La médiation familiale, un "danger" pour les victimes de violences conjugales?

De WikiMediation.

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Par France Gorgi

légende de la photo à compléter
Dans un article paru le 3 février 2016 sur le blog du HuffinPost, le Pr Simon Lapierre à l’occasion de la journée Québécoise de la médiation familiale, fait mention de la « dangerosité » de cette dernière pour les femmes victimes de violence conjugale.
Les raisons évoquées sont l’emprise que continue à avoir le conjoint sur la victime, la peur de cette dernière de contredire ou de contrarier son conjoint, l’impossibilité qu’elle a à exprimer librement son point de vue.

La Médiation, selon l’auteur, ne constitue donc pas un espace sécuritaire pour la victime du fait des inégalités de pouvoir et la domination de l’autre partie, lesquelles rendraient impossibles la communication ouverte, le libre consentement, la transparence, etc.

L’auteur commente ensuite la position des médiateurs, en distinguant ceux qui conviennent de l’inadéquation d’une médiation dans ce contexte, et ceux qui soutiennent le contraire. Pour les premiers, il les dit dans l’incapacité d’identifier les situations de violence, du fait du silence adopté par la victime, de sa méfiance à l’égard du professionnel ou encore à l’égard de la justice.
Pour les seconds, qui disent imposer des règles claires, faire signer des engagements, et prendre certaines précautions comme faire entrer les conjoints par des portes différentes, l’auteur les dénonce comme méconnaissant la violence conjugale.

Le Pr Simon Lapierre conclut que la violence conjugale nécessite un mécanisme sécurisant pour la victime et non un mode de résolution de conflit.S’il est vrai que la médiation n’est pas appropriée à toutes les situations, il nous paraît de prime abord que les raisons évoquées par le Professeur Simon se fondent sur des pratiques et des objectifs qui ne relèvent pas de la médiation professionnelle. Ce qui illustre au demeurant les conséquences que peut avoir la confusion sémantique qui entoure cette activité et qui mériterait d’être levée pour donner à la médiation toute sa place. Car avant toute chose, il semble primordial de s’intéresser à ce qu’est – ou devrait être – la médiation.

La médiation est un processus structuré de dialogue qu’un tiers indépendant est chargé de mettre en place pour dépassionner les débats et garantir une qualité relationnelle entre les parties.

Sur ce premier point déjà, nous pouvons constater que les pratiques sur lesquelles se fonde l'auteur ne coïncident pas : l’emprise maintenue, la peur, l’impossible communication libre qu’elle induit, la méfiance envers le professionnel … autant de faits qui révèlent l’échec d’une démarche, d’une façon de faire la Médiation, et non de la Médiation en elle-même !

Si en matière familiale, la Médiation est effectivement obligatoire, elle ne s’impose pas aux parties qui doivent nécessairement être volontaires pour ce type de recours. La loi oblige les parties uniquement à rencontrer un médiateur. Libres à elles d’accepter ou de refuser la poursuite de son intervention par la suite. Sans la volonté de toutes les parties concernées, il est impossible de mener une médiation y compris dans des situations non violentes. Et il appartient au Médiateur d’établir la relation de confiance entre lui et chacune des parties, de même qu’il se portera garant de la confidentialité des propos tenus devant lui et des règles que chaque conjoint aura dit nécessaires pour assurer un dialogue constructif et dépassionné.

Sur ce point également les pratiques fondant la critique de l'auteur semblent s’écarter de la Médiation professionnelle: l’impossibilité d’une communication libre, la peur d’exprimer ses positions, etc. traduisent une situation où les parties sont vues d’emblée ensemble d’une part, de même que la défiance vis-à-vis du professionnel reflète l’absence d’une relation individuelle établie par le Médiateur. L’échec, quelle que soit la matière, est ici assuré, mais du fait de la démarche et non de la médiation en elle-même.

Nous rejoignons le Pr Simon sur le fait que faire entrer les conjoints par des portes séparées - ce qui n’a aucun sens une fois mis face à face ! - est sans incidence sur l’inefficacité que connaîtra la médiation, sachant qu’un processus maîtrisé tel que nous l’avons esquissé ne nécessite pas ces précautions totalement contradictoires avec l’objectif même de la médiation qui consiste à instaurer une relation de confiance et à dépassionner le débat pour permettre aux parties de rechercher par elles-mêmes une issue mutuellement satisfaisante. Car le Médiateur n’a pas à « imposer » un engagement ou des solutions… Tel n’est pas son rôle ni l’objectif de la Médiation comme nous avons pu l’évoquer. Expert de la qualité relationnelle, le Médiateur dispose d’outils lui permettant de dépassionner le débat pour que raison se fasse entendre. Le dialogue rétabli permet aux parties de rechercher par elles-mêmes une solution mutuellement satisfaisante, à laquelle ils ne pourront qu’adhérer en ce qu’elle émane de leur volonté respective.

En évoquant le caractère obligatoire de la médiation, l’impossibilité pour le médiateur d’identifier les situations de violence qui lui seraient cachées, le rôle du médiateur consistant à rechercher des solutions et à imposer des règles, nous sommes loin d’une démarche volontaire, assise sur la confiance et visant les objectifs de la médiation.
De plus, les attitudes dépeintes dénoncent une Médiation imposée au conjoint violent, la victime paraissant moins réfractaire, mais inhibée par la peur des représailles. Ce qui est contraire à la règle voulant que la médiation soit nécessairement acceptée par chacune des parties concernées.

En conclusion, il semble qu’une erreur manifeste dans l’identification de la source du danger est commise. Le danger ne vient pas à proprement parler de la Médiation, mais de la façon dont elle est mise en œuvre, de l’objectif qui lui est fixé et du rôle assigné au Médiateur. Une nuance qu’il nous paraissait nécessaire de souligner et qui plaide pour une clarification sémantique de la notion de Médiation.

--JurisFair - France G. 10 mai 2016 à 09:16 (CEST)contact@jurisfair.com
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