La conquête de l’Amérique. La question de l’autre

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La conquête de l’Amérique. La question de l’autre. est un livre de Tzvetan Todorov lu par Olivier Marcelin.

Sommaire

Introduction

Mon choix s’est porté sur l’ouvrage de Tzvetan Totorov pour trois raisons principales :

  • D’une part, la découverte et la conquête de l’Amérique fondent notre identité présente, issue de la «rencontre» conflictuelle de deux peuples : les Européens et les Amérindiens.
  • D’autre part, l’auteur met en évidence que la découverte du nouveau monde s’est faite à travers une conquête belliqueuse. L’adversité a globalement primé, au détriment de l’altérité.
  • Enfin, la méta analyse du rapport à l’autre à laquelle se livre l’auteur, nous donne matière à réfléchir en tant que médiateur. En effet, les obstacles que le médiateur doit lever pour accompagner une communication authentique avec l’autre - sans jugements, prêts d’intentions ou contraintes – va à l’encontre des rapports de force qui ont fondé notre identité collective.

Fondamentalement, l’auteur nous invite à une réflexion sur la façon de se comporter à l’égard d’autrui ; et finalement nous amène, à travers le récit et par touches successives, à réfléchir sur nous-mêmes : que ferions-nous à la place de Colon, de Cortés ou de Moctezuma, pour ne citer que ces leaders clés Espagnols ou Mexicains ? Que faisons-nous aujourd’hui dans notre rapport à l’autre ? Quels sont les ressorts historiques et culturels auxquels le médiateur doit faire face dans sa pratique ?

La découverte de l’Amérique : une conquête belliqueuse et non une rencontre entre les Espagnols et les Indiens

Qu’est-ce qui s’est passé au seizième siècle ? Comment le rapport à l’autre s’est-il crée ? Pourquoi le nouveau monde a-t-il été conquis et non partagé ? Quels étaient les mobiles des conquistadores et quelles méthodes ont-ils employé? Pour comprendre ce qui s’est passé et répondre à ces questions, l’auteur se livre à un récit documenté.

Tzvetan Totorov met en lumière trois mobiles de conquête : la richesse (l’or), la possession de la nature et l’expansion du Christianisme.

Contrairement aux apparences, l’or et la richesse ne sont pas les seuls mobiles des Conquistadores. Colon puis Cortés soumettront les Indiens pour piller leurs richesses, c’est un fait indéniable. Mais, ils spolient aussi les Indiens afin d’agrandir le royaume d’Espagne, car les rois catholiques ont financé au départ l’expédition de Colon afin d’étendre leur hégémonie. Colon le dit lui-même : « Ma volonté est de ne passer aucune île sans en prendre possession (…)».

Cependant, des différents mobiles énumérés par l’auteur, le plus ancré dans la volonté de Colon et de Cortés est l’expansion du Christianisme. Comme Colon l’écrit au Pape Alexandre VI en février 1502, « J’espère en Notre Seigneur pouvoir partager son saint nom et son Evangile dans l’univers ». Ensuite, Cortés en particulier et les conquistadores en général, se sont servis de la religion pour arriver à leurs fins. « La croix d’une main et l’épée de l’autre » : telle était leur devise.

Dès lors, cette motivation hégémonique ne laisse aucune place à la découverte des Indiens dans la singularité de leur culture et de leur identité.
La découverte de l’Amérique s’est donc faite dans l’adversité, par des jugements, des contraintes, des prêts d’intention, et finalement par une approche ethno-centrée et non altéro-centrée.

  • Des jugements : les valeurs religieuses des Indiens sont qualifiées d’idolâtries. Les conquistadores ignorent tout de leurs mœurs, de leur histoire et de leurs désirs. Colon décrit les Indiens comme faisant partie de la nature comme les plantes et les animaux qu’il contemple. Il ne cherche pas à communiquer avec eux mais les cantonne à des rôles « de producteurs d’objets, d’artisans ou de jongleurs ». Bref, il parle des Indiens et non aux Indiens. Par cela même, il juge le physique et les mœurs des Indiens sans chercher à connaître leur culture et leur identité singulières. Au final, les Indiens sont appréhendés à travers le système de pensée et de croyance des Européens.
  • Des contraintes : les Indiens sont décimés par les Espagnols. La conquête du nouveau monde s’est traduite par le génocide de 70 millions d’être humains, et par leur soumission totale. Le Christianisme devait dominer et pour cela il fallait soumettre les Indiens pour qu’ils abandonnent leurs religions : la fin a justifié les moyens.
  • Des prêts d’intention : les Indiens sont d’emblée bons ou bestiaux. Leurs attitudes ou comportements ne relèvent pas d’un échange authentique, mais proviennent de la seule vision distante des Espagnols.

Finalement, il y a un refus d’admettre et de s’imprégner des idées et des désirs de l’autre. Les conquistadores ne cherchent pas la vérité dans l’échange avec l’autre, mais veulent confirmer leur vision préétablie de l’autre, celle du sauvage qu’il faut soumettre et évangéliser.

On le voit, l’adversité est au cœur de la stratégie. En somme, la conquête s’est faite par l’aliénation de la volonté de l’autre, non reconnu en tant que personne avec une volonté libre. Bref, les autres sont ceux que l’on subordonne. Plus encore, Cortés, au-delà de sa maîtrise de la technique de la guerre, a fait preuve de manipulation d’autrui dans la communication humaine pour anéantir le royaume Aztèque de Moctezuma. Il va même jusqu’à exploiter le mythe du retour de Quetzalcoalt (à la fois un chef d’Etat et une divinité) en sa faveur. L’expansion du Christianisme par la soumission est son mobile. L’altérité et la communication authentique ne font pas partie de ses préoccupations.

En synthèse, les Espagnols ont vécu une « rencontre physique» avec les Indiens, mais pas une « rencontre humaine ». Cette rencontre s’est faite dans l’adversité. Les récits et les actions des Espagnols sont fondés sur des contraintes, des jugements, des prêts d’intention. Dès lors, les nombreuses descriptions des Indiens nous renseignent davantage sur les Européens, leurs perceptions et leurs motivations.


Qu’en est-il des Indiens : quel a été leur rapport à l’autre venu d’ailleurs ?

Une rencontre se fait à deux. A cet égard, le récit de Tzvetan Totorov met en perspective une autre raison de la victoire militaire foudroyante des Espagnols : le fatalisme fonctionnel et la non-maîtrise des règles de communication des Indiens et de leur leader, Moctezuma.

En effet, comment Cortés a-t-il réussi à prendre possession du royaume de Moctezuma, qui disposait de centaines de milliers de guerriers?

Une première réponse évidente est la supériorité des Espagnols en matière d’armes. Une seconde réponse est le manque d’homogénéité des Mexicains : les Aztèques sont en haut de la pyramide, et les Espagnols apparaissent dès lors comme un moindre mal. Cependant, une analyse plus profonde, met en évidence le fatalisme fonctionnel et les lacunes en matière de communication des Mexicains, et singulièrement de leur chef Moctezuma.

  • Le fatalisme fonctionnel : tout événement est placé dans un système linéaire prévu par les ancêtres, tout est codifié et régi par des règles immuables et inflexibles. Quand les dirigeants veulent comprendre le présent, ils s’adressent, non aux connaisseurs des hommes, mais à ceux qui pratiquent les échanges avec les Dieux (énumérations de présages, de prophéties, invocations par des sorciers et des enchanteurs). Les Mexicains, pour d’autres raisons que les Espagnols, ont eux aussi été dans le registre de l’adversité. Ils se sont soumis aux conquistadores par l’abandon de leur liberté, de leurs terres et de leurs richesses. Ils ne sont pas adaptés à la situation, ils n’ont pas entamé de dialogue authentique avec les Espagnols, et ont vécu la destruction de leur civilisation comme une fatalité.
  • La non-maîtrise des règles de communication : n’ayant pas d’explication humaine à l’arrivée des Espagnols, les Mexicains prennent ces derniers pour des Dieux. Ils ne communiquent pas avec les Espagnols mais inventent même des présages après coup pour expliquer leur arrivée. Les Indiens ne s’adaptent pas à la nouveauté, à un envahisseur rusé, car cette nouvelle donne est étrangère à leurs codes ancestraux. Ils privilégient l’ordre plutôt que l’efficacité, le passé au détriment du présent. Moctezuma tue ceux qui lui apportent de l’information, alors que Cortés les récompense. Ainsi, l’expédition de Cortés commence par une quête d’information : il s’entoure de deux interprètes Indiens, un homme Aguilar, et une femme Malinche. Celle-ci devient sa compagne lors de l’assaut décisif (la relation reposait sur des bases stratégiques et militaires et non sentimentales). Malinche agit comme intermédiaire entre les cultures Indiennes et Européennes. En cela, elle se rapproche d’un médiateur, tout en s’y éloignant par son manque total d’indépendance vis-à-vis de Cortés.

Les Indiens sont donc nettement inférieurs aux Espagnols dans la communication inter-humaine, dans l’art de la rhétorique et de la manipulation. Et c’est là la principale cause de leur défaite.

Pour finir, Las Casas – qui reste fortement minoritaire - propose au roi d’Espagne de laisser aux Indiens le soin de décider eux-mêmes de leur propre avenir. Il adopte une approche « perspectivisme » où chacun est mis en rapport avec ses valeurs à lui, plutôt que d’être confronté à l’idéal unique de l’autre. Il est moins assimilationniste que Colon et Cortés, mais reste d’accord sur un point avec eux : la soumission de l’Amérique à l’Espagne, la soumission des Indiens à la religion Chrétienne. En cela, il reste dans l’adversité.

Quels enseignements pour la médiation ? Qu’est-ce qu’un médiateur aurait pu faire pour que la découverte de l’Amérique se fasse dans l’altérité ?

Les enseignements pour la médiation : la rencontre entre les Espagnols et les Indiens s’est faite dans l’adversité. La communication authentique a été absente. Les jugements, prêts d’intention, contraintes et manipulations ont été continuellement utilisés par les Espagnols. Le fatalisme fonctionnel et le refus de la communication ont été à l’origine de la soumission des Indiens.

Or, ces relations conflictuelles sont à l’origine de notre culture et de notre identité. D’où la nécessité de promouvoir encore plus le dialogue des cultures en raison de cet héritage collectif. En cela, la médiation a une vocation d’accompagnement des relations entre individus et entre cultures. Au-delà, le récit relaté par Tzvetan Totorov m’amène à réfléchir sur moi en tant que médiateur faisant partie d’une culture et vivant avec cet héritage historique basé sur l’adversité, et l’absence de dialogue des cultures. Ce récit m’amène à réfléchir sur la posture de médiateur qu’il aurait fallu adopter au seizième siècle, pour que la découverte de l’Amérique se fasse dans la paix et non dans la guerre.

La posture de médiateur : les causes du conflit et la méthode pour nouer un dialogue de qualité entre les Espagnols et les Indiens.

Les causes du conflit

  • Les aspects contractuels : pour les Espagnols, ils exécutent un contrat vis-à-vis de la royauté (des richesses et des terres) et de la papauté (évangéliser le monde). Pour les Indiens, ils appliquent les règles de fonctionnement d’une société codifiée respectant strictement les prédictions des Ancêtres.
  • Les modalités techniques et pratiques : l’appropriation des biens par l’art de la guerre et de la communication par les Espagnols. L’absence de réaction véritable des Indiens qui ne sont pas capables de s’adapter à une nouvelle situation.
  • L’état émotionnel : les Espagnols ne supportent pas que les richesses, les terres, les monuments et les hommes ne leurs appartiennent pas. Ils ne comprennent et n’admettent pas les différences culturelles, identitaires et religieuses. Ils n’ont aucun sentiment affectif vis-à-vis des Indiens, qu’ils considèrent comme des sauvages dont il faut sauver les âmes en les baptisant. Les Indiens n’ont pas d’attachement affectif vis-à-vis des Espagnols, qu’ils appréhendent, non pas vraiment comme des ennemis, mais plutôt comme des Dieux désincarnés. En même temps, ils ont subi de lourdes pertes humaines, ils ont été spoliés de leurs terres et leur civilisation est humiliée.
  • L’absence de communication de qualité : on l’a vu, les jugements, les contraintes, les prêts d’intention, le manque d’altéro-centrage et de communication authentique, et le fatalisme fonctionnel, sont à l’origine du conflit et de son issue entre les Espagnols et les Indiens.


L’approche de médiation

Une médiation entre les Espagnols et les Indiens consisterait à les accompagner dans une démarche alétro-centrée en travaillant sur la reconnaissance réciproque des émotions de l’autre. Il s’agirait d’une médiation entre deux civilisations qui ne peuvent plus s’ignorer en raison de leur rencontre. Le médiateur pourrait rencontrer séparément les chefs des deux camps pour leur faire part des règles de fonctionnement et de communication propres à la médiation.

Plus que l’auteur de l’ouvrage dont le récit se nourrit de données historiques, le médiateur ainsi projeté au seizième siècle, pourrait rencontrer les parties, les faire parler de leurs représentations respectives de l’autre et de leurs attentes. Lors d’une rencontre commune, entre les leaders des deux civilisations, il facilitera le dialogue des deux cultures en permettant, pour la première fois, une communication directe et de qualité entre les deux parties.

Bien entendu, il s’agit là d’une séquence idéale – que d’aucuns qualifieront d’utopique - de médiation. Le médiateur s’adaptera en fonction des circonstances et des difficultés, car le fatalisme et les souffrances des Indiens d’un côté, et la soif de conquête et l’approche ethno-centrée des Espagnols de l’autre, devront être canalisés par le respect des règles de fonctionnement et de communication propres à la méthode la médiation.

L’enjeu de cette médiation serait déterminant pour les siècles à venir : réussir le métissage culturel, et promouvoir la paix par l’accueil et le respect de l’autre. Il s’agit là d’un enjeu d’une ardente actualité.

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