L'Ordre et la Morale

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L'Ordre et la Morale
L’Ordre et la Morale, réalisé par Mathieu Kassovitz et sorti le 16 novembre 2011.

Une synthèse proposée par Sophie Laurent.

Sommaire

En bref

L’Ordre et la Morale retrace les évènements conflictuels survenus sur l’île d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, en 1988.

Contexte historique

À la veille du second tour des élections présidentielles de 1988, des commandos du FLNKS attaquent deux gendarmeries sur l’île d’Ouvéa. Au cours de ces attaques, 4 gendarmes sont tués et 27 autres sont fait prisonniers. La réponse de la France consiste à envoyer sur place 300 militaires, ainsi que la gendarmerie (au travers du GIGN). Des interrogatoires violents sont menés sur les habitants de l’île. Le capitaine du GIGN se positionne alors comme négociateur dans le conflit et tente d’inciter les indépendantistes kanaks d’un côté, et les représentants du gouvernement de l’autre, à entrer en discussion. Cependant, le gouvernement ordonna le 5 mai 1988 l’assaut de la grotte dans laquelle les indépendantistes et les otages se trouvaient. Lors de cet assaut, 19 kanaks et 2 militaires périrent.

Analyse du point de vue du médiateur

Deux conflits différents sont présents tout au long du film :

  • Le conflit entre les représentants de l’État et la communauté kanake, et
Le conflit entre l’armée et la gendarmerie.
  • Le conflit entre les représentants de l’État et la communauté kanake

Du côté des représentants de l’État

  • Les PIC sont fréquents du côté des représentants de l’État : quelques illustrations :
  • Jugements / interprétations : « c’est quoi ces kanaks, des cannibales ! ».
  • Prêts d’intentions : avant d’arriver sur l’île « on a même parlé de décapitation et d’exécution sommaire [de la part des kanakes]».
  • Contraintes : « le gouvernement n’a pas l’intention de se laisser commander par une bande de forcenés ».

Les gendarmes se basent aussi sur des « on dit ».

  • Il faut souligner le rôle du colonel de gendarmerie qui, lors de la libération des otages du sud, reconnaît la maladresse de kanaks et le fait qu’ils n’ont pas su faire autrement : « ils n’ont pas voulu ce qui s’est passé ».

Du côté des kanaks :

  • Les PIC sont également présents du côté des kanaks, notamment :
  • La contrainte :
- Le sentiment de contrainte de la part de l’État français est fortement ancré : « vous n’êtes pas ici en pays conquis », « vous nous piétinez ».
- S’ajoute un sentiment d’oppression intergénérationnel : « Ça fait combien de temps que vous faîtes ça au peuple kanak ?! » En effet, la particularité de ce conflit est qu’il s’étend sur plusieurs générations.
- La contrainte est également ressentie par les menaces de l’armée et injures à l’égard de la population pour obtenir des informations.
- Les kanaks expriment aussi que la République française leur impose une culture qui leur est étrangère.
- Lorsque la gendarmerie constate que le chef du village a été arrêté et est enchaîné, le gendarme lui promet qu’il va le faire libérer. Le chef répond qu’il est trop tard ; il ne voit donc pas de solution de sortie. « Vous allez payer ce que vous nous faîtes ici » : La contrainte et l’humiliation conduise à une surenchère.
  • Prêt d’intention : Les kanaks attribuent au gouvernement la pensée que ce dernier ne les considère pas comme un peuple.
- Le manque de reconnaissance est très présent chez les membres de la communauté kanake. Il en résulte une contestation de l’autorité et une revendication d’autonomie.
- Le besoin d’être écouté des kanaks est aussi patent comme ils le soulignent à plusieurs reprises.
- Est également fortement présent le sentiment de propriété du sol : « ici c’est kanaki », ce qui conduit à un problème identitaire.

Il est intéressant de noter que le rôle du « vieux » kanak qui prône le dialogue et qui essaie d’apaiser les tensions du côté de la communauté kanake. « Quand le vieux parle, il faut l’écouter ; c’est la parole qu’il faut respecter ».

  • Mécanisme de surenchère – Approche du différend dans l’adversité.

Les kanaks soulignent à plusieurs reprises qu’ils n’avaient pas l’intention de tuer, que leur but initial était une occupation pacifique pour contrer une loi qui signifierait pour eux la fin de leurs coutumes. Cette loi dépassait leur seuil d’acceptation : « on ne pouvait pas laisser passer ça ».

Ils ont le sentiment d’avoir trop avancé dans la voie de l’adversité pour l’abandonner à ce stade (« faut qu’on soit courageux, on ne fera pas retour en arrière ; c’est allé trop loin. Les morts l’auront été pour rien »). La seule issue appréhendée est alors la domination sur l’autre. À ce stade, les kanaks considèrent la négociation comme un abandon et non comme une alternative.


Le capitaine de gendarmerie :

  • Le capitaine se présente initialement comme négociateur avec pour métier de sauver des vies. Il indique que, ce jour-là, il n’y pas pu faire son métier : il ressent une contrainte imposée par les autorités françaises.

Il affirme « il faut que je fasse en sorte que tout le monde se comprenne », mais il fera face au problème du temps qui lui est imparti et au contexte politique. Une autre difficulté à laquelle il se verra confronté est l’impossibilité de discuter directement avec la personne ayant le plus haut niveau décisionnel du côté de l’État (le président) pour la sortie du conflit.

  • « À force de nous faire croire qu’on a affaire à des terroristes, on déshumanise nos adversaires et on rend les violences plus faciles au détriment d’une future négociation » : en effet, pour qu’un dialogue débute, et donc qu’une négociation puisse se faire, il faut considérer l’autre, s’altérocentrer, alors que les violences engendrent la surenchère.

Le conflit entre l’armée et la gendarmerie

De nouveau, nous retrouvons les PIC présents chez les deux ensembles de protagonistes de ce conflit :

Au niveau de la gendarmerie :

• Dès l’arrivée en Nouvelle-Calédonie, la contrainte est présente puisque la gendarmerie se sent entravée par la présence de l’armée : « c’est le merdier, qu’est-ce-que l’armée de terre vient foutre ici ?! ». Puis, cette entrave est encore présente lors de la première discussion avec l’armée lorsque la gendarmerie demande « quelle est ma liberté d’action ? ».

  • Le prêt d’intention se retrouve aussi en ce qui concerne :
- les procédés utilisés par l’armée pour parvenir à ses fins : « les objectifs ne sont peut-être pas différents [entre l’armée et la gendarmerie], mais les méthodes sûrement » ;
- les objectifs de l’armée : « vous la voulez votre petite guerre » : les gendarmes prêtent à l’armée l’intention de créer un conflit plutôt que de libérer les otages et attribuent au général le seul objectif de gagner une médaille en fin de carrière plutôt que de se soucier des conséquences d’une intervention armée.
  • Le jugement est également présent de la part des gendarmes : « Vous êtes bouchés, complément aveugles » [à destination de l’armée].
  • Les gendarmes sont conscients que seul le dialogue permettra de résoudre le conflit : « Avec les kanaks on obtient beaucoup en discutant ».

Au niveau de l’armée

  • Des PIC sont également émis par l’armée, par exemple : Jugement : « je n’ai pas de détails du déroulement, mais je sais qu’ils se sont laissés avoir comme des brèles » [à destination des gendarmes] ; Contrainte : « t’es qui ? de la gendarmerie ? j’en ai rien à foutre de tes ordres »
  • L’armée ne comprend pas la position des gendarmes dans la mesure où l’armée vient les aider à libérer d’autres membres de la gendarmerie et qu’ils attendaient une reconnaissance : « C’est pour la gendarmerie que je reste ici ».
  • « Il n’y aura pas de victoire sans une bonne cohésion » : L’armée utilise le terme guerrier de « victoire », une terminologie d’adversité, et non de « libération des otages » ou de « sortie du conflit ». L’armée représente ici la culture de l’adversité face à la gendarmerie qui représente une sortie du conflit par le dialogue.
  • Le film met également en exergue que la sortie du conflit par l’adversité ne permet pas de purger les émotions et cette issue n’est pas durable. Elle n’a fait que naître le sentiment d’injustice et le désir de vengeance : « Quand il va rentrer, il va dire à son frère que tu as essayé de le tuer. Il va se venger. Dans 5 ans ou dans 10 ans ».

Dès lors, un rétablissement du dialogue entre les communautés était indispensable pour apaiser les tensions et trouver des solutions.


La sortie du conflit : Les « médiateurs du Pacifique »

Les Médiateurs du Pacifiques

Il est intéressant de faire un parallèle avec le documentaire « Les Médiateurs du Pacifique », réalisé par Charles Belmont, 1997 :

Après la libération des otages, illustrée par l’Ordre et la Morale, les communautés kanake et caldoche s’affrontent (les kanaks souhaitant l’indépendance et les caldoches s’y opposant).

Une « mission de médiation » est envoyée par le premier ministre en vue de rétablir le dialogue. Ainsi, après l’intervention militaire, la force est mise de côté.

L’équipe de « médiation » est composée de sept membres, à savoir d’un représentant de chacune des trois familles spirituelles présentes en Nouvelle Calédonie, et de quatre personnes issues de l’appareil étatique. Il est à noter que, malgré l’intitulé du documentaire, le terme de médiateur n’apparaît pas correct dans la mesure où ces médiateurs ne sont pas indépendants, ni impartiaux, voire pas neutres quant à la solution.

La médiation dure 22 jours et les médiateurs ont rencontré 1500 personnes (seules ou en groupe).

Le représentant des indépendantistes accepte de renoncer à une indépendance immédiate. Le représentant caldoche accepte de ne pas exclure une éventuelle indépendance future et accepte une plus grande répartition des richesses.

Grâce à cette médiation, un accord écrit a pu être établi : les accords de Matignon du 26 juin 1988, puis l’Accord de Nouméa en 1998 (qui prévoit un transfert de souveraineté aux environs de 2018 et, dès 2014, l’organisation d’une consultation électorale pour permettre aux populations de se prononcer sur l’organisation politique de la Nouvelle Calédonie).

Grâce au dialogue, les personnes impliquées dans ce conflit - initialement dans une posture d’adversité exacerbée - ont pu trouver des solutions pérennes à leur différend. Au travers de ce documentaire, nous assistons à un passage d’une posture d’adversité à un dialogue altéro-centré, avec une reconnaissance réciproque.

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