellule dans laquelle Mandela a été enfermé pendant les deux tiers de sa détention. Là encore, un moyen de leur faire voir le point de vue de l’autre…

Peenhar a compris l’idée de Mandela et y adhère même s’il se heurte également à l’incompréhension de ses hommes. Là encore, exemple et changement sont imposés dans l’équipe. Lui aussi met en œuvre quelques principes d’altérité et envoie des messages de reconnaissance à l’autre (par exemple lorsqu’il prend une place pour la finale pour la domestique noire de ses parents) mais davantage vis-à-vis des Noirs que des Blancs.

Et les Springboks, comme le veut l’Histoire, remportent la finale contre l’équipe réputée invincible des All Blacks. C’est un débordement de joie, Noirs et Blancs confondus et mêlés. Le but est Mandela est atteint, et pourtant…

Le film, s’il ne traite pas de médiation, est émaillé d’éléments identifiés, tels les signes de reconnaissance (par exemple, Mandela apprend par cœur les noms des joueurs pour pouvoir les saluer individuellement), les prêts d’intention, les contraintes ou encore les propos jugeants de part et d’autre. Une aubaine pour le décryptage par un Médiateur… Mais du point de vue de ce dernier, même si l’intention (apparente) de départ est bonne et même si l’exemplarité aura réussi à galvaniser une équipe de rugby, la force des antagonismes passés, le calcul politique et humain avoué à atteindre (ne pas « perdre » les Blancs) et le manque d’un processus structuré pour réconcilier ces populations, ne peuvent permettre, à mon sens, d’assurer la pérennité de cette « fraternité » temporaire et donc fragile.

Le titre de ce film en médiation pourrait être : Invictus… sed non aeternus (Invincible… mais pas éternel)

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