Je l’aimais

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Je l’aimais d’Anna GAVALDA lu par Agnès Tavel

« Nul n’est méchant volontairement » (Platon)

« Si l’amour est un art difficile, la rupture l’est bien davantage encore » (Marc-André Poissant)

Sommaire

L'histoire

Anna Gavalda dépeint l'histoire ô combien commune d'une femme, Chloé, que son mari, Adrien, vient de quitter pour vivre avec sa maîtresse, « abandonnant » ainsi sa femme et leurs deux filles. C'est en tout cas le point de vue de Chloé. Le père d'Adrien, Pierre, va apporter son soutien à Chloé, et lui montrer un autre point de vue, au travers du récit de sa propre vie.

Point de vue initial : un homme qui quitte sa femme et ses enfants est nécessairement un salaud égoïste, pour en arriver à l'idée que, oser quitter la vie que l'on a construite pour vivre autre chose avec un autre est un acte de courage. Ce faisant, l'auteur pose de façon sous-jacente la question de l'harmonie avec soi-même, qui est une des clés du bonheur...

L'accompagnement

Afin d'amener Chloé à réfléchir sur son positionnement, il commence par lui indiquer qu'Adrien est malheureux (p66).

  • Vous vous faites du souci pour Adrien ?
  • Oui, je crois...Oui.
  • C'est pour lui que je m'en fais le plus en tout cas...
  • Pourquoi?
  • Parce qu'il est malheureux."

C'est bien évidemment la douche froide pour Chloé, qui est bien incapable de comprendre cette vision de la situation. Selon elle, elle est victime de l'égoïsme de son époux, qui la fait souffrir. Mais elle ne peut pas admettre qu'Adrien, qui a fait le choix de partir et d'aller vivre une autre vie, puisse être malheureux.

Puis, augmentant l'intensité de l'électrochoc, Pierre fait comprendre à sa belle-fille qu'en la quittant, Adrien a fait preuve de courage (p73).

  • Je ne serais pas celui que tu dis que je suis devenu si j'avais été plus courageux (...) On parle toujours du chagrin de ceux qui restent mais as-tu déjà songé à celui de ceux qui partent? (...) Le chagrin de ceux par qui le malheur arrive... Ceux qui restent, on les plaint, on les console, mais ceux qui partent? (...) Le courage de ceux qui se regardent dans la glace un matin et articulent distinctement ces quelques mots pour eux seuls: "Ai-je le droit à l'erreur?" Juste ces quelques mots... Le courage de regarder sa vie en face, de n'y voir rien d'ajusté, rien d'harmonieux. Le courage de tout casser, de tout saccager par...par égoïsme? Par pur égoïsme. Mais non, pourtant... Alors qu'est ce? Instinct de survie. Lucidité? Peur de la mort? Le courage de s'affronter. Au moins une fois dans sa vie. De s'affronter, soi. Soi-même. Soi seul. Enfin. Le "droit à l'erreur", toute petite expression, tout petit bout de phrase, mais qui te le donnera. Qui, à part toi ? (...) Moi, je ne me le suis pas donné... Je ne me suis donné aucun droit. Que des devoirs. Et voilà ce que je suis devenu: un vieux con.

La confidence

Pierre va s'ouvrir à Chloé, lui montrer une part de lui qu'elle ignorait, et qui nous fait comprendre pourquoi il trouve son fils courageux.

Marié avec Suzanne, son premier "flirt", avec laquelle il a eu deux enfants, il menait une existence remplie uniquement par son travail, non pas tant parce qu'il aimait ce qu'il faisait, mais parce que, tristement, il n'avait rien d'autre de "consistant" (p76). "Qu'attend-on de la vie à 42 ans? Moi, rien. Je n'attendais rien. Je travaillais. Encore et encore et toujours. C'était ma tenue de camouflage, mon armure, mon alibi. Mon alibi pour ne pas vivre. Parce que je n'aimais pas tellement ça, vivre. Je croyais que je n'étais pas doué pour ça."

Puis, alors qu'il n'attendait rien, il a rencontré l'Amour, en la personne de Mathilde. Pour Mathilde, il a envisagé de quitter sa femme et de refaire sa vie. Il a commencé à faire des démarches pour trouver un studio afin d'abriter cet amour auquel il souhaitait tant se consacrer. Mais, sous un prétexte ridicule, il a abandonné ces démarches, et fait un trait sur cette envie de construire autre chose avec une autre, par pure lâcheté, par manque de courage (p147).

  • Le bonheur était là et je l'ai laissé passer pour ne pas me compliquer l'existence

Pierre n'est-il pas passé à côté de sa vie? Si, sans aucun doute. C'est ce qu'il exprime de façon poignante dans l'extrait suivant (p50): "Chloé : Est-ce qu'un jour quelqu'un a déjà osé vous contredire? Pierre : Pas quelqu'un. Toute ma vie."

Pierre pousse encore davantage les limites lorsqu'il explique à Chloé que le départ de son époux est bien pour elle (p90).

  • Je peux te faire un aveu? Un aveu très difficile?
  • Allez-y, au point où j'en suis...
  • Je pense que c'est une bonne chose.
  • une bonne chose de quoi?
  • Ce qui t'arrive là...
  • D'être la reine des connes?
  • Non, qu'Adrien s'éloigne. Je pense que tu vaux mieux que ça (...) C'est choquant, ce que je te dis là, n'est-ce pas? (...) Oui, c'est choquant, mais tant pis. Je ne peux pas faire semblant, je t'aime trop bien. Je pense qu'Adrien n'était pas à la hauteur. Il avait chaussé un peu grand avec toi. (...) Tu n'étais pas si bien aimée.

Il cherche à la faire réagir, lui faire admettre que le tableau n'est pas aussi noir qu'elle le voit, qu'elle a certainement très mal aujourd'hui, mais qu'un demain meilleur est possible (p123).

  • Je préfère te voir souffrir beaucoup aujourd'hui plutôt qu'un peu toute ta vie.

Il lui explique qu'il vaut mieux souffrir beaucoup un jour d'une séparation, plutôt qu'un peu tous les jours d'une relation qui a perduré dans le mensonge.

La souffrance de la rupture est d'autant préférable aux yeux de Pierre qu'elle n'est que momentanée, puisqu'après la séparation vient la reconstruction (p148).

  • La vie, même quand tu la nies, même quand tu la négliges, même quand tu refuses de l'admettre, est plus forte que toi. Plus forte que tout. Des gens sont revenus des camps et ont refait des enfants. Des hommes et des femmes qu'on a torturés, qui ont vu mourir leurs proches et brûler leur maison ont recommencé à courir après l'autobus, à commenter la météo et à marier leurs filles. C'est incroyable mais c'est comme ça. La Vie est plus forte que tout.

Conclusion

Anna GAVALDA part d'un point de vue initial: un homme qui quitte sa femme et ses enfants est nécessairement un salaud égoïste, pour en arriver à l'idée que, oser quitter la vie que l'on a construite pour vivre autre chose avec un autre est un acte de courage.

Ce faisant, l'auteur pose de façon sous-jacente la question de l'harmonie avec soi-même, qui est une des clés du bonheur :

  • Faut-il être fidèle au conjoint, à la vie que l'on s'est construite avec lui, ou bien faut-il être fidèle à soi-même, à ce que l'on attend vraiment de la vie, de façon à être en harmonie avec soi-même?
  • Adrien aurait-il été en harmonie avec lui-même s'il avait décidé de rester, d'être fidèle à Chloé?
  • Si Pierre avait fait le choix de quitter Suzanne pour vivre avec Mathilde, s'il avait été fidèle à lui-même en faisant ce choix que lui dictait son amour pour Mathilde, n'aurait-il pas été plus heureux?
  • En restant avec Suzanne, Pierre ne l'a t'il pas rendue plus malheureuse encore?

Chacun apportera à ces questions la réponse qui lui convient. Toujours est-il qu'après la lecture de ce roman, la réponse à ces questions n'est plus nécessairement la même!

Ce roman nous donne l'illustration d'autres notions évoquées dans le cadre de la formation.

Par exemple, lorsque Suzanne, la femme de Pierre, découvre qu'elle est trompée (p84) "Elle avait honte de se l'avouer, et pourtant c'était la vérité: elle n'avait pas le courage de me quitter" On retrouve là encore la peur du changement :

  • elle ne voulait pas perdre ce qu'elle avait conquis. Cet échafaudage social. Nos amis, nos relations, les amis des enfants.

Alors que Pierre se trouve dans un fast-food avec Chloé et ses deux petites-filles, il nous donne une illustration du lâcher-prise : (p21-22): à la question de Chloé :

  • Comment avez-vous pu acheter des horreurs pareilles?, il répond :
  • Ca lui fait tellement plaisir... J'essaie de ne pas refaire les mêmes erreurs avec la nouvelle génération... Tu vois, c'est comme cet endroit... Jamais je ne serais venu ici avec Christine et Adrien si ça avait été possible il y a trente ans. Jamais! Et pourquoi me dis-je aujourd'hui, pourquoi les avoir privés de ce genre de plaisir? Qu'est-ce que ça m'aurait coûté après tout? Un mauvais quart d'heure? Qu'est-ce qu'un mauvais quart d'heure comparé aux visages écarlates de tes gamines?

J'ai également retrouvé la métaphore du "verre à soi". Rappelons-nous que cette métaphore, qui image la relation à soi, nous enseigne qu’un conflit est alimenté également par l’auto-flagellation que l’on s’impose.

Il est possible d'en trouver une illustration p49: Chloé se trouve en train de cuisiner dans la maison de ses beaux-parents.

  • Nous avions décidé de partir le lendemain en fin de matinée. C'était donc la dernière fois que je m'agitais dans cette cuisine. Je l'aimais bien cette cuisine. J'ai jeté les pâtes dans l'eau bouillante en maudissant ma sensiblerie. "Je l'aimais bien cette cuisine..." Hé mémère, t'en trouveras d'autres des cuisines... Je me brutalisais alors que j'avais des larmes plein les yeux, c'était idiot.


Divers

Le roman a fait l'objet :

  • d'un film sorti en 2009 : réalisation par Zabou Breitman
  • d'une pièce de théâtre en janvier 2010, adaptation de Patrice Leconte, avec Gérard Darmon, Noémie Kocher (Mathilde), Théâtre de l'Atelier, à Paris
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