Le cuisinier

De WikiMediation.

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Lionel Raffin, commente ici « Le cuisinier », le savoureux roman culinaire de Martin Suter ou la cuisine sert de vecteur à la médiation.

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Ainsi, au travers de la passion culinaire de Marava, un jeune immigré en suisse, Martin Sutter nous entraîne dans une délicieuse aventure mélangeant avec audace et saveurs, sentiments personnels, traditions, castes familiales et conflits Tamoul.

A cet effet, après un résumé du roman destiné à vous mettre en appétit, nous nous essayerons à lire quelques extraits des tranches de vie des personnages afin de mieux comprendre les conflits qui viennent les tirailler.

L’histoire

Maravan, un jeune et discret réfugié Sri-lankais, travaille comme commis et plongeur au restaurant le Huwyler, un restaurant suisse « nouvelle cuisine » fréquenté par tout le monde de la presse et de la finance. Il n’en est pourtant pas à sa première expérience : avant d’immigrer en raison du conflit Tamoul, sa passion pour la cuisine lui avait permis d'être un chef très prometteur dans sa contrée d’origine. Ainsi, Maravan est devenu un virtuose du couteau et Andréa, une des serveuses, est la seule qui est vu l’amour, la précision et la rapidité avec lesquels il composait des œuvres d’art sur les assiettes….

En dehors du restaurant, Maravan cultive la nostalgie de ses souvenirs personnels. Sa passion lui a ainsi permit de parfaire son art culinaire en œuvrant chez lui à la cuisine moléculaire pour retrouver les parfums de son enfance Tamoule. C'est là-bas qu'il a grandi auprès de sa grande tante Nangay, entre les poêles et les casseroles, les épices et les fines herbes, les légumes et les fruits. Il aidait à laver le riz, à trier les lentilles, à râper la noix de coco, à effeuiller la coriandre. Dès l'âge de trois ans, on le laissait, sous surveillance, couper les tomates en cubes et hacher les oignons avec un couteau tranchant.

Pourtant c’est aussi cette même passion qui va le conduire à être licencié pour faute après que son employeur est découvert qu'il s'était servi du matériel du restaurant pour faire découvrir à Andréa les enchantements érotiques de la cuisine ayurvédique.

Sa situation personnelle devient alors précaire et devant la nécessité d’aider sa famille resté au pays, Maravan se laisse convaincre par Andréa de participer à la création de leur propre entreprise « Love Food » avec une idée simple : servir des dîners aphrodisiaques à domicile aux couples en difficultés.

Le concept séduit mais le carnet de commande peine à se remplir et les deux associés se résignent à accepter de travailler pour Kull, un homme d'affaires douteux qui souhaite apporter à sa propre clientèle une touche très personnelle en organisant des rencontres exotiques.

Parmi les nouveaux habitués, figure notamment, Dalmann, un exportateur d’armes ayant accepté de participer de manière peu scrupuleuse à l'approvisionnement de l’armée sri-lankaise . C’est ainsi que, à son insu, Maravan se voit préparer un repas qui nouerait une affaire qui, après quelques détours, permettrait à l’armée sri-lankaise de se procurer des chars suisses d’occasion.

En parallèle et à contre cœur, Maravan se voit contraint de financer les Tigres Tamoul du LTTE afin d’aider à la libération de son neveu emmené de force pour servir comme enfant soldat.

C'est ainsi qu'après avoir découvert avec Andréa, tant les malversations auxquelles se livrent les nouveaux client de « Love Food » que les mauvaises intentions des membres de l'armée Tamoul, ils décident alors de d’utiliser la cuisine de Maravan pour lutter à leur façon…

Le conflit culinaire

Ce roman distille avec saveur tous les ingrédients ou plutôt les épices du conflit au travers de ses personnages.


Conflit entre Maravan et les Tigres Tamoul

La situation précaire des immigrés Sri-lankais et le poids de la communauté permettent aux Tigres Tamoul de contraindre leur ressortissant à de nombreux dons quitte à les menacer de dénonciation aux autorités.

Ainsi, Maravan reçoit un jour la visite de Thevaram, l’homme des LTTE qui lui avait trouvé un emploi de fabricant de mothagam pour le temple, en encaissant au passage un don de mille francs suisse. Accompagné d’un homme présenté sous le nom de Rathinam, ses derniers viennent le « féliciter » de sa réussite et des dons qu’il a pu faire envers sa famille au cours des dernières semaines. Ils lui indique également qu’ils croisent les doigts pour que les autorités n’entendent pas parler de votre activité lucrative, et ce plus particulièrement quand on touche le chômage (en raison du trop faible remplissage du carnet de commande, Maravan et son associé ont du faire le choix de ne pas déclarer les revenus générés par la société « Love Food »). Enfin, ils l’invitent à lire le dernier discours du leadeur des LTTE, Velupillai Pirapaharan et plus particulièrement la conclusion qui invite les Tamoul à soutenir le combat pour la liberté mené par leur frères et sœurs dans l’Îlam Tamoul et à poursuivre leurs dons et leurs aides.

Quelque temps après, Maravan apprend par sa sœur resté au pays que son neveu Ulagu lui avait écrit un courrier dans lequel il avait choisi de se battre pour la liberté et la justice et avait rejoint les combattants des LTTE(Note: la lettre portait bien son écriture mais ne n’était pas ses mots).

Qui plus est, il apprendra un peu plus tard par Theraram et Rathinam qu’Ulagu s’était porté volontaire pour les Black Tigers, une unité d’élite regroupant des candidats à l’attentat suicide dont les conditions d’admissions était toutefois très rigoureuse et il y avait de forte chance qu’on le refuse. Ceci étant ses derniers lui indique également que si Maravan le souhaitait, ils pouvaient les augmenter encore un peu en passant par leur canaux.

Enfin, il découvrira finalement par une photo dans une communication du ministère de la Défense de son pays que son neveu avait finalement été tué dans un combat.

A la lecture de ses différents passages, on discerne la double interprétation des discours que peuvent avoir les LTTE et les prêts d’intention que ses derniers mettent en œuvre pour contraindre Maravan à financer les actions des Tigres Tamoul.


Conflit entre Maravan, Andréa et Dalmann

Dans cet extrait, nous découvrons Maravan qui s’interroge sur ses propres valeurs avec Sandana (une jeune Tamoul qui tout comme lui est secrètement amoureuse de l'autre) après avoir découvert qu’il soutient, à son insu, le combat de libération avec l’argent des trafiquant d’armes :

« Maravan lut l’article et étudia la photo des Kazi Razzaq, à coté de celles, qu’il connaissait désormais de Waen et Carliste. Lorsqu’il eut terminé, il tourna les yeux vers Sandana, qui l’observait avec impatience.

  • Alors ? demanda-t-elle.
  • Des trafiquants d’armes, répondit-il avec un haussement d’épaules. Ces gens-là ne s’embarrassent pas avec la morale.
  • Ça, je m’en doute. Mais les cuisiniers. Les cuisiniers devraient tout de même se demander un peu pour qui il cuisine…

C’est à cet instant seulement qu’il comprit où elle voulait en venir.

  • Vous dites ça à propose de ce Dalmann ?

Sandana confirma d’un geste résolu. »

Après cet épisode, Maravan est plus que jamais en proie avec ses sentiments et il comprend à quel point les dîners « Love Food » sont désormais très éloignés de ses propres valeurs.

Par ailleurs, nous retrouvons également les éléments du conflit au travers de la relation intime que vit Andréa avec Makeda, une jeune immigrée Ethiopienne qui travaille comme call girl pour Kull, l'homme d'affaire au passé douteux. Son métier conduit Makeda à être régulièrement réservée par Dalmann mais cette liaison n’est pas sans difficultés pour Andréa :

« Makeda prépara deux expressos, les posa sur la table basse entre les fauteuils, s’assit en fasse d’Andréa et croisa les jambes.

  • Dalmann, dit-elle avec le geste de jeter quelque chose.
  • Ça fait un peu beaucoup, répondit Andréa en imitant le geste de la main. Dalmann, je veux dire.
  • Il paie bien et n’est pas fatigant.
  • C’est un vieux dégueulasse qui fait des affaires louches. C’est lui qui a organisé la soirée(Note : on parle ici d’une soirée « Love Food ») avec le Hollandais et le manager, celle où ils ont pris des photos.
  • D’où tiens-tu cela ?
  • Le Hollahttp://fr.wikimediation.org/skins/common/images/button_image.pngndais était accompagné par le second couteau de Dalmann.
  • Schaeffer ? Oh, comme c’est intéressant !
  • Je sais que c’est contre nos accords. Mais ça me fait suer que tu passes autant de temps avec Dalmann. Ca me répugne. »


Conflit entre Sandana et ses parents

Enfin, Maravan se trouve également mêlé au conflit de caste qui oppose son amie Sandana à ses parents. En effet, quelques temps auparavant, les parents de Sandana s’étaient entendu avec ceux d’un jeune homme nommé Padmakar – c’était des vaishyas, comme eux – pour que les jeunes gens se marient…Mais Sandana ne voulait pas.

Quelles saveurs pour le médiateur ?

Au cours de la lecture de ce roman, le médiateur pourra s’interroger sur les personnages et leur capacité à apprêter leur vie avec un autre point de vue et à prendre les décisions nécessaires pour mettre un terme à leur conflit culinaire.

Ainsi par exemple, on pourra se plaire à imaginer une inimaginable discussion entre d'un coté Maravan, Andréa, Makeda et de l'autre Dalmann et le rôle de médiateur qu'aurait peut-être pu y avoir Sandana dans un autre contexte. A cet effet, il aurait fallu que Sandana arrive à intervenir :

  • en tout neutralité (on sait leur attachement mutuel à la tradition Tamoul),
  • en tout indépendance (Maravan est hélas mêlé au conflit opposant Sandana et ses parents Maravan),
  • de toute impartialité (mais c'était sans compter sur ses sentiments à l'égard de Maravan).

Et nous savons tous combien la nature humaine peut être mauvaise conseillère pour résoudre un conflit.

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