Le Goût des autres

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« Le goût des autres » d'Agnès Jaoui, vu par Anne Plomb

Sommaire

Synopsis

Castella (Jean-Pierre Bacri) est un entrepreneur qui a engagé Weber, un énarque, comme bras droit. Il a également un chauffeur, Bruno (Alain Chabat), et un garde du corps imposé par une assurance pour un contrat en cours, Franck, ancien flic reconverti en agent de sécurité (Gérard Lanvin). Sa femme est une décoratrice d’intérieur sans emploi qui orne la maison de papiers à fleurs et autres objets roses ou bleu pâle. Weber lui recommande de prendre des cours d’anglais, dispensés par une comédienne de théâtre, Clara, dont il va progressivement tomber amoureux. Clara et ses nombreux amis artistes sortent dans le bar où travaille Manie (Agnès Jaoui) qui est une ancienne maîtresse de Bruno et qui va rapidement démarrer une relation avec Franck. Pour se rapprocher de Clara, Castella va se faire introduire dans le cercle d’amis de cette dernière, s’intéresser au théâtre et notamment acheter un tableau à l’un d’entre eux. Plusieurs milieux se côtoient sans se comprendre ; chacun juge l’autre avec ses propres références, son goût qu’il pense unique. L’affirmation de ce goût unique implique une intolérance vis-à-vis du goût des autres illustrée largement tout au long du film.

«Nos yeux, nos oreilles, notre odorat, notre goût diffèrent, créent autant de vérités qu'il y a d'hommes sur la terre.» Guy de Maupassant


Introduction

Ce film d’Agnès Jaoui est une succession de préjugés, de malentendus et d’interprétations fondés sur la certitude de chaque protagoniste, provenant de milieux que tout oppose, que son goût est unique et meilleur que celui des autres. Chacun fait l’expérience du goût d’autrui en le subissant ou en le faisant supporter aux autres. Le goût n’est que prétexte à des incompréhensions mutuelles plus profondes, l’incapacité à accepter l’autre et son point de vue propre. Nous allons voir par bon nombre d’exemples qu’il ne s’agit que d’une suite de situations flanquées de prêts d’intention, interprétations et de contraintes donnant lieu à de nombreux conflits. Ils parviendront, pour la plupart, à les régler en réussissant à descendre de leurs points de vue, pour décider de rompre, d’aménager la relation ou de se remettre ensemble.

Les PIC (prêts d’intention, interprétations, contraintes)

Castella vs Weber

Castella engage Weber, énarque, pour l’aider à gérer ses affaires. Castella, déprimé et désengagé vis-à-vis de son entreprise tente de se défiler lors de réunions importantes. Weber lui rappelle l’importance de la présence d’un patron lors de séances de négociations cruciales. Weber prend également rendez-vous pour Castella avec une professeur d’anglais, Clara, car son niveau n’est pas suffisant pour les discussions qu’il devrait assurer lors de la signature d’un contrat important.

D’un côté, Castella accuse Weber de le « regarder de haut avec les grands airs de celui qui sort d’une grande école parisienne ». De l’autre côté, Weber finit par donner sa lettre de démission à Castella car ce dernier lui répète sans cesse qu’il parle comme un ministre, qu’il le prend de haut et Weber n’en peut plus : « je crois sincèrement que je ne vous conviens pas. (…) je crois malheureusement que la situation ne changera jamais quels que soient les efforts que je pourrais faire. Vous m’avez jugé depuis le début parce que je ne fais pas partie de votre monde. Vous dites que je parle comme un ministre, c’est vrai oui, je parle comme un ministre, c’est ma formation, on m’a éduqué comme ça (…). J’ai essayé de faire de mon mieux pour me faire accepter, pour vous plaire… faut bien se rendre à l’évidence, j’ai échoué (…) ».

Castella est extrêmement surpris de la décision de Weber et en particulier de son argumentation car il pensait que c’était exactement la situation inverse qui se passait, à savoir que Weber manquait de considération à son égard. Par conséquent, il redescend de son point de vue et voit la situation dans son ensemble. Il lui dit qu’il ne s’en rendait pas compte « je croyais que c’était vous qui me méprisiez », il s’excuse et demande à Weber de réfléchir encore un peu et de ne pas partir sur un coup de tête.

Clara (et ses amis) vs Castella

Castella ne veut pas aller au théâtre où sa femme veut l’emmener voir une pièce dans laquelle joue sa nièce et ne veut pas prendre les cours d’anglais que Weber lui impose. Cependant, son point de vue évolue à la rencontre de Clara qui est comédienne (elle tient le rôle principal dans la pièce dans laquelle joue sa nièce) et qu’il lui a promis d’aller voir. C’est elle également qui lui donne des cours d’anglais. Lors de la représentation théâtrale, il va progressivement changer d’avis car il est touché par le rôle de Bérénice interprété par Clara. Il va exprimer son intérêt pour le théâtre auprès de Clara et ses amis mais ces derniers, constatant son manque de culture en la matière, vont se moquer de lui à son insu en faisant référence à d’éminents auteurs de théâtre que Castella évidemment ne connaît pas. Cette ignorance va le poursuivre et Castella sera dorénavant systématiquement catalogué. Ainsi, lorsqu’il s’intéresse à une œuvre d’art réalisée par Benoît, un ami de Clara, cette dernière est convaincue qu’il s’y intéresse pour se rapprocher d’elle. De même, lorsque Castella est en pourparlers avec Benoît et Antoine pour la réalisation d’une fresque onéreuse sur la façade de son usine, Clara accuse Antoine de profiter de l’ignorance et des sentiments de Castella à son égard pour lui soutirer de l’argent.

Clara : « J’ai l’impression que vous profitez de lui… »
Antoine : « Mais pas du tout, il apprécie le travail de Benoît »
Clara : « Mais enfin, ne me dit pas qu’il apprécie le travail de Benoît (…) mais moi je le connais Castella. Castella c’est un mec perdu, il connaît rien à rien (…) »
Antoine : « Il connaît rien à rien, c’est sûr, mais il aime cette peinture… »

Deux mondes s’affrontent à nouveau. Clara et ses amis restent cantonnés dans l’idée que Castella ne peut en aucun cas apprécier l’art « il ne connaît rien à rien » et lui prêtent des intentions. Pour Clara, si Castella achète les œuvres de Benoît, ce ne peut être que pour se rapprocher d’elle et en aucun cas par goût. Elle demande à le voir afin de le mettre en garde à ce sujet et, lors de la discussion, elle découvre que Castella avait abandonné l’idée de la conquérir étant donné son désintérêt marqué et qu’en effet, il avait décidé d’acquérir les œuvres de Benoît par goût, ce que Clara n’avait jusqu’alors pas imaginé une seconde.

Les sentiments de Clara évolueront avec le temps et, grâce notamment à la bienveillance de Manie vis-à-vis de Castella « moi je le trouve touchant ce mec », Clara va progressivement le voir d’une façon différente et le considérer comme un être humain avec des goûts différents des siens, certes, mais aimable. A la fin du film, le spectateur se rend compte qu’elle est en effet tombée amoureuse de Castella par son regard lorsqu’elle salue le public à la fin de la première représentation de la pièce « Hedda Gabler ».

Angélique Castella vs sa belle sœur / un passant

Madame Castella aide sa belle-sœur, Béatrice, à décorer l’appartement que Castella lui a offert suite à son divorce. Madame Castella tente d’imposer son goût et de faire poser du papier à fleurs dans le séjour de l’appartement. Sa belle-sœur se sent contrainte et n’ose pas donner son point de vue comme l’appartement lui a été gracieusement mis à disposition.

Mme C. : « Il y a des choses qui me semblent évidentes et que tu ne veux pas comprendre… »
Béatrice : « Tu ne supportes pas que je donne mon avis… »
Mme C. : « Mais non pas du tout ! (…) écoute Béatrice, tu le vois bien quand même, il y a des choses qui vont ensemble, il y a des choses qui vont pas ensemble (…) »

Dans un autre passage du film, Madame Castella se promène dans la rue avec son chien Flucky, ainsi que son chauffeur Bruno. Un passant se fait mordre par Flucky et elle lui demande ce qu’il a bien pu lui faire car son chien ne mord pas pour rien. Cela provoque une colère bleue du passant qui ne faisait effectivement que passer

Le passant : « Il a quelque chose contre les gens qui marchent votre chien ? »
Mme C. : « Arrêtez de crier comme ça, on peut parler calmement ! »
Le passant : «Je vais vous mordre moi, on va voir si vous restez calme ! » en criant toujours plus fort, puis « Tu crois qu’elle s’excuserait ? » en s’adressant à Bruno.

Madame Castella vit dans son monde et ne parvient pas à considérer que les personnes de son entourage puissent être différentes. Elle dit à plusieurs reprises aimer les animaux plus que les humains et elle ne comprend pas que sa belle-sœur puisse penser autrement. Cela génère par conséquent de nombreux conflits, des incompréhensions et des non-dits avec toutes les personnes qu’elle côtoie.

Au final, Castella la quittera et elle cherchera du réconfort auprès de sa belle-sœur. En arrivant dans l’appartement de cette dernière, elle fera même des compliments sur la nouvelle déco de l’appartement, voyant à présent les choses d’une façon différente.

Franck vs Manie

Manie est serveuse dans le bar où Clara et ses amis passent la plupart de leurs soirées. Elle démarre une relation avec Franck, le garde du corps de Castella, après que Bruno, un ancien amant, les ait présenté. Manie vend du cannabis pour arrondir ses fins de mois, ce que Franck ne comprend pas. Il la juge en permanence. Leur monde est si différent qu’ils peinent à trouver un terrain d’entente malgré leur attirance mutuelle. Lors d’une discussion entre Manie et Franck, suite à la visite d’un client venant acheter du cannabis, Franck s’énerve et lui fait part de son mécontentement vis-à-vis de ses activités :

Manie : « Tu gagnes pas ta vie toi ? »
Franck : « Mais je fais un métier normal moi !!! »
La notion de normalité à laquelle Franck fait référence est totalement subjective et ne va qu’accentuer leur incompréhension malgré leur attirance mutuelle. Ces incompréhensions, ainsi que l’activité de Franck qui requiert de fréquents déplacements auront raison de leur relation.

Conclusion

Les protagonistes du Goût des Autres parviennent, pour certains, petit à petit et pour diverses raisons à descendre de leur point de vue. Pour certains, les sentiments qu’ils ont pour l’autre leur permet progressivement de mettre de côté leurs préjugés, leurs interprétations et de voir les personnes en face d’eux telles qu’elles sont réellement, munies de bonnes intentions par rapport à elles-mêmes. Cela leur permet au fur et à mesure, de construire des relations tout en considérant le goût de l’autre comme étant acceptable.

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