La Controverse de Valladolid

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La Controverse de Valladolid de Jean-Claude Carrière lu par Martine Balland

Un débat politique dans l’Espagne chrétienne du XVIème siècle autour de la question suivante : les Indiens du Nouveau Monde sont-ils des hommes comme les autres ?

Sommaire

L’auteur

Lorsqu’il publie, en 1992, le récit-fiction qu’il intitule la « Controverse de Valladolid », l’écrivain Jean-Claude Carrière s’intéresse à un débat de théologiens qui eut réellement lieu en 1550/1551 en Espagne (Valladolid). Une dispute longue et âpre, qui opposa pendant plusieurs mois de manière épistolaire deux hommes, le moine dominicain Bartholomé de Las Casas, défenseur des droits des Indiens au théologien et philosophe, et Gines de Sépulvéda, ami de Cortès et défenseur des conquistadors. Une interrogation des fondements de l’impérialisme européen.

Le contexte historique de la Dispute

Lorsque Charles Quint suspend les guerres de conquête, ni le statut des Indiens (sont-ils égaux aux espagnols ?) ni leur sort (doivent-ils être traités en hommes libres ?) n’ont été véritablement tranchés. L’église, comme la Couronne espagnole, tentent de réglementer le statut de ces indigènes. Mais leurs positions sont le plus souvent contradictoires. Ces questions vont alors faire l’objet d’un débat tenu à l’initiative du Pape et sous l’arbitrage de son Légat : il s’agit d’éclairer celui qui doit trancher, le Pape et à certains égards le Roi Charles Quint.

Deux spécialistes de l’église que tout oppose sont mobilisés. Las Casas, ancien évêque du Mexique qui connaît bien les terres nouvelles. Il a essayé à maintes reprises de convaincre les Espagnols qu’ils devaient considérer les Indiens comme leurs égaux. Sépulvéda, fin lettré rompu à l’art de la polémique qui justifie les guerres de conquête menées contre les Indiens par la thèse aristotélicienne de la servitude naturelle. Il cherche aussi à légitimer les conquêtes des nouveaux territoires car il est un proche du Roi. « Aujourd’hui le Saint-Père m’a envoyé jusqu’à vous pour une mission précise : décider avec votre aide si ces indigènes sont des êtres humains achevés et véritables, des créatures de dieu et nos frères dans la descendance d’Adam. Ou si au contraire comme on l’a soutenu, ils sont des êtres d’une catégorie distincte, ou même les sujets de l’empire du diable » : c’est ainsi que le Légat du Pape dans le récit de J-C Carrière entame le débat.

Le genre : le discours judiciaire

En rédigeant la version théâtrale (1999), l’idée de l’auteur est de mettre en scène une véritable confrontation avec échanges d’arguments entre les différents protagonistes sur des questions complexes telles que la qualité d’homme de ces Indiens, leurs droits, et de manière générale la colonisation du Nouveau Monde.

Historiquement, les différents protagonistes ne se sont vraisemblablement pas rencontrés, mais dans un souci d’efficacité argumentative, l’auteur condense l’action, le temps et le lieu (trois jours dans un Monastère de Valladolid).

Un nombre restreint de personnages sont convoqués: Las Casas, Sépulvéda, le Supérieur du Couvent dominicain et le Légat du Pape, ces deux derniers n’étant que des outils au service de l’argumentation des ecclésiastiques. Avec la confrontation des deux théologiens, c’est une lutte d’influence à laquelle on assiste entre l’aile humaniste du Clergé d’une part (l’ordre dominicain, les frères franciscains), et les scolastiques d’autre part (alliés quant à eux, aux colons). Le spectateur se substitue quant à lui à un auditoire et est invité à peser les arguments des deux camps, à prendre parti en attendant le verdict.

La forme adoptée est celle d’un procès dans le but de dramatiser la dispute et non dans un souci de vérité historique. Le discours judiciaire permet de discuter sur le vrai et le faux de manière contradictoire. Dans ce genre de discours, l’auditoire est un tribunal, on vise à accuser (réquisitoire) ou à défendre (plaidoirie). Le discours porte sur les faits qui se sont passés, il s’agit de les établir, de les qualifier, de les juger. Il est fait appel aux notions de justice et d’injustice. C’est le raisonnement syllogistique et déductif (l’enthymème) qui est utilisé. Ce qui permet à l'auteur de faire émerger un des grands débats de l’Histoire totalement inconnu du grand public.

Dans ce procès, le Légat du Pape joue le rôle du président du tribunal qui oriente les débats, distribue la parole, pèse les arguments de l’avocat de la défense B. de Las Casas et de l’avocat de l’accusation  G. de Sépulvéda: « Frère Bartholomé, vous avez la parole... le Saint-Père m’a envoyé en Espagne pour une mission précise. Mais ce que nous dirons ici, si je l’estime nécessaire, ne dépassera pas les murs de cette pièce. J’ai vu le Roi. Il est de cet avis ». Les autres n’ont rien à dire.

Derrière les théologiens se trouvent l’auditoire, des moines, qui n’ont jamais mis les pieds en Amérique : « ils approuvent pourtant, par commodité de pensée. Il est rare que ceux qui établissent des catégories sociales entre les hommes se rangent eux-mêmes sur les bas degrés de l’échelle ».

De nombreuses preuves sont apportées, des témoins sont convoqués : deux colons, une famille indienne, des objets de culte et des bouffons dont on attend qu’ils vérifient si les indiens sont capables de rire. L’objet de la dispute est clairement énoncé : « ces indigènes sont-ils des êtres humains achevés et véritables, des créatures de dieu ? ».

S’agit-il d’un procès sans coupable ? Non, plutôt la mise en scène d’une joute oratoire violente, brutale entre deux orateurs dont le talent et l’énergie sont mis au service des causes qu’ils défendent. C’est le Légat du Pape et lui seul qu’il faut convaincre : « A la fin de notre débat, la décision que je prendrai sera ipso facto confirmée par Rome ». Il est un arbitre redoutable peut-être, mais ouvert à certains arguments et capable parfois de discerner le vrai du faux : « Mais où commence et où s’achève ce droit que nous nous donnons d’intervenir chez les étrangers ?...lorsque des actes à nos yeux criminels se commettent dans d’autres pays soumis à d’autres lois, adorant d’autres dieux, devons-nous dons toujours intervenir par nos armes ?... »

Et pour cela il faut trouver les mots qui conviennent et qui permettront de trancher non pas en fonction de la vérité mais des règles du duel oratoire. Il n’y a pas de place pour l’improvisation.

L’argumentation

Le Légat du Pape ouvre le débat en donnant la parole à Las Casas. Après avoir cité habilement une parole du Christ « je suis la vérité et la vie » et commenté « je vais m’efforcer de dire la vérité sur ceux à qui nous sommes en train d’enlever la vie », le moine entre rapidement dans le vif du sujet. Il décrit longuement les massacres subis par les populations indigènes démontrant à quel point les Espagnols ont été cruels et inhumains (démonstration qui s’apparente à un argument ad hominen). Argumentateur non scientifique, homme d’expérience et de terrain, témoin direct « dès le début on les a jetés en masse dans les mines d’or et d’argent, et là ils meurent par milliers. », observateur et descripteur de faits, il cherche dans le cœur et la raison, les Ecritures ou les témoignages, des preuves de l’humanité des Indiens. Le moine humaniste prend la parole avec véhémence, n’hésite pas à rétorquer, à opposer à son adversaire avec finesse et habileté, ses propres paroles et ses propres actes : « et pourquoi jugez-vous leur nourriture détestable ? Y avez-vous goûté ? », à impliquer l’ensemble des protagonistes : « En frappant des innocents, nous leur avons appris la cruauté et l’égoïsme, nous les avons faits à notre image ». Sans se laisser jamais surprendre (ou rarement) ni par les pseudo arguments scientifiques, ni par les tentatives d’affirmation ou de dénégation. A la question de la barrière des espèces : « un humain ne peut féconder une guenon. Peut-il féconder une indienne ? » Las Casas, cinglant, répond « Aucun doute. Le premier soldat qui sauta sur une femme et l’engrossa, en fit la démonstration ! ». Le dominicain témoigne de sa conviction de manière rigoureuse, dynamique, énergique et chaleureuse en sachant impliquer les doutes légitimes pour mieux les balayer.

Sépulvéda développe quant à lui sa défense de la colonisation à outrance (et de l’idéologie ethnocentriste) « Ils sont d’une autre catégorie, nés pour servir et être dominés », d’une manière savante avec force figures de style. Il commence l’attaque par une salve de questions visant à discréditer son adversaire par des allusions personnelles : « Depuis le début, au contraire des musulmans, ces nouvelles peuplades vous ont fasciné et pourrait-on dire séduit. Pourquoi ? je ne sais pas. Mais on voit bien que vous parlez avec excès. » Ou bien « cependant, vous savez que des voyageurs très raisonnables, et qui comme vous sont allés là-bas, ont rapporté des souvenirs tout à l’opposé des vôtres. » Et pour mieux défendre ses positions personnelles : « Le Christ aime ce combat ! Il aime cette conquête ! Sinon, croyez-vous qu’il aurait permis ce nouveau massacre des innocents ? ». Des arguments qui sont ceux de la guerre sainte.

La construction de son discours est exemplaire. Face aux faits observés par un témoin direct, il développe efficacement une rhétorique basée sur des témoignages indirects et souvent douteux, des interprétations partiales orientés vers la construction d’un mensonge : « Chrétiens et esclaves, non. Les deux termes s’excluent l’un l’autre. Et je dis, moi, pourquoi pas ? Pendant quelques temps, en tout cas, en attendant une conversion générale. Sinon, que faire de ceux qui ne veulent pas devenir chrétiens ? Laissons Saint Luc vous répondre, par une parole qui fut recueillie de la bouche même du Christ : force-les à entrer ». S’adressant à Las Casas : « je comprends que la logique vous gêne, car vous parlez sans cesse dans la contradiction...nous voyons qu’ils refusent notre foi, qu’ils restent fixés à leurs erreurs. Mais si le Christ le voulait, ils seraient tous chrétiens !...ils sont placés par naissance hors de l’effet de la grâce divine. Ils ne rejettent pas le Christ. C’est le Christ qui ne veut pas d’eux dans son royaume » et aussi : « Les indigènes ont reconnu eux-mêmes que les conquérants leur étaient envoyés par quelques force supérieure ».

C’est lui qui a imaginé de faire venir d’Amérique pour expérimentation « quatre spécimens de cette espèce indienne » avec l’accord de Légat : le père, la mère et leur bébé et une statue d’une de leurs idoles, le Serpent à plumes. A propos de celui-ci : « Voici les monstres devant lesquels ils se prosternent...comment comparer cette pierre aux chefs-d’œuvre des Italiens ?...le sauvage n’a pas le sens du beau, nous le savons. Esclave de naissance, l’accès à la beauté lui est par nature interdit ».

Sophismes, digressions, allusions, ironie, silence maîtrisé, rien n’est laissé au hasard. Mensonge du colonisateur qui légitime cette guerre en revendiquant pour l’Espagne chrétienne un droit a priori sur l’Amérique et ses habitants barbares.

Légat en posture de Médiateur ?

Non, Légat n’est pas vraiment dans une posture de médiateur; il utilise sa situation pour contraindre et imposer le changement. Lequel ? Là est la question...

En introduisant le débat, il définit néanmoins un cadre de règles du jeu dont il est le garant : «…d’un côté comme de l’autre il faudra tout dire même ce qu’on ne dit jamais ».

Il y a aussi de l’esprit de médiation dans ses paroles et dans ses attitudes : « Le Saint-Père m’a envoyé en Espagne pour une mission précise. Mais ce que nous dirons, si je l’estime nécessaire, ne dépassera pas les murs de cette pièce. J’ai vu le Roi. Il est de cet avis. » ainsi qu’une liberté qui témoigne d’une réelle ouverture d’esprit. Ecoutant Las Casas décrire l’organisation sociale de la société amérindienne et face à l’attitude condescendante et critique de Sépulvéda, il questionne : « Les Indiens avaient donc raison de s’opposer à nous ? » et plus loin : « il me faut réfléchir. Nous reprendrons la dispute demain matin ».   Légat se trouve dans une posture d’arbitrage, arbitrage que doit rendre Rome et qui peut se faire contre ses propres intérêts. Directement intéressée par l’issue de la controverse, l’Eglise est juge et partie. Arbitre intransigeant, il l’est lorsqu’il exige à plusieurs reprises le silence de frère Bartholomé qui ne peut se retenir d’intervenir, ou bien lorsqu’il exige de Sépulvéda un raisonnement rigoureux : «…s’ils ne sont pas des êtres humains du même niveau que le nôtre, s’ils sont proches des animaux, peut-on leurs reprocher ces sacrifices ? ».

Arbitre ouvert au débat lorsque face à une sculpture réalisée par des Indiens et que Sépulvéda dénigre, Las Casas s’écriant : « Mais je ne peux pas laisser dire ça! ils ont leur idée de l’art ! et ils s’en contentent. Comment affirmer que leur expression est très inférieure à la nôtre…? » Légat lui-même intrigué n’a pas interrompu le dominicain, attentif à cette argumentation nouvelle, qui s’intéresse aux coutumes des peuples. Il fait remarquer : « il s’agit d’un terrain de discussion des plus délicats, où nous risquons d’être constamment ensorcelés par l’habitude prise depuis l’enfance, que nous avons de nos propres usages, lesquels nous semblent de ce fait très supérieurs aux usages des autres ».

Mais Légat, qui va reconnaître à l’issue du débat l’humanité des Indiens, n’oublie pas les colons, la Couronne et l’Eglise qui reste fidèle à son implication coloniale et ethnocentrique : « Il faut en tout cas savoir une chose. Si nous devons les payer, les traiter comme des Chrétiens, leur accorder des lois, nous occuper d’eux et de leurs familles, ça va coûter beaucoup d’argent. Cet argent,il faudra le soustraire aux revenus de la Couronne et aussi aux revenus de l’Eglise… ».

Conclusion

Jean-Claude Carrière, en écrivant ce texte, a voulu montrer que la rhétorique sert la vérité par le débat à plusieurs, où chacun joue sa partie aussi bien que possible jusqu’à ce que le plus vraisemblable s’impose à tous.

La rhétorique, invention grecque, est toujours présente car toujours utile à l’avancée de nos débats sur les questions de société où la vérité est la résultante de confrontations et d’échanges d’arguments. En ce sens, comme le note Olivier Reboul, la rhétorique est un outil de la démocratie.

Rhétorique et Médiation

En médiation il s’agit d’une rhétorique spécifique tournée vers l’Autre.

Bien que le Légat du Pape ne soit pas vraiment un médiateur, il cherche à faire admettre la vérité, mais surtout à faire admettre un regard sur l’Autre sans préjugé, haine ou calcul. Une attitude de médiateur en quelque sorte.

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