Lecture sur Pirandello et Pessoa

De WikiMediation.

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Regard croisé, proposé par Angela Lopes, sur la lecture de Fernando Pessoa et Luigi Pirandello.

Certains auteurs qui nous accompagnent par toutes les interrogations qui résonnent, par l´identification au message qu´ils transmettent. Leur choix, commence même bien avant de porter un regard de médiateur sur la dimension existentielle de leur œuvre qui en a eu des répercussions sur bien d'autres comme par exemple Sartre, Beckett et Ionesco.

Luigi Pirandello (1867-1936) l´un dramaturge et poète et Fernando Pessoa (1888-1935) plus poète que dramaturge, contemporains d´ailleurs qui se méconnaissaient, nous questionnent sur les points de vues que chacun(e) porte sur l´autre et sur ce que nous percevons de la réalité.

Le poète hétéronyme

Pessoa est le poète qui porte les différents masques, construisant des identités et personnalités poétiques (hétéronymes) en fonction du regard qu´il porte sur le monde.

Pessoa devient alors Álvaro dos Campos, Alberto Caeiro ou Ricardo Reis selon que ses compositions sont plus liées á l´émotion, à l´intellectualisation/raison ou à un idéal. Il construit des personnages où parfois il affirme plus ou moins se reconnaître. Dans ces regards multiples, Fernando Pessoa trouve même un hétéronyme pour le rôle d´employé de bureau qui assurait sa subsistance et devient dans ces moments ennuyeux et répétitifs de son existence de fonctionnaire Bernardo Soares.

«… je ne sais pas qui je suis. Quand je parle de manière sincère, je ne sais avec quelle sincérité je parle. Je me sens multiple : je suis comme une chambre avec de nombreux miroirs fantastiques qui déforment par reflets une réalité qui n´est dans aucun d´entre eux et qui pourtant existe partiellement dans tous ces miroirs. Ainsi je me sens vivre mille vies comme si mon être participa de tous les hommes. »

Pessoa (Personne en français, Persona= masque en latin) crée un théâtre intérieur qu'il désigne comme « drame humain » où il s´observe dans ses affects, dans ses processus d’intellectualisation, dans ses modes d’idéalisation. Il construit le regard que lui Pessoa ou Personne ou tout le monde, pluriel et universel porte sur la fugacité de la réalité et de l’être :

« Tout ce que je fais ou je pense,
Je le fais ou pense à moitié ;
Voulant, je veux l´infini,
En faisant, rien n´est vérité. »

Toute réalité est un fragment incomplet des mondes inaccessibles même construisant de multiples personnages qui ne représentent chacun d´eux que la conscience d´un regard égocentré qui par son inquiétante diversité cherche à s'« alterocentrer » sur la pluralité de l'humain.

Luigi Pirandello s'inscrit dans toute son œuvre et surtout dans son dernier roman « Un, Personne et Cent Mille », aussi dans cette recherche de l'étranger, de l'autre, de nous-mêmes, des autres regards que l'on pose et que l'on appréhende dans la relation à l'autre :

« Il nous semble fatalement que ce sont les autres qui font erreur ; qu'une forme donnée, un acte donné, ne sont pas tels qu'ils les jugent. Mais, si notre angle de vision se déplace, nous nous apercevons que notre jugement aussi était faux ; si bien qu’en fin de compte, nous sommes forcés de reconnaître que nous ne pourrons jamais leur assigner de réalités définitives, de façon stable et certaine ; mais tantôt d’une façon, et tantôt d’une autre, de sorte que ces réalités nous paraissent tour à tour toutes erronées, ou toutes vraies, ce qui revient au même. Il ne nous a pas été donné une réalité unique – et il n'en est point – mais c'est à nous qu'il importe de la créer, si nous voulons exister ; et elle ne sera d'ailleurs jamais unique pour tous, unique pour toujours, mais en transformation perpétuelle »

Ou encore dans cette inquiétante tragi-comique recherche du « je » dont le point de départ est le point de vue du personnage, tel Cyrano de Bergerac, sur la perspective de son nez qui va introduire un regard sur les modes relationnels qu'il entretient dans la sphère familiale, conjugale, professionnelle et sociale :

« Nous ne sommes capables de connaître qu´en fonction des formes que nous donnons à la réalité. Mais quelle est cette connaissance ? La forme est-elle la propre chose ? Oui, aussi bien pour moi que pour vous ; mais pas de la même manière pour vous que pour moi ; c´est si vrai que je ne me reconnais pas dans la forme que vous me donnez, ni vous dans celle que je vous donne ; et la même chose n'est pas la même pour tous, et même pour chacun de nous, elle peut changer constamment, et en fait elle change continuellement. »

La lecture de Pessoa et Pirandello nous interroge, en tant que médiateur et être humain sur les thèmes de l'identité, de la relation entre la réalité, la fantaisie et l'humain. Cette lecture nous invite aussi à une réflexion sur des positionnements qui, dans leur pluralité, dissolvent l'absurde des certitudes qui foisonnent dans nos cavernes et entravent nôtre cheminement vers l'autre.

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