L'Ile des esclaves de Marivaux

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« L’île des esclaves » de Marivaux ou la réconciliation collective, est un article proposé par Sophie Renard.

Sommaire

L’auteur - Marivaux

Né Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux en 1688 à Paris, dit Marivaux, élu à l’Académie française en 1742, mort en 1763 à Paris.

Issu de la petite noblesse de province, Marivaux développe son observation critique dans les salons mondains, qu’il privilégiera tôt à ses études de droit. Considéré comme un brillant moraliste et adversaire déclaré du clan des Philosophes, il s’essaye à de multiples genres : roman parodique, poème burlesque ou chronique journalistique.., se positionnant dans une perspective plus proche de celle des moralistes et de la philosophie classique. Le parodique est alors sa principale voie d’écriture, selon la devise de la commedia dell'arte : corriger les mœurs par le rire.

Pour l’anecdote, le nom de Marivaux a donné naissance au verbe marivauder et par extension le mot marivaudage. Accusé par d’Alembert de ne pas parler le français ordinaire parce qu’il créait des mots nouveaux, on lui doit notamment la locution verbale si courante aujourd’hui de « tomber amoureux », alors qu’à l’époque, on disait : « se rendre amoureux ».

L’histoire

La pièce, très courte, un acte et onze scènes, met en scène cinq personnages : Iphicrate et son valet Arlequin, Euphrosine et sa suivante Cléanthis, face à Trivelin, gouverneur de l’île sur laquelle ils débarquent après avoir fait naufrage. Fondée il y a une centaine d’années par des esclaves révoltés, cette île a pour loi d’échanger les rôles, les maîtres deviennent des valets et les valets des maîtres.

Contraints par Trivelin dès leur arrivée de se soumettre à la règle, Iphicrate et son laquais Arlequin, Euphrosine et sa soubrette Cléanthis échangent leur condition, leurs vêtements et leurs noms. Entre autres humiliations subies par les anciens maîtres, ceux-ci doivent s’entendre dire leurs vérités par leurs serviteurs respectifs. Trivelin promet d’abréger cette épreuve s’ils reconnaissent la justesse de ces portraits. La dynamique conflictuelle est en place !

Cléanthis et Arlequin, les valets, prennent rapidement beaucoup de recul par rapport à leur nouveau statut. Arlequin pardonne vite à son maître, reprend son habit de valet et pousse Cléanthis, plus vindicative, à faire de même. Pleins de gratitude et de remords, Iphicrate et Euphrosine les embrassent avec émotion.

Dans la lignée d’Esope ou de La Fontaine, Marivaux utilise, entre autres, le genre littéraire de l’apologue philosophique, discours narratif démonstratif, porteur de signification morale. Cette pièce mêle curieusement une forme de détachement parodique et une prise de position vigoureuse sur des questions politiques brûlantes pour l’époque. Le terme « esclave » se limite ici à l'acception qu'on en avait dans l'Antiquité : l'esclave est plutôt le domestique attaché à la maison de ses maîtres.


Se voir dans l’autre, une question de point de vue

Trivelin, gouverneur de l’île, distribue les rôles, guide les acteurs et leur donne le canevas à partir duquel ils improvisent. En déstabilisant sans complaisance les maîtres, il les entraîne à changer de point de vue. Si Trivelin n’est pas en posture de médiateur - il utilise sa condition de gouverneur pour contraindre et imposer le changement - il l’accompagne et le facilite, définit un cadre et des règles de fonctionnement dont il est le garant. A travers une dynamique contraignante, il veut faire comprendre aux maîtres, l’injustice et la dureté de leur comportement, corriger leur orgueil, et aux valets, qu’il est si simple de prendre vanité de ce nouveau statut. Trivelin s’adressant à Arlequin : « Souvenez-vous en prenant son nom, mon cher ami, qu’on vous le donne bien moins pour réjouir votre vanité, que pour le corriger de son orgueil. »

S’adressant aux maîtres : « Nous ne nous vengeons plus de vous, nous vous corrigeons : ce n’est plus votre vie que nous poursuivons, c’est la barbarie de vos cœurs que nous voulons détruire ; nous vous jetons dans l’esclavage pour vous rendre sensibles aux maux qu’on y éprouve ; nous vous humilions, afin que, nous trouvant superbes, vous vous reprochiez de l’avoir été. »

La pièce est jalonnée des « invariants conflictuels » : certitude, conflit vécu en fonction des habitudes de l’époque, contrainte, surenchère, jugement, prêt d’intention, abus de position dominante, vengeance,… Mais l’inversion des rôles permet d’intervertir l’image que l’on a de l’autre en soi ; l’inconfort de la situation, la plongée violente dans une position impossible permettent une certaine prise de conscience, à défaut d’une véritable métamorphose.


Changement de point de vue

Arlequin vite ému, s’adressant à Trivelin : «  Je lui voulais souvent un mal de diable, car il était quelquefois insupportable : mais à cette heure, tout est payé, je lui donne quittance. » Pratiquant une certaine forme de distanciation, il pardonne à son maître sans contrainte ni arrière pensée : « …Tu veux que je partage ton affliction, et jamais tu n’as partagé la mienne. Eh bien va, je dois avoir le cœur meilleur que toi, car il y a plus longtemps que je souffre, et je sais ce que c’est que la peine ; tu m’as battu par amitié, puisque tu le dis, je te le pardonne ; je t’ai raillé par bonne humeur, prends-le en bonne part, et fais-en ton profit… car je ne te ressemble pas, moi, je n’aurai point le courage d’être heureux à tes dépens. » Iphicrate : « Ta générosité me couvre de confusion. » Plus de dynamique contraignante, l’inversion « des rôles a joué son rôle » !

Cléanthis, quant à elle, trouve un exutoire à son ressentiment dans cette inversion des rôles et en appelle à la vengeance. Trivelin doit la modérer : « Doucement, point de vengeance… Allons, modérez-vous… En voilà donc assez pour à présent… » Elle n’abandonnera sa position que face à un Arlequin modérateur et convaincant : « Allons, ma mie, soyons bonnes gens sans le reprocher, faisons du bien sans dire d’injures. Ils sont contrits d’avoir été méchants, cela fait qu’ils nous valent bien… »


Les prises de conscience

Le conflit ne peut trouver son issue que dans un abandon des maîtres contraints pour retrouver leur statut d’accepter le portrait peu flatteur de leurs valets. La conversion des maîtres paraît peu authentique en regard de celle d’Arlequin. Ce dernier éteint le conflit, en accédant à la morale, par la pitié et le sentiment, en se voyant dans l’autre, en s’identifiant à l’autre, en ressentant sa douleur et son humiliation, en se vivant bourreau plutôt que victime. Arlequin, captif de son statut de valet qu’il ne peut en changer durablement sous peine de ne plus être lui-même, réintègre sa condition de plein gré. Et par là même entraîne le changement chez les autres.

Constatant la réconciliation collective souhaité par Trivelin, celui-ci peut compléter la leçon : les épreuves infligées aux maîtres testaient aussi les esclaves. Leur vraie victoire est dans leur pardon ; et tire la morale de la comédie en disant aux serviteurs : « Nous aurions puni vos vengeances comme nous avons puni leurs duretés » et aux maîtres : « Vous avez été leurs maîtres, et vous avez mal agi ; ils sont devenus les vôtres et ils vous pardonnent ; faites vos réflexions là-dessus. La différence des conditions n’est qu’une épreuve que les dieux font sur nous. »

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