La dialectique éristique

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La Dialectique éristique ou L'art d'avoir toujours raison est une œuvre du philosophe allemand Arthur Schopenhauer (1788-1860) écrite en 1830 et publiée après sa mort en 1864. L’auteur y fait un inventaire détaillé des stratagèmes utilisés dans les controverses. Pour le médiateur, ce petit traité constitue un outil d'aide à l'identification des mécanismes de la communication conflictuelle, dans un objectif de distanciation et de désamorçage.

Commenté par Fabien Eon.

Sommaire

Définition de la dialectique éristique

Arthur Schopenhauer

La dialectique éristique selon Schopenhauer est l'art ou la science de la controverse. Elle regroupe l'ensemble des théories, méthodes ou stratagèmes dont l'objectif est d'emporter la victoire sur ses opposants, indépendamment de toute recherche de la vérité. La dialectique éristique se distingue donc des procédés logiques et analytiques, lesquels ont pour but de convaincre par la démonstration objective.

Cette forme de joute oratoire n'écarte pas a priori la recherche de la vérité, car le meilleur moyen d'avoir raison est de commencer par avoir effectivement raison. Mais cela n’est ni suffisant ni même nécessaire pour emporter la victoire sur l’adversaire. La dialectique éristique admet donc les procédés sophistiques, c'est-à-dire les raisonnements trompeurs ou fallacieux, dès lors qu'ils peuvent mener à la victoire.

La dialectique éristique est fondée sur l'idée que la vérité objective d'une proposition et sa valeur telle qu'elle est perçue par les parties, sont deux choses différentes. On peut se croire dans le vrai et avoir tort, ou penser avoir tort alors que l'on a objectivement raison. En pratique, chacune des parties est le plus souvent convaincue de détenir la vérité, et il est difficile de savoir où elle se situe réellement.

La dialectique éristique a pour objet de défendre une position ou attaquer celle de l'adversaire, dans le seul but de remporter la victoire. Elle est une forme d'escrime intellectuelle, et ne se préoccupe pas plus de la vérité que le maître d'armes ne se demande qui a raison dans la querelle à l'origine du duel. Et de même que l'issue du duel dépend de l'habileté des protagonistes dans le maniement de l'épée, la victoire dans la controverse repose moins sur la justesse de notre jugement que sur l'adresse dont nous faisons preuve pour le défendre.

Schopenhauer attribue ce comportement à deux causes principales : la perversité naturelle du genre humain et la faiblesse de notre intellect.

La perversité naturelle du genre humain

Notre vanité, notre arrogance et notre confiance naturelle dans nos opinions ont pour effet que nous ne souffrons pas que notre position soit fausse et celle de l'adversaire correcte.

La faiblesse de l'intellect Lorsque nous ne parvenons pas à argumenter en faveur de notre proposition, cela n'implique pas nécessairement que celle-ci soit fausse. Cela signifie simplement que l'argument décisif nous échappe temporairement, et nous nous obstinons dans l'espoir qu'il émergera plus tard durant la controverse.

Modes et méthodes d'argumentation

La controverse naît du besoin de réfuter une thèse posée par l'adversaire, ou de défendre une thèse posée par nous-mêmes.

Il existe deux modes et deux méthodes d’argumentation, qui constituent la charpente de toute controverse.

Les modes d’argumentation

  • Ad rem : la proposition ne s'accorde pas avec la nature des choses, avec la vérité objective. Les arguments ad rem s’attachent à démontrer que la proposition adverse est fausse.
  • Ad hominem : la proposition ne s'accorde pas avec d'autres propositions ou concessions de l'adversaire. Les arguments ad hominem s’attachent à montrer les contradictions ou incohérences dans la position adverse.

Les méthodes de réfutation

  • Directe : la réfutation directe attaque la thèse adverse dans ses fondements, soit en démontrant que la proposition de départ est fausse, soit en démontrant que les conclusions n'en sont pas issues.
  • Indirecte : la réfutation indirecte attaque la thèse sur ses conséquences, soit en démontrant que la thèse conduit à une conséquence objectivement fausse, soit en trouvant un cas particulier compris dans le champ de la thèse mais auquel elle ne peut s'appliquer, de sorte qu'elle ne peut être que fausse.

Les stratagèmes

Les 38 stratagèmes décrits par Schopenhauer peuvent être schématiquement regroupés en quatre sous-ensembles présentant des caractéristiques communes : les stratagèmes faisant appel à la logique et à l’analyse, ceux visant à déplacer le débat pour en tirer avantage, les stratagèmes de mauvaise foi, et enfin ceux qui s’attaquent aux personnes indépendamment de l’objet du débat.

Quelques exemples

Stratagèmes relevant de la logique et de l’analyse :

  • montrer des incohérences dans l’argumentation adverse (stratagème 16) ;
  • trouver des cas particuliers qui infirment l'argumentation adverse (stratagème 25) ;
  • cacher son jeu (stratagème 4).

Stratagèmes visant à déplacer le débat sur un terrain défavorable à l’adversaire, ou qui nous est favorable :

  • étendre ou généraliser l’argument adverse pour mieux le réfuter (stratagèmes 1 ou 3) ;
  • étendre ou généraliser notre argument pour forcer l’adversaire à l’admettre (stratagème 11) ;
  • utiliser l’homonymie pour faire dire à l’adversaire autre chose que ce qu’il a réellement dit (stratagème 2) ;
  • couper les cheveux en quatre (stratagème 17) ;
  • interrompre et détourner le débat (stratagème 18) ;
  • forcer l’adversaire à l’exagération (stratagème 23).

Stratagèmes faisant appel à la mauvaise foi ou au mensonge délibéré :

  • utiliser des arguments faux, mais que l’adversaire croit vrais (stratagème 5) ;
  • présenter une antithèse suffisamment inacceptable et l’opposer à la thèse que l’on veut faire admettre (stratagème 13) ;
  • répondre à un argument sophistique par un contre-argument sophistique, ce qui est plus court que de démontrer le caractère sophistique de l’argument adverse (stratagème 21) ;
  • faire diversion (stratagème 29) ;
  • convaincre le public par un argument que l'on sait faux mais que l’adversaire pourra difficilement attaquer (stratagème 28) ;
  • utiliser un argument d’autorité (stratagème 30).

Stratagèmes visant à déstabiliser ou décrédibiliser l’adversaire, ou encore à imposer son point de vue indépendamment de l’objet du débat :

  • mettre en colère l’adversaire et lui faire perdre ses moyens (stratagème 8) ;
  • rechercher ses faiblesses et en tirer profit (stratagème 27) ;
  • choisir des termes métaphoriques favorables (stratagème 12) ;
  • choisir des termes métaphoriques défavorables voire dégradants (stratagème 32) ;
  • clamer victoire malgré la défaite si l’adversaire est assez intimidable ou stupide (stratagème 14) ;
  • déconcerter d’adversaire par des paroles insensées qu’il ne comprend pas mais fait semblant de comprendre pour ne pas paraître idiot (stratagème 36) ;
  • devenir personnel, insultant et grossier (ultime stratagème).

Le regard du médiateur

Dans une relation conflictuelle, nous nous efforçons d'emporter la victoire sur l'autre en affirmant ce que nous pensons être la vérité, la justice, ou simplement le sens de nos intérêts. Pour cela nous faisons appel, selon les circonstances et nos habitudes personnelles, à toute une panoplie de stratagèmes dont le seul but est de vaincre, à défaut de convaincre, la partie adverse. Ce comportement est d'autant plus marqué que nous sommes impliqués dans le conflit et sous l'emprise d’émotions - colère, frustration, impatience – réduisant notre discernement et notre faculté de raisonner.

Souvent, nous fonctionnons de cette manière en toute bonne foi, convaincus de la légitimité de notre point de vue. Nos arguments sont le reflet d'une réalité ou d'une vérité qui nous paraît indiscutable. Et s'il nous arrive parfois d'utiliser complaisamment des moyens douteux même à nos propres yeux, c'est toujours pour servir une cause supérieure justifiant de leur utilisation. Dès lors, ce qui peut paraître malveillance ou malhonnêteté pour nos contradicteurs n'est finalement que maladresse et confusion.

Le médiateur est au cœur du conflit. Sa mission première est d'établir ou rétablir une communication basée sur la reconnaissance de la légitimité des points de vue, une communication débarrassée des stratagèmes ayant pour seul objectif apparent d'emporter la victoire. Pour cela, le médiateur doit être en mesure d'identifier ces stratagèmes, non seulement pour ne pas en être le jouet lui-même, mais aussi pour amener les personnes en conflit à prendre conscience de leur rôle dans la relation conflictuelle. Et tout cela sans se départir de sa prédisposition à la reconnaissance des bonnes intentions.

Vis-à-vis de lui-même, cette réflexion préalable sur les ficelles de la dialectique éristique peut aider le médiateur à conserver sa distance par rapport aux propos échangés, à ne pas être entraîné dans des émotions qui ne sont pas les siennes, à ne pas se laisser manipuler. Elle lui permettra aussi, à chaque fois qu'il démasquera l'un de ces stratagèmes, de trouver la réponse – on aurait pu dire parade dans le langage de l'adversité – adaptée à la situation et à même de ramener le propos sur les faits objectifs.

Par ailleurs, le médiateur doit s'efforcer de faire prendre conscience aux personnes en conflit de l'utilisation, consciente ou non, des stratagèmes de communication qui favorisent le conflit. Cette prise de conscience est nécessaire pour la personne qui a recourt au stratagème non seulement pour qu'elle cesse de l'utiliser, mais aussi pour la responsabiliser sur son rôle dans l’entretien du conflit. Elle est également nécessaire pour l'autre partie afin de lui permettre de prendre du recul par rapport au stratagème utilisé, en limiter les effets, et ne pas tomber dans le piège de l'escalade.

En réduisant la dialectique à une simple théorie de la perversité naturelle de l'homme, Schopenhauer se démarque d'autres théoriciens de la dialectique comme Hegel, Aristote ou Platon, pour lesquels la dialectique constitue l’une des formes les plus élevée du développement de l'esprit humain. Le traité de dialectique éristique de Schopenhauer est donc centré sur le fonctionnement de l'humain dans sa communication au quotidien, indépendamment de toute philosophie de toute recherche de sagesse. Il constitue à ce titre un éclairage intéressant pour le médiateur, en ce sens qu’il inventorie et décrit de manière détaillée les techniques de communication génératrices de conflit, que le médiateur doit s’efforcer de faire disparaître en médiation.

Voir aussi

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