Les Châtaigniers du Désert

De WikiMediation.

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Pascale Vernet a lu pour vous le roman de Frédérique Hébrard Les Châtaigniers du Désert ».

L'histoire

« J’aurai du me méfier quand je suis entrée dans le brouillard... Il a suffi d’un tournant de la route pour que je pénètre dans une autre dimension. Pour que j’entre dans ma vie. ». Marie de Walheim, qui arrive d’Alsace pour rendre une simple visite à son frère, pasteur dans les Cévennes, va, suite à un évènement grave et imprévu, choisir de rester au pays.

Contre toute attente, elle va petit à petit se transformer. Par l’analyse de soi, le questionnement sur le sens de son existence et sur ses choix, la maitrise de ses émotions et de ses sentiments, elle va « entrer dans sa vraie vie ».

Riche des qualités d’impartialité, de neutralité et d’indépendance, Marie va accompagner Monsieur Damien d’Escandieu de la Fage à se rapprocher des gens de son village, avec lesquels il entretient un terrible conflit depuis plus de cinquante ans.

Synthèse

Damien est un personnage totalement décalé par rapport à la réalité de la vie. Vieux et isolé, il est devenu la risée du village.

  • « Elles furent dépassées par un homme âgé qui semblait agité par une grande fureur.
  • -Effrontées ! rugit-il.
  • Les deux filles pouffèrent. Sarah sourit. »

Damien est incapable d’établir un lien de communication. Il n’a pas encore fait le deuil, soixante ans après, des évènements qui l’ont entrainé dans un désarroi profond, dans une peine inconsolable, dans un conflit sans fin. Il porte ce conflit comme l’on porte un fardeau trop lourd. Il entretient ce conflit. Il est en lui, ancré au plus profond de son être. C’est son conflit, et il l'étend à la terre entière.

  • «- Il fait rire, le pauvre, mais quand il était jeune, tout le monde le respectait, Monsieur Damien….La famille d’Escandieu de la Fage, c‘était la plus grande famille de Valdeyron. La plus belle maison sur la rivière, avec le parc, la terrasse avec ses colonnes….et lui, le fils unique, les demoiselles lui faisaient les yeux doux. Il s’est fiancé en aout 39
  • -Et puis ?
  • -La guerre…..Il est revenu avec des décorations….Il s’était bien battu pour la France….Mais la jeune fille ne l’avait pas attendu….Alors il est devenu pénible. Il est fâché avec toute la terre : les curés, les pasteurs, le maire, l’instituteur, les enfants, les jeunes, les vieux !....ça fait de la peine de le voir. »

Damien n’a pas dépassé le stade de la révolte. La blessure qu’il a au cœur l’aveugle. Le conflit est en lui. Il incarne son conflit, il est devenu son propre conflit. Il ne peut plus se comprendre lui-même. Il est encore sous l’emprise de ses ressentiments. Il subit ses propres sentiments, transforme et déforme toutes les informations qu’il peut recevoir. La raison lui échappe totalement, elle est assujettie à l’émotion.

En fait, Damien suit le déroulement normal de la dynamique conflictuelle. Après la stupeur de constater que sa fiancée ne l’a pas attendu, alors qu’il se battait pour elle (et pour la France), il est passé de la colère à la révolte. Ancien militaire, le marquis vit totalement dans une culture d’adversité et sans arrêt à travers des propos jugeants et blessants, projette sur les autres l’agressivité qu’il porte en lui.

  • « -Bande de gauchistes !...

Le marquis, sorti d’une ruelle, invectivait les fidèles et poursuivait son chemin en haussant les épaules…..toujours agité de fureur.

  • -je ne suis pas en reste, m’a dit Michel, il m’a traité de « petit curé gauchiste avec son col mao et son français de bas étage » ! »

Cette agressivité est ressentie à travers la population comme une malédiction.

  • « Découverte de la vie d’un village….Tout le monde se connaît, tout le monde ne s’aime pas, mais tout le monde est concerné par ce qui s’abat sur un de ses membres »

Et chacun à sa façon va avoir des propos blâmant ou attitudes désobligeantes.

  • « Les petites riaient, les vieux se fâchaient, le malheureux s’éloignait, proférant anathèmes et malédiction. »
  • « Il parle seul, le pauvre homme, dit Sarah en le regardant s’éloigner »
  • « On a du arrêter les petites qui lui fonçaient dessus. De loin, il les a traitées de gaupes. »

Nous voici donc en plein conflit, avec jugement de la part de chaque partie (Damien d’un coté et la population de Valdeyron de l’autre), prêt d’intention des uns pour les autres et attitude contraignante des uns envers les autres.

Marie est arrivée depuis quelques jours dans le village de Valdeyron et, très vite, elle constate le décalage entre ce qu’elle perçoit et la réalité.

  • « -Mon amie sera ravie de vous accueillir !
  • Enfin c’est ce que je crus entendre car ……ce fut un homme qui parut sur le perron. »
  • « Je me suis absentée de moi. »
  • « J’avais posé les yeux sur le quai….mais je n’avais rien vu. »

Marie va faire un travail sur elle-même, puis prend conscience que, pour être à l’écoute des autres, il est nécessaire de ne pas se laisser emporter dans leur histoire et indispensable de prendre du recul face aux évènements. Alors, sans juger les villageois, autonome et sans implication affective, elle va accepter de se mettre au service de la population.

  • « -Nous avons besoin de vous….
  • -Dites oui, murmura Sarah….
  • Je poussai un soupir qui fut pris pour un acquiescement. »

Marie est totalement libre de toute appartenance religieuse ou dogmatique. « -Non. Pour être contre Dieu, il faudrait d’abord qu’IL existe. Je suis contre la religion,….la soumission à Dieu !....Qu’est-ce que ça m’agace !....Mon objectif…éveiller les consciences….les rendre libres. »

Marie a donc les qualités et l’état d’esprit nécessaires pour mener à bien une médiation entre Damien et la population de Valdeyron. Elle est d’ailleurs librement choisie par cette dernière. « Vous plaisez à tous ! »

Les premiers entretiens de médiation, que Marie va mener concernant le conflit entre Damien et les Habitants de Valdeyron, sont alors consacrés à Sarah, femme avisée, veuve protestante, éprouvée par le malheur et vivant dans une maison catholique.

  • « J’ai suivi Sarah à la cuisine. J’ai posé mes coudes sur la toile cirée de la table et je l’ai écoutée. »
  • « Sagesse de Sarah. Silence de Sarah….Elle le regardait tel qu’il était. Pas seulement comme un catholique. »

Marie a une écoute active. Elle reformule avec conviction mais ne prend pas partie. Elle va ainsi rencontrer les principaux acteurs du conflit, les uns après les autres, c'est-à-dire les représentants de chaque catégorie de la population. Après Sarah, c’est au tour des jeunes, des deux filles, des petites. « La Celte et la Sarrasine….j’avais rendez-vous avec elles. »

Et enfin, Marie va rencontrer le maire.

  • « -Quelle tristesse ! dit le maire. Cet homme est un héros. Un vrai….
  • -Et puis ?
  • -Peine de coeur, Mademoiselle. Ca vous détruit bien un homme. Même un homme fort ! Il est devenu fou ! Il nous déteste !
  • -Vous voulez dire nous, les protestants ?
  • -Les catholiques aussi ! Peut-être même davantage !...j’ai essayé d’entrer en contact avec lui, de l’aider, de l’attirer à la mairie….Rien à faire….Il meurt de rage….
  • -C’est vraiment un bonheur, Mademoiselle, de vous avoir. »

Le maire est rassuré, il se sent compris par Marie. Il lui a dit tout ce qu’il ressentait et ce qu’il avait fait, il a confiance en elle. Elle va l’aider. Pour lui ce conflit est simple, c’est Damien qui ne veut pas s’intégrer et qui a rompu tous les liens. Cet état de fait est imposé au maire, il ne l’a pas choisi. Pourtant, dans un esprit d’altérité, il a essayé de comprendre l’autre, de l’aider à sa manière, puis il s’est résigné. Il a accepté. Il a fait le deuil de la relation.

Nous avons bien ici, les éléments habituels d’un conflit, avec prêt d’intention « Il nous déteste », jugement « Cet homme est un héros » et attitude contraignante.

Marie a une posture de tranquillité d’esprit. Cette histoire ne la concerne pas. Elle ne prend pas pour elle, ce qui n’est pas elle. Dans sa démarche de médiation, il est nécessaire à présent de rencontrer l’autre partie. Marie va donc provoquer la rencontre avec Damien. « Je me suis trouvée nez à nez avec le marquis au milieu du petit pont….Il est resté figé devant moi….me regardait. »

Marie respecte les règles de confidentialité. Elle sait qu’il est important que les entretiens aient lieu dans un endroit chaleureux, à l’abri de tous regards et de toutes oreilles. Alors, afin de mettre Damien en confiance, elle va conduire ce premier entretien chez lui, dans l’ancienne maison du marquis. « Je l’avais suivi…dans sa vielle maison délabrée »

Ainsi à l’abri dans son environnement habituel, Damien, à son tour, va raconter son conflit à Marie. « Cette maison avait connu la vie, l’amour, le bonheur et rires d’enfants, avant de sombrer dans le désespoir, comme son dernier occupant… Il me disait tout. »

Marie va accompagner le Marquis sur la voie du changement. Damien revit, relit son passé avec un guide. Elle lui renvoie son image, elle le réfléchit comme un miroir. Marie a une démarche active, Marie ne juge pas. Marie écoute, et Damien est submergé par ses propres émotions. « Le marquis s’arrête, ému »

Marie connaît le processus et elle sait qu’il va falloir du temps au Marquis pour passer d’une culture d’adversité, dans laquelle il vit depuis 80 ans, à une autre démarche, celle d’une culture d’altérité. En effet, Damien doute. « Je sentis le marquis se raidir, me regardait avec méfiance. »

Puis Damien va continuer sa lente ascension vers le présent, vers les autres, vers le jour. Marie va, alors, amener le marquis à poser les règles de communication nécessaires pour envisager une rencontre avec les habitants de Valdeyron, car aujourd’hui, il est impossible d’envisager un quelconque dialogue entre eux et Marie le sait pertinemment.

  • « Je craignais qu’il n’y soit mal accueilli car il venait de loin, le marquis, et il en avait blessé plus d’un au passage. »
  • « Sa présence ne serait peut-être pas accueillie avec enthousiasme »

Mais comme il est toujours plus facile de parler des autres que de parler de soi, Damien va poser les conditions de qualité relationnelle, que l’autre partie doit respecter, pour permettre une première discussion, une reprise de relation avec les gens de Valdeyron. « -Il faut pardonner ses écarts de langage à un vieux solitaire ! »

Marie va fermement mais avec beaucoup de doigté pousser Damien dans ses retranchements. Elle va l’amener à ce que de lui-même, il respecte les règles qu’il édicte et encore une fois elle reformule. « Ce doit être possible,….à deux conditions….Un : Vous ne traiterez plus de gaupes et de ribaudes les délicieuses petites….Deux : Vous irez à l’église écouter….le curé ! »

Mais Damien se révolte, alors Marie le recadre. « Depuis votre retour, vous n’avez cessé de marcher seul, dans le désert….il y a aussi des gens. Il y en a plein, à Valdeyron, des gens prêts à aimer et à être aimés. »

Alors, Damien revient doucement sur les règles qu’il a lui-même énoncées : Plus de prêts d’intention ; Plus de jugement ; Plus d’attitude contraignante ou de solution imposée. « -Si je vais à la messe, si je demande pardon aux fillettes, si je fais une visite… »

Marie constate alors le changement d’attitude, la renaissance de cet homme. « Je ne le quittais pas du regard, je le sentais redevenir lentement l’homme qu’il avait du être, l’homme qu’il aurait du être si, comme l’avait dit monsieur le maire, les peines de coeur ne l’avait brisé….Il sourit, hocha la tête et dit : -Vous prêchez bien, belle enfant ! Vous êtes forte ! »

Comme le maire, Damien se sent compris et soutenu par Marie. Il lui reconnaît l’autorité du médiateur, dont l’action va lui permettre le retour à l’harmonie et à l’équilibre dans ses relations. Alors que Damien se prépare à un premier contact avec la population et à reprendre des relations normales de voisinage, Marie doit continuer des entretiens individuels avec tous les représentants de Valdeyron.

  • « -Tu lui as dit de venir ?
  • -Vous êtes fou, Bob ! Melchior hausse les épaules : Il ne viendra pas ! Il ne voudra jamais rencontrer des gens comme nous ! »

Marie constate que, comme toujours, les intentions que l’ont prête aux autres sont le principal écueil de toute relation, et qu’il va falloir du temps pour que chacun éteigne rancoeur et critique. « -On pourrait donner un grand dîner….Hein, Melchior ! On inviterait Michel, le maire, le marquis, le commandant. »

Mais Damien n’est pas encore prêt. En effet, passer de l’adversité ou la raison justifie l’émotion, à l’altérité ou la raison comprend l’émotion prend un peu de temps. « Autre refus. Courtois mais inébranlable. »

Même Marie n’a plus de contact avec Damien, elle le laisse réfléchir, intégrer cette nouvelle façon de se comporter avec soi-même dans un premier temps, avec les autres dans un second temps. « Depuis notre rencontre et ma visite dans sa tanière armoriée, on ne l’a plus revu. Il se retranche dans le silence et l’isolement. »

Marie pourtant continue son travail de médiateur, forte de sa connaissance du conflit, elle sait que seules trois issues peuvent être envisagées lors d’une médiation. Dans le cas présent, ce sera obligatoirement la rupture totale mais consensuelle du Marquis avec les gens de Valdeyron, l’aménagement de leur relation ou le retour à la situation antérieure. C’est cette dernière solution que vont choisir Damien et les habitants de Valdeyron. « -C’est cette communion qui me manquera toujours ! La voix claironnante de celui qu’on n’appelait plus « le marquis » mais Monsieur Damien….Il s’arrêta. Intimidé. Sans doute honteux de s’être livré. Lui aussi, comme la vielle Madame Volpellière, lui aussi avait tout dit. Damien d’Escandieu de la Fage. Damien d’Escandieu de la Fage, ….ramené à l’amour de son prochain »

Mais Marie ne s’arrête pas à cette première rencontre. Les réunions de médiation vont être multiples puisque le conflit s’étendait à toutes les couches de la population. Avec méthode, elle va conduire plusieurs réunions réunissant Damien et les différents protagonistes. Elle va être le témoin privilégié de cette médiation réussie, de la reprise de relation de Damien avec ses congénères. Tout d’abord avec Melchior et Bob : « Des voix d’hommes. Très gaies….J’avais reconnu la voix !....D’un geste de la main, il prit Bob et Melchior à témoin….Et tous trois me regardèrent…Il est resté pour dîner…. Le lendemain de ce dîner historique, Damien a renoué avec Valdeyron. »

Puis avec les protestants : « Il m’a suivi dans le local inconfortable où nous nous réunissons….Mais les gens qui se rencontraient ce soir là, étaient plus sidérés que choqués par sa présence. Le vieux monsieur n’avait plus rien à voir avec l’énergumène qui avait parcouru les rues l’injure à la bouche, poursuivi par les rires des enfants et les aboiements des chiens. Il était redevenu celui que les plus vieux avaient respecté autrefois. »

Mais si les entretiens, les réunions et les discussions menés par Marie avaient suffi pour la majorité des villageois, les mots ne suffisaient pas pour la jeunesse. Les petites avaient besoin d’actes, de faits réels et tangibles, pour elles aussi se rabibocher avec monsieur le marquis. Damien l’avait bien compris. « Rasé de prés, parfumé, tiré à quatre épingles,….il avait déposé un gigantesque bouquet à la réceptionniste qui n’en croyait pas ses yeux. -Pour ces demoiselles ! dit-il en lui tendant sa carte sur laquelle il avait écrit : Avec les excuses d’un vieux fou qui vient mendier un peu d’amitié… Elles avaient ri. Compris. Pardonné. »

Marie a su apurer la dimension affective de ce conflit et les différents protagonistes sont allés les uns vers les autres grâce à elle. Parfaitement autonome elle a servi d’intermédiaire et a facilité la communication entre les parties. Elle s’est concentrée sur chacun des partenaires, les a écouté et leur a, chacun à leur tour, renvoyé leur propre image, leurs émotions et leurs souffrance comme un miroir. Elle les a amenés à prendre en compte leurs propres contradictions et dans le respect des règles de communication librement choisies et acceptées, Damien et les gens de Valdeyron ont fait le deuil de leur conflit. Ils ont trouvé ensemble leur propre solution au cours « d’une inimaginable discussion » dans le contexte conflictuel initial.

Marie a permis au processus de se dérouler. Elle a véhiculé la reconnaissance de chacun, et permis aux parties en présence, d’avoir un reflet respectueux de leur motivation et de leurs passions réciproques. Marie a été capable d’animer des séances et de favoriser l’imagination des partenaires, afin de permettre à Damien et aux habitants de Valdeyron de trouver des solutions interactives pour reprendre des relations normales. « Maintenant, les réunions se font dans le salon empire de la belle maison….Et il y a toujours une ou deux petites pour préparer le café, le thé. »

Ce roman met en lumière l’ensemble des comportements et des paroles que l’on peut rencontrer au cours d’une médiation. Il oblige le médiateur à prendre de la distance par rapport aux évènements, et à prendre conscience, que pour accompagner le changement de posture des différents partenaires d’un conflit, dont la dimension affective cristallise et catalyse la dynamique conflictuelle, il est nécessaire d’acquérir les qualités fondamentales d’indépendance, d’impartialité, de neutralité et de confidentialité.

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