Le chat

De WikiMediation.

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« Mais où tu crois qu’on va à gueuler comme ça, tous les deux, dans une cave ? » Julien

SYNOPSIS

Clémence est acrobate de cirque, Julien typographe. Ils s’aiment, pique-niquent en forêt, se promènent en barque et se baignent nus dans une nature virginale. Au cours d’une représentation, Clémence chute. L’accident la handicape. Elle doit se replier sur son foyer, boiteuse, tout rêve professionnel et artistique définitivement abandonné. Ils louent une maison, au fond d’une impasse, verdoyante l’été, flamboyante en automne.

Le temps passe. S’insinuent dans leur vie mille insignifiants détails qui vont en faire un enfer, sans que l’on sache quand, ni comment. Sans que l’on sache, même, exactement quoi. Les voilà âgés, lui à la retraite, convaincu qu’il ne l’aime plus, elle meurtrie de son indifférence. Le projet La Défense a changé leur quartier en un champ de décombres. Un jour, Julien trouve un chat. L’animal captera désormais toute la tendresse dont le vieillard est devenu incapable à l’égard de sa compagne. Clémence veut comprendre, mais plus ils se débattent, plus ils deviennent des étrangers. Accablée et vaguement alcoolique, elle se persuade d’utiliser le chat pour faire réagir son époux mais finit par l’abattre. Julien s’installe à l’hôtel, définitivement affligé. Tous deux découvrent alors qu’ils ne peuvent, en réalité, vivre séparés. Il revient, et sa fureur le reprend aussitôt. Crûment placé devant leur incapacité à se passer l’un de l’autre, il instaure entre eux une punition pire que l’absence : le silence. Il vivra à ses côtés mais sans jamais plus lui adresser la parole.

Dès lors, le film culmine en une avalanche de petits billets grâce auxquels il communique avec elle, dans une ambiance de désespoir et de mépris mêlés. Clémence, qui est cardiaque, meurt un soir, victime d’un infarctus. Julien se précipite. Elle rend l’âme entre ses bras. La séparation est désormais bien réelle. Il avale un flacon de gélules.

L’ambulance—la même que celle des les premières images du film, selon un montage presque identique—l’emmène à l’hôpital où, en toute logique, il décède à son tour.

LE FILM

Courbevoie, fin des années 60. Sous l’égide de l’EPAD, « les usines (liées à la mécanique et à l'automobile), les bidonvilles voisins et quelques fermes » sont expropriés, rasés, remplacés par ce qui deviendra le premier centre d’affaires d’Europe. Le monde change. C’est dans cette période entre deux ères que Pierre Granier-Deferre situe son intrigue. Un temps de bouleversement urbain, radical, illustré des ruines de ce que l’on devine avoir été des pavillons ouvriers, sillonnées dès les premières secondes du film, par un inquiétant gyrophare que l’on pressent annoncer une ambulance. Au milieu du chaos, la sirène nous mène jusqu’à une maison décrépite, bordée de chantiers, de camions, de boue, au fond d’une impasse… Le cadre est posé pour une œuvre qui va méthodiquement empiler, strate après strate, pièce après pièce, tous les éléments de l’une des plus magistrales représentations de conflit que connaisse l’histoire du cinéma. Intérieur, extérieur. Clémence et Julien forment un vieux couple. Ils semblent se détester. En réalité, ils sont minés par de puissantes contradictions. Attachés l’un à l’autre, ils rendent impossible cette affection mutuelle. Combien de tentatives de parler, éteintes sur les lèvres ? D’inquiétudes réduites au silence ? Clémence tousse. Julien rédige un mot : « Tu devrais voir le docteur ». Au même moment, refusant le mépris inhérent au mode de communication qu’il a imposé entre eux, elle lui lance un regard de défi. Julien se ravise, jette le papier au feu et en écrit un autre, accusateur : « Le chat ». Julien est certain qu’il n’aime plus sa compagne mais c’est une erreur, tenaillé qu’il est entre admettre ses propres torts et reconnaître, contraint et de mauvaise foi, le bon droit de l’autre. En lui s’insinue l’indifférence vis-à-vis de soi-même et de ce qu’il aime.

Leur environnement les accable. Leur univers s’effondre, en d’innombrables scènes de démolition… Julien observe l’action d’un boulet. Il est campé sur ses deux jambes, regardant le monde bien en face... Mais son image est minuscule, écrasée dans ce chantier sans horizon, anonyme parmi les badauds. Clémence contemple la même scène, protégée derrière sa fenêtre—vitre et voilages dérisoires. Plus tard, elle reviendra méditer sur les mêmes engins. Passant la main dans ses cheveux, son geste fera naître un parallélisme désespérant entre les façades dévastées et sa propre vie. Cet effet d’exclusion du monde est évoqué par divers autres moyens : menaces d’expulsion, décalage avec la jeunesse… A cela s’ajoutent les limites sociologiques de l’époque. Les possibilités de se séparer ou d’instaurer un régime intermédiaire entre vie commune et séparation, sont considérablement plus nombreuses aujourd’hui. Ce monde, enfin, leur a imposé un revers central dans l’intrigue : l’accident de Clémence, dont chacun, inconsciemment, accuse l’autre.

Tous deux, enfin, sont certains d’être la victime. De soi-même, de l’autre, de la vie. Cette assurance d’être du bon côté se double, chez Julien, d’une incapacité à écouter, plusieurs fois décrite.

Malentendus… Et leurs conséquences. Les interprétations délirantes des pensées de l’autre foisonnent. Un certain Carlo appellerait régulièrement Clémence, dans le cadre d’une relation qu’elle entretiendrait avec lui. Julien tromperait Clémence avec Nelly, la propriétaire de l’hôtel Floride. Trébuchant sur le chat dans l’escalier, Clémence s’interroge sur une complicité possible contre elle entre la bête et son maître. Corollaire inéluctable, chacun profère distinctement des verdicts sans appel sur l’autre. Julien se moque de sa compagne, en des termes particulièrement cruels, lorsqu’elle affirme pouvoir retrouver du travail. Il raille ses capacités professionnelles et artistiques. Elle affiche un égal mépris à l’égard de son passé et de ses convictions. La maladie cardiaque de Clémence ne seraient qu’un mensonge, voire une manipulation du corps médical. De telles appréciations, proférées à voix haute, ne peuvent que déboucher sur des actes. Là encore, les exemples sont nombreux, depuis la lacération de la collection de journaux par Clémence jusqu’au régime silencieux imposé par Julien, en passant par l’exécution du chat, la porte claquée au nez de l’autre…

Maladresses. Ils se guettent, s’attendent, s’espèrent l’un l’autre. Tout le film en témoigne, images, plans, scènes… Ils arpentent les mêmes « pistes », entre les engins de chantier—quoique à bonne distance. Ils se succèdent dans les mêmes magasins—quoique avec un délai soigneusement calculé… Pourtant, ce qu’ils expriment, c’est, pour lui, l’insulte puis le refus de parler, refus drapé dans un mépris absolu : les petits papiers, lancés en direction de Clémence, comme on se débarrasse d’un mégot. Pour elle, l’agression verbale et physique, directe ou indirecte, sur arrière-fond de soûlographie. Tout acte est, pour chacun des deux, un appel à l’autre, mais tout appel devient aussitôt agression. Plus ils essayent de communiquer, plus ils s’opposent. Toute tentative de communication entre eux, au lieu de mettre les choses à plat, ajoute à leur adversité.

Dès lors que, dans un passé et pour des raisons inconnus, ils se sont engagés dans la spirale de la dispute, tout contribue à les y enfoncer, leur comportement, leurs pensées, leurs gestes, leurs paroles… Quels que soient leurs efforts, leur bonne volonté, leur souffrance, chaque étape constituera immanquablement un appui pour l’étape suivante, plus dégradée encore. Le temps désarticulé. Comme pour mieux souligner cet enfermement, le montage lui-même renvoie à un éparpillement du temps. Non seulement le passé est en miettes et le présent en flammes, alors que l’avenir est tout simplement absent, mais encore ces différents temps se mélangent-ils, apparemment sans règles et sans repères. Trois périodes se superposent : celle qui voit les personnages se côtoyer dans la punition du silence, que l’on peut considérer comme le présent, un passé récent, renvoyant à la présence du chat et un passé lointain, regroupant des souvenirs d’autres temps.

Pour couronner le tout, les premières images constituent, à notre insu, la chute de l’œuvre, selon une boucle qui revient sur elle-même pour la clore—hermétiquement ! Car il n’existe aucun futur. Toute tentative d’envisager un lendemain, une issue, quelle qu’elle soit, se trouve immédiatement contrebattue par un emprisonnement parfaitement inexorable dans la situation présente.

L’affaire n’est pas une plaisanterie. Décrivant un conflit dans son paroxysme, Pierre Granier-Deferre n’envisage pas de solution. C’est en toute cohérence que les protagonistes finiront de la seule façon qui leur soit encore loisible : l’anéantissement.

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