La tête haute

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La tête haute

Par France Gorgi

Le film présente les rapports entre un jeune délinquant et l’autorité institutionnelle (juge aux affaires familiales, éducateur, centres d’éducation ouverts ou fermés), et plus particulièrement la difficulté à « réhabiliter socialement » le jeune délinquant malgré toutes les chances qui lui ont été données, en privilégiant les mesures éducatives par rapport aux sanctions pénales.

Ce film, que j’aurais pu voir avant ma formation sous l’angle du traitement pénal de la délinquance juvénile, m’a frappée à lumière de ma formation en cours tant les failles du système, imperceptibles lorsqu’on ignore les outils de la médiation professionnelle, m’ont paru évidentes. D’où mon choix d’en faire l’analyse avec le regard d’un médiateur professionnel.

Après l’avoir présenté sous l’angle visé par le réalisateur, celui de la justice pénale de la délinquance juvénile (I), je poserai le regard du médiateur professionnel pour en dégager une analyse critique (II).

Sommaire

Traitement pénal de la délinquance juvénile

Le film met en grand angle le caractère humaniste de la justice pénale, et particulièrement celui relatif à la délinquance juvénile. Axé sur le rapport du jeune à l’autorité et plus particulièrement à la justice, le réalisateur n’expose pas de façon explicite ce qui sous-tend cette relation, les agissements du jeune et les rapports avec l’autorité. Mais tout au long du récit, il nous le laisse entrevoir.

Acteurs et contexte

La mère :Vit seule avec deux enfants dont elle ne peut assumer la charge éducative. Jeune, immature, « paumée », sans travail, déséquilibre affectif évident, toxicomane, elle a fait l’objet d’un suivi judiciaire, sans résultats. Elle se voit convoquée devant le juge des enfants dans l’objectif de lui faire prendre conscience des risques encourus si elle ne faisait pas les efforts nécessaires pour être en mesure d’éduquer son fils ainé, âgé de six ans. Mais dès les premiers échanges, elle dit son impuissance à assumer l’éducation de son fils qu’elle présente comme intenable, en dépit des apparences (la juge relevant qu’il a l’air calme et mignon), avant de claquer la porte en laissant l’enfant à la juge (« vous voulez le garder, gardez-le ! »), ainsi que le sac contenant ses effets qu’elle avait prévu, comme le relève la juge. Ce qui veut dire qu’elle avait prévu de confier son fils à la justice.

Son rapport à ses enfants : aimante, non jugeante par rapport aux agissements de son ainé, dont elle assume les conséquences sans jugement aucun, demandant seulement à son fils de tout faire pour être au rendez-vous de Noël, complice plus que mère.

L’enfant, puis l’adolescent : six ans, calme, joue en suivant attentivement les échanges avec sa mère dont il semble comprendre parfaitement les enjeux. Adolescent, il apparaît en retrait, à la fois violent lorsqu’il se heurte à une incompréhension ou un rejet, et sensible. Il reste très attaché à sa mère malgré plusieurs maladresses qui lui feront tenir notamment des propos blessants (« je ne veux pas que ton frère soit comme toi », parlant du placement de ce dernier en MDE ; « il ne sait pas que j’ai des enfants », parlant de son nouveau compagnon pour justifier sa réticence à communiquer son numéro de portable qu’elle a changé …). Après une colère qui se manifestait à cette occasion par le fait de sortir du parloir, aucune rancœur à l’égard de sa mère ne ressort à aucun moment, le lien restant conservé. Cet attachement est mis en scène dans les échanges qu’il a avec elle, notamment par téléphone à partir du centre où il lui dit qu’elle lui manque, à travers des pleurs lorsqu’il lui parle,etc.

Le frère cadet : on le voit mis en scène lors de son enlèvement par son frère du MDE où il était placé à la suite du signalement par le médecin lorsque ce dernier découvre des traces d’intoxication dues à la consommation de stupéfiants par la mère. il est totalement acquis à la juge dont il veut écouter les mesures, se montrant peu rassuré par son enlèvement (« la juge est d’accord ? » … « je vais l’appeler pour lui demander » … « elle a dit que c’est mieux pour moi d’être là » …).

La juge : particulièrement humaine. Son objectif vise essentiellement la protection de l’enfant. Elle suivra l’enfant pendant dix ans, avant de partir à la retraite.

L’évolution de la situation après le placement de l’enfant en MDE

L’enfant évoluera entre CER, CEF et prison, récidivant dans son délit de vol de voiture et conduite sans permis de conduire. Peu prolixe, il manifestera cependant à plusieurs reprises sa colère contre le système, contre les mesures « inutiles » mises en place, et sa révolte contre la juge et son éducateur à qui il reprochera de ne « rien faire pour moi » et de ne rechercher que leurs intérêts « faire des rapports », « faire leurs chiffres »…

Avec le temps, la juge comme le second éducateur finiront par gagner sa confiance, à force de persévérance, et son attachement – lequel était réciproque -. Il fera des efforts pour élaborer des projets, mais rencontrera chaque fois un rejet. Ainsi, il fera des efforts surhumains, aidé en cela par son éducatrice qui disait sa confiance en lui, pour écrire une lettre de motivation aux fins d’intégrer un collège. Mais lors de l’entretien, la directrice interrogeait les éducateurs en sa présence sur la pertinence de ce projet au regard de son âge et des carences scolaires irrattrapables, pour finir, face à la détermination de ces derniers, par question sur la violence connue de l’adolescent, prévenant « qu’ici, on ne veut pas faire la police. On ne veut pas de ça ». Ce qui déclencha un accès de violence de la part de l’adolescent et mit fin définitivement à tout espoir d’intégrer le collège…

Par la suite, un stage en entreprise était envisagé. A défaut de pouvoir obtenir de lui l’expression de ce qui lui plairait, la juge n’extirpant à force d’insistance qu’un « de toute façon, tout ce qui me plait on ne veut pas de moi… », son éducateur proposera un stage de restauration. Malgré l’opposition manifeste qu’il exprimera, expliquant qu’il connaît la restauration pour l’avoir déjà expérimenté, il se verra affecté à ce stage, aucune autre solution n’étant imaginée au regard des compétences de l’adolescent.

Le stage, sans surprise, se passera mal, le patron du restaurant se plaignant de son insolence et de sa mauvaise volonté, de son manque de motivation.

La situation s’améliorera réellement lorsqu’il sera remis en liberté surveillée sous bracelet électronique, après un mois passé en prison en attendant son jugement, la juge prenant en compte l’annonce de l’enfant que sa compagne attendait. On le verra travaillant et en parfaite entente avec ses interlocuteurs, son travail consistant à manier un tracteur pour déplacer du bois.

Le regard du médiateur professionnel

Ce qui frappe dans le traitement de cette affaire, c’est le temps mis à gagner la confiance de l’adolescent, l’incapacité à empêcher la récidive et à aider ce dernier à contenir sa violence. La teneur moralisatrice et culpabilisante des échanges est particulièrement marquante également.

Les éléments du PIC :

- Prêt d’intention négatif : L’enfant reproche à l’institution judiciaire de travailler à la réalisation de ses objectifs et de ne rien faire pour lui, dénonçant l’inutilité des mesures prises à son égard et de leur caractère inapproprié, même s’il n’explique pas en quoi elles se présentent ainsi à lui.

- Interprétation négative : Le jeune interprètera l’attitude du premier éducateur par de la faiblesse et de l’incompétence à l’aider. Ce qui se traduira de sa part par de l’irrespect total et du mépris, allant jusqu’à les manifester par la violence.

- Contrainte : La mère se dit incapable d’assumer la charge éducative de son fils aîné. L’enfant doit s’engager à élaborer un projet pour pouvoir échapper à la sanction de l’emprisonnement au regard des délits réalisés en récidive et aggravés en dernier lieu par l’accident qui s’est produit lors de l’enlèvement de son frère de la MDE avec une voiture volée qu’il conduisait sans permis. Les mesures sont décidées souverainement par le juge. Si cette dernière a cherché à prendre en compte les souhaits de l’enfant, elle échouera à en obtenir l’expression, d’où des mesures unilatérales.

La conduite de l’entretien par le juge

La mise en place de l’échange

La juge expose les faits et explique leur gravité ainsi que ses conséquences potentielles. Elle met en avant la main plusieurs fois tendue par elle pour lui épargner la peine la plus dure, l’invitant à la saisir, et demandant au jeune ce qu’il compte faire de sa vie. Lors de la mise en place de l’échange, les raisons de la violence, à l’origine de certains délits (violence contre le premier éducateur que le jeune rejetait pour sa faiblesse, ne sont pas discutées avec le jeune. Le principe de l’échange et les modalités pratiques de l’intervention des institutions, ainsi que les objectifs des mesures prises par la juge ne sont pas exposés – tout au moins dans le film -, sinon comme une fatalité au regard de l’impossibilité d’envisager une autre solution et de l’incapacité de faire se projeter l’enfant dans l’avenir. Permettre au jeune et à la mère d’exposer les motifs de son inquiétude, de sa méfiance aurait permis d’instaurer un échange constructif, sans que l’émotion et la colère ne viennent obstruer le dialogue.

La contextualisation

Les échanges se tenaient en présence de la mère, de l’avocat, de l’éducateur et du jeune. Aucun entretien individuel préalable ne s’est tenu, avec la mère d’une part et avec l’enfant d’autre part, notamment pour aborder les conditions du bon déroulement de la réunion, pour convenir des règles de communication et aborder les risques d’obstacles et le rôle des instances judiciaires (juge, éducateur, centres éducatifs). Aucun exposé des issues envisageables n’a été réalisé, ce qui aurait peut-être contribué à faire prendre conscience des différents possibles et amener la mère comme l’enfant à se positionner en adhérant à l’une ou l’autre issue, voire à faire des propositions.

Les issues possibles

Pour s’en tenir au cadre judiciaire qui s’impose en l’espèce, trois issues étaient possibles :

Dans le cadre du rapport de la juge et de l’éducateur avec l’adolescent :

- L’abandon : la juge comme l’éducateur n’opteront ni l’un ni l’autre pour la première solution, qu’ils interprétaient comme un échec. Notamment en raison de l’affection qu’ils nourrissaient à l’égard du jeune, qu’ils ont pris en charge depuis son plus jeune âge.

- La poursuite de la relation sous condition : ce sera la solution retenue, la condition consistant pour le jeune à se conformer aux obligations qui lui sont faites, notamment le devoir de se soumettre aux règles et aux activités du centre de placement. - La poursuite de la relation comme avant : cette issue est inenvisageable dans le contexte de l’espèce.

A l’égard du jeune :

- La rupture du lien social : l’emprisonnement. La prison est envisagée en son principe même comme une protection de la société contre le criminel. Or en l’espèce, il s’agissait dans un premier temps de protéger l’enfant des risques liés aux manquements éducatifs de la mère, et dans un second temps, corolaire au premier, de favoriser l’insertion sociale. L’emprisonnement apparaît ici inappropriée.

- l’aménagement du lien social : placement en centre éducatif sous condition d’y élaborer un projet. Encore eut-il fallu que cette solution soit présentée autrement que comme une mesure alternative à l’emprisonnement, pour mettre en avant les enjeux et les intérêts qu’elle pouvait présenter pour la mère et pour le jeune.

- Le maintien du jeune dans son milieu familial : solution peu probable au regard de la situation de la mère qui n’était prise en charge que sous l’angle de son statut de mère et non en tant qu’adulte en souffrance. Or il semble que si les échanges avaient été structurés conformément aux règles de la médiation, notamment au niveau de la mise en place des échanges avec la juge, il eut été possible de prendre conscience que le traitement de cette souffrance était un préalable au traitement de l’engagement en sa qualité de mère. Ce traitement semble avoir été pris en compte, mais uniquement sous l’angle du traitement médical de la toxicomanie et par un suivi psychologique, les deux mesures se révélant manifestement vaines puisque la femme continuait à consommer des stupéfiants en cachette et que sa situation ne s’est guère améliorée. L’instauration du climat de confiance entre le jeune et la juge, comme entre le jeune et l’éducateur n’aura pas été réalisée au démarrage de la relation, faute d’avoir suivi une procédure structurée. Or ce climat était nécessaire pour obtenir l’adhésion du jeune et une progression rapide de sa situation, ce qui lui aurait permis d’envisager des solutions considérées ultérieurement inenvisageable comme par exemple sa réinsertion en milieu scolaire. Si la confiance s’est établie par la suite, c’est dix ans après le premier échange… limitant les possibles.

Identification des positionnements, des enjeux et des intérêts

Pour la mère : réunir ses enfants pour Noël. Intérêt à voir ses enfants pris en charge par la communauté dans la mesure où elle se sentait incapable d’en assumer l’éducation faute de pouvoir prendre des résolutions pour elle-même afin de sortir du tourbillon de l’échec dans laquelle sa toxicomanie et son désœuvrement la mettaient. Elle y verra même un intérêt pour se mettre en couple en taisant son statut de mère.

Résolution

A peine d’avoir pu mettre en place les conditions d’un échange constructif en adaptant les outils de la médiation professionnelle au contexte judiciaire et à la spécificité de l’espèce (délinquance juvénile, contexte familial), la solution a consisté non à résoudre, mais à gérer la situation en prenant souverainement les décisions fondées sur la conviction du juge de ce qui conviendrait le mieux. Outre l’absence d’adhésion et le caractère unilatéral et non consensuel de ces décisions, pourtant conditions de l’efficacité des mesures envisagées, la gestion plutôt que la résolution de la situation aboutira à une issue fragile, nécessitant la prolongation des actions entreprises sous la forme de bracelet électronique. Surtout, elle ne favorisera pas l’autonomie du jeune qui finit, comme il est mis en scène pour conclure le film, par entretenir une certaine dépendance de la surveillance judiciaire qu’il entrevoit comme une protection contre lui-même et pour sa famille, comme un œil bienveillant qui le rassure. Le sauveur, en quelque sorte.

Choix de la solution et mise en œuvre

Le choix de la juge consista à favoriser l’insertion sociale par les mesures éducatives plutôt que la sanction. Jusqu’au bout, elle ira dans cette voie, ayant foi en l’adolescent qu’elle a pris en affection. Jusqu’au bout, y compris lorsqu’elle décidera en désespoir de cause, de le mettre en prison en attendant le jugement. Car cette ultime mesure visait à produire « un choc » et à faire prendre conscience au jeune de la main qui lui avait été tendue en favorisant son placement en centres éducatifs, pour obtenir de lui un changement d’attitude. Ce dont atteste l’arrêt pris lors du jugement, consistant en un emprisonnement avec mise à l’épreuve pour lui épargner la prison, mais cette fois sous condition.

Conclusion sur la position du juge et la structure de son intervention

L’absence de distanciation, d’impartialité du juge par rapport aux parties au regard de l’empathie et de la visible prise en affection de l’enfant, l’absence de neutralité du juge au regard de la solution, qu’elle décidait souverainement, n’ont pas permis d’instaurer de prime abord un climat de confiance entre la mère, l’enfant et la juge. Il en est de même de l’absence de synthèses et de restitution de sens par la juge, comme de recueil et de légitimation circonstanciée des points de vue.

L’absence de structuration de l’entretien n’a pas permis d’apaiser les émotions de l’enfant et de la mère. Il ressort de ce film, très documenté et assez fidèle à la réalité, que même judiciaire, même s’agissant de justice pénale, et même concernant l’enfance et la famille, le traitement de la délinquance juvénile, dont la croissance est déplorée, gagnerait à emprunter les techniques de communication de la médiation professionnelle.

Une communication appropriée permettrait sûrement des issues plus rapides et plus efficaces que la multiplication de mesures punitives et l’accroissement de leur sévérité. Elle permettrait de faire bénéficier au jeune d’un accompagnement autour d’un projet construit avec lui et avec sa mère, dans lequel il serait impliqué et moteur, et ce dès sa prise en charge. Ce qui autoriserait des perspectives plus variées que celle de composer avec ce qu’il sait.

A la lumière de ce film, nous pourrions discuter par ailleurs des solutions « inimaginables » qu’il serait tout à fait possible de mettre en place pour des solutions plus prometteuses et plus efficaces, plus riches que celles entrevues, notamment au niveau des centres éducatifs. Mais ce débat n’entre pas dans l’objet du présent. Il reste que l’objection du coût et du temps, que nous entendons dans la pratique pour justifier certains dispositifs légaux ou certaines politiques pénales, seraient résolus. Car avec les techniques de communication de la médiation professionnelle, le gain de confiance contribuera nécessairement au gain de temps et de coûts : grâce à un dialogue établi dans un climat de confiance, les solutions dégagées de façon consensuelle avec le jeune délinquant et sa mère se dessineront plus rapidement d’une part, et elles seront mises en place de façon plus efficace d’autre part, du fait l’adhésion et de l’implication des personnes concernées. Le cadre ouvrira alors à une insertion ou à une réinsertion moins fragile (dans le cas d’espèce, la violence non contenue de l’adolescent face à certaines situations n’a pas été traitée, cette violence continuant à se manifester à l’occasion), plus aboutie, et avec plus de choix puisque le temps semble jouer contre les possibles. A ce dernier propos, le refus d’intégrer le jeune dans le collège du fait de son retard scolaire et de sa violence non maîtrisée, bien que légitime de la part de la directrice, interroge sur l’abandon du projet de l’apprentissage scolaire. Le centre éducatif s’est limité à lui faire écrire une lettre de motivation. N’aurait-il pas été envisageable d’assurer au jeune l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, et le rattrapage de son retard scolaire, en s’appuyant par exemple sur les outils du CNED ? Des solutions existent pour adultes analphabètes. Pourquoi ne pas les envisager pour des jeunes, particulièrement lorsqu’ils manifestent la volonté de réintégrer la scolarité ? Par ailleurs, le choix du stage dans la restauration n’est pas sans questionner. Le jeune, à plusieurs reprises, a démontré qu’il aimait et savait conduire. Pourquoi, plutôt que de l’affecter à un stage en restauration pour lequel il avait manifesté son opposition, ne pas avoir dès le départ envisagé un stage lui permettant de s’adonner de façon licite à la conduite de voitures après lui avoir fait passé son permis de conduire ? La fin du film permet de voir que ce sera la solution retenue in fine. Mais il aurait sans doute été plus judicieux et plus productif pour tous de l’envisager dès que la question s’était posée.

Sans doute l’absence de dialogue réel, apparent tout le long du film, a-t-elle empêché d’envisager cette solution, même si l’observation et la réflexion auraient aisément permis d’y aboutir.

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