L'étranger de Camus

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Version du 23 mars 2010 à 09:06 par Philippe DELPONT (discuter | contributions)

L’Etranger de CAMUS ou L’étrange médiateur, une lecture proposée par Philippe Delpont

L’auteur de l’Etranger avait-il l’intention de nous montrer la conscience de Meursault en supprimant la distance qui , placée entre le romancier et sa créature, facilite l’explication et le jugement moral ? A la lecture de ce roman de Camus, nous pourrions penser qu’il s’agit à la fois d’un individu comme tous les autres et d’un symbole. Même s’il n’entretient pas des rapports que puissent facilement codifier la psychologie ou la morale, s’il est vrai qu’il est un criminel, il ne se laisse pas pour autant classer avec facilité dans le galerie des criminels de notre littérature romanesque. C’est donc au niveau d ’une remise en question de la notion de personnalité telle que l’entend l’humanisme classique que l’Etranger nous séduit au point de l’examiner sous le regard du médiateur avec ses qualités fondamentales que sont l’impartialité, la neutralité et l’indépendance.

Sommaire

Résumé de l’œuvre

Meursault, jeune employé de bureau habitant Alger, reçoit un télégramme de l’asile de vieillards de Marengo lui annonçant la mort de sa mère. Meursault refuse de voir le corps de sa mère. Le cortège funèbre s’ébranle vers l’église, la chaleur est torride. Toute la journée un groupe d’Arabes a suivi le personnage principal de l’Etranger, parmi lesquels se trouvait le frère de son ancienne maîtresse. Son patron propose à Meursault un emploi à Paris ; Meursault lui répond que cela lui est égal. Le soir, Marie lui demande s’il veut se marier avec elle ; il lui répond que cela lui est égal, et comme elle lui dit qu’elle voudrait se marier avec lui, il accepte . Les deux Arabes sont encore là, allongés près d’une source. Raymond veut « descendre » son adversaire mais Meursault lui recommande d’attendre que l’autre l’ait provoqué, et , par précaution, il lui prend son révolver. Les deux Arabes se retirent tranquillement. La chaleur est insoutenable. L'Arabe a tiré un couteau ; les yeux aveuglés de sueur, Meursault crispe sa main sur le révolver, la gâchette cède. Meursault ne manifeste aucun regret, le juge invoque Dieu, et le Christ. La procureur annonce « j’accuse cet homme d’avoir enterré une mère avec un cœur de criminel ».

Notre héros assiste au procès comme s’il y était étranger. On parle de lui, mais sans jamais lui demander son avis. Le procureur retrace les faits en dénonçant l’insensibilité de l’accusé. Enfin, le président du tribunal annonce à Meursault qu’il « aura la tête tranchée sur la place publique au nom du peuple français ». Meursault a refusé de voir l’aumônier. Les paroles de douceur et d’espoir de la part de Marie le mettent hors de lui. « Aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme. » Il se précipite sur l’aumônier, le saisit au collet et l’insulte. Après son départ, Meursault retrouve le calme. Notre héros par cette nuit chargée de signes et d’étoiles, s’ouvre pour la première fois à la tendre indifférence du monde. Il lui reste à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de son exécution et qu’ils l’accueillent avec des cris de haine.

Avant toute chose définissons le médiateur

Avant d’analyser une des plus importantes œuvres de Camus et de l’analyser sous l’œil du médiateur professionnel cherchons à donner une définition assez claire et précise du médiateur.

« Spécialiste de la gestion des conflits principalement émotionnels, le médiateur est un professionnel de l’altérité faisant preuve d’impartialité, de neutralité et d’indépendance. Garantissant la raison par rapport à l’émotion, il sait accompagner les parties qui sont en conflit et mettre en exergue l’action. Professionnel de la dialectique, il s’attache à faire reconnaître par chaque partie ses bonnes intentions, la légitimité de son point de vue et sa maladresse, afin d’instaurer un climat de confiance débouchant sur une résolution du différent. »

L’étude de l’œuvre à l’aune des qualités de médiateur

Interprétations au regard des qualités du médiateur : impartialité, neutralité, indépendance

Comme Meursault, philosophe vivant comme un sage, le médiateur doit être suffisamment cultivé et instruit pour être tolérant et à l’écoute de chaque partie en conflit.

Semblant être détaché par rapport au problème qui oppose les deux parties, le médiateur doit rester neutre. Au risque de paraître étranger au conflit à solutionner et donc d’une certaine manière paraître très étrange par rapport à la passion donc font preuve les deux parties, le médiateur professionnel garantit la suprématie de la raison sur l’émotion.

Le caractère étranger du médiateur n’est en réalité qu’une apparence par rapport à l’analyse que se font les autres personnes ou les deux parties en conflits. Le fait d’être différent de l’autre, de dénoter du plus grand nombre et de sembler détaché ou éloigné des problèmes émotionnels divisant les hommes, donne l’impression que le médiateur est un étranger vis-à-vis du problème conflictuel à résoudre. Il n’en est rien. Le médiateur n’est peut être qu’étrange par rapport au comportement habituel des autres. Il doit savoir être détaché pour ne pas être prisonnier des sentiments des autres ou de ses propres sentiments. Cette neutralité lui permettra d’être impartial et de rester indépendant.

A la différence du héros de l’Etranger, le médiateur ne doit pas se sentir étranger « tant que le monde ne se transforme pas en décor d’apparat peuplé de fantoche » .

Comme Meursault, nous pouvons trouver de l’étrangeté (caractère de ce qui est étrange) chez le médiateur professionnel. Dans la gestion des conflits, cette impression nous est transmise par l’apparente indifférence du médiateur face aux causes du conflits, très souvent, émotionnelles. Cette attitude peut paraître déconcertante. Il n’en est rien. Le médiateur professionnel sait se protéger face aux influences extérieures fondées très souvent sur le ressenti ou sur l’affect.

D’une certaine façon l’opacité du personnage de l’Etranger s’apparente à l’opacité psychologique du médiateur. Enfin, si la société reproche à Meursault son étrangeté, c’est en grande partie parce qu’elle débouche sur un comportement d’étranger. Il en est autrement pour le médiateur car les deux parties en conflit font appel à son professionnalisme et à son respect de la confidentialité. Si Meursault est étranger à lui-même, le médiateur n’est étranger ni aux parties en conflit, d’où son soucis d’impartialité, ni au problème qui doit être débattu et solutionné, d’où sa recherche de neutralité. Si le paroxysme des sentiments de Meursault le pousse à la contradiction, le médiateur veille quant à lui, à réaliser la parfaite symbiose entre son esprit ouvert et tolérant et son action, dans l’intérêt des parties en conflit. Si nous jugeons Meursault en fonction de critères extérieurs à sa vraie nature, il nous apparaît étranger au monde social. Il n’en rien pour le médiateur qui est impliqué dans le monde actif et social. Participant à l’évolution de notre société, il fait découvrir aux parties en conflit qu’il existe d’autres solutions que les choix extrêmes et définitifs, car comme le disait Pascal « l’excès en tout est un défaut ».

Conclusion

Le médiateur n’est pas un étranger. Professionnel , impartial, neutre et indépendant, il paraît parfois étrange parce qu’il semble détaché du conflit qu’il doit aider à régler. Sachant gérer les situations conflictuelles, il est un homme de consensus qui doit obtenir l’adhésion des opposants. Son silence souvent troublant parfois assourdissant, le rend étrange, mais son action, dans la déroulement de la résolution du conflits, fait de lui une personne exemplaire en tant qu’accompagnateur des « belligérants » .

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