Le Roman de David Foenkinos "En cas de bonheur" sous le regard du médiateur professionnel

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Version du 20 octobre 2015 à 20:57 par Walter Gilpin (discuter | contributions)

Par Sylvie Ruin, médiateur professionnel


David FOENKINOS, romancier contemporain, fait le récit de deux ruptures conjugales et du processus lent de dégradation des relations au sein des deux couples qui a conduit à cette issue. En toile de fond du récit, le film de Win Wenders, « Les Ailes du Désir » (1987) qui décrit les manœuvres bienveillantes de deux anges en 1945 à Berlin, une ville détruite en voie de reconstruction. Les deux couples sont formés par la fille, Claire et son mari Jean-Jacques et par la mère, Renée, mariée à René, le père de Claire.

Le regard du médiateur professionnel s’attachera à repérer : - Une adversité « sous cosmétique » contribuant à la dégradation de la relation et une relation de méfiance entre les protagonistes (PIC -) - Des « conflits en soi » traduits par un langage diversifié (SIC) - La difficulté du choix ou la « sortie de la caverne… » - De la fuite à la reprise de la relation : de l’adversité à l’altérité…

Une adversité « sous cosmétique » Avant leur rupture brutale qui prend la forme de la fuite (issue de l’adversité), les relations au sein des deux couples n’ont pas d’apparence conflictuelle, la cosmétique conjugale créant l’illusion et l’image de l’épanouissement pour Claire et Jean-Jacques, voire de la perfection pour l’entourage de René et Renée. Pourtant, chez chacun des protagonistes, le médiateur professionnel peut identifier les ingrédients de l’adversité au travers des prêts d’intention, jugements et dynamiques contraignantes (PIC -) repérables notamment dans les éléments de langage des protagonistes. Chacun des acteurs prête à l’autre des intentions négatives explicitement exprimées. - « Il fait exprès de rentrer à la même heure … de se montrer heureux (avec sa maîtresse) pour la (sa femme) faire souffrir » - « Il préfère les femmes plus jeunes » - « il n’a plus envie de lui plaire ». - « Il sourit « mécaniquement »... - « Elle ne me désire plus » - « Elle s’ennuie avec moi ». Les jugements et interprétations sont explicites : - « …minable,..ennuyeux, .mauvais..,..mou,..faible,….raide, …rigide ». Chacun exprime en quoi l’autre lui impose des situations, des décisions, des positions ou attitudes qu’il perçoit comme contraignantes. - « …les étouffements de la routine, … » - «  l’absence de contact physique… » - « les soucis ridicules,… » - « le rituel du repas dominical,… » - « les monologues répétitifs, … » - « …vouloir avoir toujours raison, - « ne pas pouvoir dire non,… »» Le médiateur professionnel détectera les trois types de PIC négatifs alimentant les émotions négatives qui engendrent inévitablement le conflit. L’auteur évoque « l’effritement, l’érosion, la douceur fanée, les étouffements de la routine, la pente du détachement, … », autant de notions subjectives, porteuses d’émotions, qu’il ferait préciser et illustrer (Processus F.C.R : faits-conséquences-ressentis) pour, à partir du ressenti des protagonistes, identifier les faits concrets générateurs et leurs conséquences.

Les « conflits en soi » traduits par un langage diversifié Le médiateur détectera surtout les « conflits en soi » présents chez chaque protagoniste qui contribuent à créer un terreau propice à la dégradation lente et continue de leurs relations. Dans ce registre, Claire ne ressent plus l’équilibre affectif qu’elle avait avec son mari au début de leur vie de couple. Sa vie sentimentale est devenue, dit-elle, un « no man’s land », alors que son imaginaire de l’amour reste figé aux illusions des premiers temps qui ont suivi sa rencontre avec son mari. Elle ne se sent d’autant pas respectée que son mari lui cache ses infidélités avec gaucherie et maladresse. Son équilibre intérieur est rompu quand la tolérance dont elle fait preuve face à l’infidélité de son mari se heurte à l’extase théâtralisée de celui-ci à l’occasion d’un repas dominical. La maîtresse de son mari, elle pouvait surement l’accepter ; mais l’expression d’une extase était moins supportable. Apparaît soudainement la frontière entre deux approches : -celle raisonnée de l’adultère : l’épouse accepte la maladresse de son mari ce qui rend son comportement acceptable, -celle passionnée de l’adultère, qui amène à avoir une intention négative à l’autre, dans le registre de l’abaissement et du non-respect, source de désharmonie et de conflit en soi. La rancune la gagne alors. De son côté, Jean-Jacques souffre de ne plus se sentir désiré par sa femme, et lui reproche d’avoir perdu la douceur et l’attention de ses jeunes années. Il ne supporte plus les repas dominicaux chez les beaux-parents rythmés du « rituel immuable » du gigot du dimanche et de « la petite prune « du beau-père. Ces rituels constituent autant de contraintes subies qui ne font que renforcer le conflit intérieur que Jean –Jacques tente de surmonter à chacune de ces rencontres avec ses beaux-parents. Le second couple est également riche de conflits en soi. Les états dépressifs de Renée constituent sans doute des symptômes d’une stratégie inconsciente de contournement ou d’évitement de la souffrance. Cette souffrance est créée par le remords d’avoir fait le mauvais choix de vie. Elle se trouve en déséquilibre relationnel. La suractivité de son mari René, génère chez la mère de Claire par ailleurs un sentiment d’étouffement, d’enfermement et d’ennui. Le mariage, dans ce scénario familial, crée l’illusion de l’épanouissement et de la perfection. Le médiateur analysera les ruptures, vécues dans leur soudaineté, comme des résultantes d’une mécanique de dégradation lente et progressive des relations au sein des deux couples. L’auteur coiffe cette présentation des protagonistes par la métaphore du hamac : on pourra y voir s’exprimer l’enfermement du personnage dans un filet (image du rôti ficelé) qui le comprime et le maintient dans un équilibre précaire. Le conflit se caractérise, dans ces deux histoires conjugales, par la rupture de la communication au sein des deux couples, chacun des protagonistes campant sur ses positions (métaphore du Pic), ses habitudes, son mépris refoulé, ses limites à penser autrement la relation. Le verbe au sein des couples disparait : « le mariage l’avait asséché verbalement » ou s’exprimer au travers de généralités : - « Tu sais comment est ton père » ; - « on ne comprend pas les femmes » Une rhétorique que le médiateur s’attacherait à faire préciser et illustrer par ses auteurs pour les contraindre à sortir des généralités qui enferment la pensée et la colonisent.

La difficulté du choix ou « la sortie de la caverne » Les protagonistes partagent une stratégie, probablement non consciente, commune : celle de s’inscrire dans une démarche de fatalisme fonctionnel. Un des couples est devenu « une horloge suisse. » Malgré tout, Renée a accepté cette situation en renonçant à s’affirmer et à exprimer ses points de vue. Elle subit ce quotidien qui l’éloigne de son idéal imaginaire…elle adhère à une forme de servitude volontaire. Elle a renoncé à sa liberté : elle semble le reprocher à son mari. Le médiateur devrait sans doute lui faire prendre conscience de la responsabilité qu’elle a également dans ce choix. Le médiateur pourra y voir une forme de refuge pour ne pas avoir à sortir de cette « caverne » que peut constituer le mariage dès lors « subi ». En sortir, c’est s’engager dans une voie d’accès vers une vérité qui peut être douloureuse si elle doit amener à reconnaître une erreur d’aiguillage dans le choix de sa propre vie. René, le père de Claire, semble être le seul protagoniste à ne pas être traversé par des zones de turbulences internes. Il vit au fond de sa caverne avec ses certitudes, celle d’être un homme « respecté, admiré, considéré ». Le médiateur constatera sa volonté de ne pas vouloir en sortir. Mais ne pas en sortir, c’est également contraindre l’autre à cet enfermement. Le processus d’élévation conceptuelle du médiateur professionnel pourrait aisément l’amener à s’interroger sur la contrainte qu’il fait peser à son entourage.

Entre « fuite » et « reprise de la relation » : de l’adversité à l’altérité… Renée, la mère, quitte brutalement son mari. Les émotions la dominent : elle fait le choix de la fuite (choix de l’adversité). Le dialogue est rompu : rejoignant son amour de jeunesse, elle doit cependant affronter la déception de ses retrouvailles. - « La compréhension du minable est toujours mieux que la pérennité du minable … » Elle pensait avoir retrouvé une forme de liberté, qu’elle croyait perdue. En quittant son mari, elle pensait devenir une femme libre et autonome. En faisant ce choix, le médiateur professionnel pourrait la faire réfléchir sur le sens de la liberté recherchée. Le couple Claire et Jean-Jacques se reforme après avoir été les victimes heureuses de la machination de deux détectives privés, (on pourrait y voir les anges du Win Wenders dans les « Ailes du Désirs »). Ces deux détectives organisent, à leur insu, un rendez-vous où les deux protagonistes prennent sans concertation entre eux la place de deux « grands timides » qui n’osaient pas se rencontrer. Au travers de ces rôles, on peut y décoder quelques préalables nécessaires à la réinstauration du dialogue dont le médiateur doit s’assurer de l’existence : le prêt de bonnes intentions, l’absence de jugement et l’absence de contraintes imposées à l’autre. Porte-parole d’un « Autre » vierge de tout PIC négatif, ayant accepté l’un et l’autre le rendez-vous par personne interposée, chacun des protagonistes s’inscrit dans un dialogue, celui de « l’inimaginable discussion », dans lequel toute adversité disparait…sous le regard bienveillant des deux détectives prêts à accompagner le dialogue renoué.

Conclusion. C’est alors que le médiateur pourrait accompagner les deux protagonistes à construire eux-mêmes la solution de sortie de conflit. La reprise de la relation (issue de l’altérité) est pour ce second couple envisageable. Le médiateur professionnel, s’appuyant sur une relation de confiance rétablie, s’attachera à déterminer les conditions de réalisation, chez chaque protagoniste du S.H.E (satisfaction, harmonie, équilibre) c’est-à-dire de la résolution des « conflits en soi » à l’origine du différend.

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