La Cloche d'Islande : des points de vue légitimes ?

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Version du 7 septembre 2012 à 17:55 par Jean-Louis Desvaud (discuter | contributions)

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"LA CLOCHE D’ISLANDE" : DES POINTS DE VUE LÉGITIMES ?

Halldor Kiljan Laxness, prix Nobel de littérature en 1955, a écrit "La Cloche d'Islande" peu avant l’indépendance de l’Islande (1944). Il situe son récit dans la première moitié du 18ème siècle : C’est probablement l’époque la plus tragique de l’histoire de l’Islande, conséquence de la dure exploitation du pays par le royaume du Danemark, de la famine liée au blocus danois, des épidémies, des éruptions volcaniques et d’un refroidissement climatique local.

Le cadre :

Au milieu du 16ème siècle, les luthériens l’avaient emporté sur les catholiques et le dernier évêque catholique Islandais, Jón Arason, avait été assassiné. Ceci fait partie du « décor » du livre, dont les acteurs sont, entre autres, un archiprêtre (Sigurd Sveinsson) qui semble nostalgique du catholicisme et que Laxness décrit comme « ascétique et sombre », un évêque (gendre du gouverneur Eydalin), un noble Islandais émigré au Danemark (Arnas Arnaeus) et devenu « commissaire du Roi », et surtout une « femme-elfe » (la très belle Snaefrid, fille du gouverneur Eydalin qui sera destitué) et un pauvre fermier, aventurier malgré lui (Jon Hreggvidsson). Le lecteur retrouve ces deux derniers tout au long du livre. Au cours de cette saga, l’auteur nous propose des points de vue particuliers.

Les points de vue des misérables[1] :

Dans le livre, il est fait état de la justice pratiquée par les luthériens de l’époque, très répressive : Les présumés coupables sont toujours sévèrement punis, souvent estropiés, parfois exécutés. Les femmes adultères étaient noyées : « la mare aux noyades » était toute proche de Thingvellir, sur la faille Almannagjá (la faille de tous les hommes) où se tenait toujours le parlement Islandais, l'Althing, depuis 930. Ce passage du livre relate les points de vue des condamnés qui sont convoqués pour une éventuelle révision de leur procès et des sanctions souvent irréversibles qui avaient suivi :

Un ancien condamné :

« Un homme à la voix fluette, que l'on avait oublié d’exécuter pour inceste, parla de la sorte : Ma sœur fut noyée, comme tout le monde le sait, et je me fis voleur de grand chemin par la grâce de Dieu, puis je parvins dans un autre quartier du pays où je circulai sous un faux nom. Ma première action fut de dénoncer au chef du district les voleurs de grand chemin, on les captura et on les lapida. Évidemment, je fus reconnu finalement, et pendant dix ans, tout le monde a su qui j'étais. Pendant dix ans, je suis allé, plein de repentir, de porte en porte, et il y a beau temps que les gens m'ont rendu leur faveur en tant que criminel envers Dieu et envers eux, et ils se sont montrés bons pour moi. Et voilà qu'il s'avère, après dix années, que c'est un tout autre homme et une tout autre femme qui ont eu cet enfant pour lequel ma sœur a été noyée parce que c'aurait été de moi qu'elle l'avait eu. Qui ai-je été pendant toutes ces années, et qui suis-je à présent ? Est-ce que quelqu'un me fera l'aumône après cela ? Quelqu'un m'accueillera-t-il dans un esprit de miséricorde et d'indulgence désormais ? Non, on va rire de moi dans tout le pays. On ne me jettera pas même une queue de poisson. On va lâcher les chiens sur moi. Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu ôté ce crime ? »

Un autre ancien condamné :

« On m'a appris, tout enfant, à vénérer les chefs, dit un vieux vagabond avec des sanglots dans la gorge. Et voilà que dans mes vieux jours, il me faut voir de quelle façon on traîne devant le tribunal quatre des bons chefs de districts qui m’ont fait flageller. S'il n'y a plus personne pour nous flageller, qui va-t-il falloir vénérer, alors ? »

Et aussi ce propos, qui me rappelle des positions semblables déjà exprimées dans le chef d’œuvre (à mon sens) de Laxness « Gens Indépendants » publié en 1935 :

« Le malandrin aveugle dit : Restez en paix, mes frères, tandis que nous attendons la soupe du roi. Nous sommes la populace, les plus minables créatures de la terre. Prions pour le succès de tout homme puissant qui entreprend d'aider les gens sans défense. Mais il n'y aura pas de justice tant que nous-mêmes ne serons pas des hommes. Les siècles passeront. L'amendement à la loi que nous avons obtenu du dernier roi sera repris par le prochain. Mais un jour viendra. Et le jour où nous serons devenus des hommes, Dieu viendra à nous et sera avec nous. »

Les points de vue des Danois :

A l’époque où Laxness situe son récit, l’Islande passait aux yeux des Danois, et peut-être du monde, pour une région du quart-monde et ceux-ci en méprisaient les habitants ;

ainsi l’officier d’ordonnance d’un colonel Danois :

« Mon maître a lu dans des livres renommés que les Islandais sont primo, des voleurs, secundo, des menteurs, tertio, des vantards, quarto, des pouilleux, quinto, des ivrognes, sexto, des débauchés, septimo, des couards bons à rien pour la guerre. »[2]

Le conseiller d’Etat (du Danemark) chargé des affaires d’Islande :

« Mon opinion est que nous avons toujours manqué, en Islande, d’un fléau suffisamment radical pour que la canaille qui infeste ce pays disparaisse une bonne fois pour toutes, afin que les quelques gens qui sont bons à quelque chose puissent, sans être dérangés par les mendiants et le voleurs, tirer le poisson dont la Compagnie a besoin et préparer l’huile de baleine qu’il faut à Copenhague. »[3]

Les points de vue des nantis Islandais[4] :

L'envoyé du roi (Arnas Arnaeus) :

« Si le Seigneur veut qu'il y ait des pauvres afin que les chrétiens puissent les avoir tout près d'eux et prendre exemple sur leur pauvreté, n'est-ce pas alors aller contre Sa volonté que de vouloir soulager leur détresse ? Que vienne le jour où les pauvres auront de quoi se vêtir et manger, sur quoi les chrétiens prendront-ils alors exemple pour vivre ? Où alors faudra-t-il apprendre cette simplicité du cœur qui est agréable à Dieu? »

L’épouse de l’évêque :

« Puisque la conversation concerne les pauvres, il me revient en mémoire, une fois encore, le souvenir qui reste attaché à cette maison-ci de Skalholt, lorsqu’une de mes devancières fit abattre la voûte de pierre que la nature avait édifiée au-dessus de la Bruara, interdisant de la sorte aux pauvres le chemin qui menait à l'évêché. Cet affreux souvenir m'émeut bien souvent, comme si j'y avais eu personnellement part. J'ai souvent pensé à faire faire là, de nouveau, quelque espèce de pont, afin que les pauvres ne soient pas réduits à mourir sur l'autre rive, de l'autre côté. C'est certainement un affreux péché de démolir le pont d'amour chrétien que Dieu veut voir jeter entre les pauvres et les riches. Et pourtant, quand je me mets à réfléchir, il me semble que mon ancienne devancière ait eu des excuses : l'honneur de l'Islande n'aurait guère été accru du fait que l'évêque de Skalholt aurait été réduit à la mendicité et que des vagabonds faméliques auraient investi l’évêché. »

L’évêque :

« Ma très chère, dis-moi qui n'est pas mendiant devant Notre Rédempteur. Et crois-moi, souvent j’ai envié un vagabond aux pieds nus qui dormait au bord du chemin, sans souci, souhaitant pouvoir rester dans un groupe de mendiants étendus sur le sable près d'une cascade, à contempler les oiseaux en priant Dieu sans avoir de responsabilités envers qui que ce soit. Ce sont de lourds fardeaux que ceux dont le Seigneur nous a chargés, nous qui sommes les administrateurs de ce pauvre pays, in temporalibus aussi bien qu’in spiritualibus, quoique le peuple ne soit guère pressé de nous remercier. »

Posture du médiateur quant à la légitimité de ces points de vue :

Le contexte décrit par Laxness est celui d’une misère absolue pour une très large part de la population de l'Islande. Je n’ai indiqué que quelques phrases qui m’ont semblé illustrer les « points de vue » de plusieurs des personnages. Laxness, lui, les pose tous factuellement, et fait ainsi semblant de ne pas avoir de parti-pris. Sauf, bien sûr, que la nature même des propos amène le lecteur là ou l'auteur avait probablement l'intention de l'amener. À supposer qu’il soit sollicité dans un tel contexte, je crois que les questions préalables qu’un médiateur doit alors se poser sont relatifs aux articles 5.2, 5.3, 5.4, 5.6.2 et 6.15.1.2 du Codeome, car il n'est pas immédiat d'avoir un regard "non-jugeant".

Par ailleurs et si donc ce médiateur était amené à tenter de mettre en pratique les techniques qui sont les siennes auprès de ces personnages, probablement que lors des entretiens individuels il faudrait, sans juger, s'efforcer d'emmener chacun à aller au fond de ses propres postures. En effet la manière utilisée par le narrateur pour les relater suggère que les propos des uns et des autres sont guidés par leur appartenance à une catégorie sociale ou une autre, et que ce n'est pas toujours leur libre expression. Seuls les deux principaux personnages (Jon Hreggvidsson et la belle Snaefrid) semblent pouvoir souvent s'exprimer ouvertement et directement, sans chercher systématiquement à afficher de manière normative ce que les autres attendent.

Enfin, et je ne sais si cela est dû au style de Laxness ou à la culture Islandaise, le rôle du médiateur lors de la rencontre des parties serait pour une part facilité parce que les échanges entre ces personnages sont toujours courtois, même entre farouches ennemis, et pour une part rendu plus difficile car précisément cette courtoisie s'accompagne parfois d'un nécessaire décryptage.
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[1] Extraits des pages 357 à 360 de l’édition française de 1991 chez GF Flammarion (ISBN 978-2-0807-0659-1)
[2] p. 150
[3] p. 415
[4] Extraits des pages 274 à 276


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