Les braises

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Les braises de Sandor Marai lu par Anne-Marie Crépin

Sommaire

L’histoire

Sandor Marai nous relate un passage de la vie de deux hommes Henri et Conrad, amis d’enfance qui se retrouvent après une longue séparation.

Le 14 Août 1940, 41 ans s’étant écoulés après ce jour du 2 juillet qui marqua le départ clandestin de Conrad sous les tropiques, un messager fait savoir à Henri que Conrad est en ville, à Vienne, descendu à l’Aigle blanc. Henri va alors tout mettre en œuvre pour accueillir son ami au château, sa demeure familiale autrefois familière à Conrad et partager avec lui un dîner peu ordinaire.

La communication conflictuelle

Les premiers échanges entre Henri et Conrad sont cordiaux, d’apparence amicaux, emprunts d’accueil et reconnaissance. «Sois le bienvenu» dit Henri à Conrad en l’invitant à s’asseoir ; "selon toute apparence, les tropiques ne t’ont pas trop malmené" ajoute-t-il en message de félicitation.

Mais très vite les propos bienveillants cèdent la place à un échange d’un autre genre.

Henri donne le ton et instaure une sorte de monologue qui laisse peu de chance à Conrad. « Ce monde là est mort » dit Henri. « Pour moi le monde d’autrefois reste vivant » répond Conrad. "que veux-tu dire ?, qu’est-ce qui pourrait être pire ?, qu’entends-tu par là ? que penses-tu donc ? dit Conrad en s’adressant à Henri qui ne peut plus s’interrompre. Henri relate le passé et fait émerger les divergences et incompréhensions entre un homme qui choisira d’être fidèle à son destin de militaire, tout comme l’était son père, et l’autre qui s’exilera et se contentera de liberté et de musique.

Dans ce rapport de force instauré, Henri devient provocant, il juge, accuse, prête des intentions. Evoquant les faits, les sujets de griefs, l’ensemble des éléments du nœud, la chasse et l’assassinat manqué, la relation complice avec Christine, la fuite sans mot dire, le sentiment de haine et de trahison : « Dans cette forêt, lorsque tu as épaulé ton fusil et que tu m’as mis en joue avec l’intention de me tuer », « tu étais tout d’un coup tombé éperdument amoureux de Christine », « mais tu es revenu exactement comme un assassin qui revient rôder autour de l’endroit de son crime ».

Dans cet échange où Henri ne parle que de lui, monte le ton de plus en plus haut : « en vérité durant vingt-deux années, tu m’avais haï », Conrad tente l’apaisement : « haïr n’est pas le terme exact, tu n’as pas bien interprété mes sentiments », mais en vain.

Tout devient confus, grossi, aggravé et l’essentiel se perd dans le fatras...

Conrad  : "je ne saisis pas..je ne vois pas où tu veux en venir...que devrais-je comprendre ?...explique toi"

Il semble bien loin l’esprit de médiation dans cette confrontation entre Henri et Conrad :

  • ne pas porter de jugements de valeur
  • ne pas prêter des intentions à l’autre
  • ne pas contraindre

Les enseignements

Sandor Marée développe ici une manière de gérer un conflit.

La tension installée, non remise en cause depuis tant de temps, amplifie la différence entre les deux hommes.

Le contexte

Henri disposera d’un après-midi pour préparer cette soirée, celle qu’il a tant attendue. « L’attente leur avait donné la force de vivre au cours des dizaines d’années écoulées. Ils étaient comme les gens qui, s’étant préparés durant toute la vie à remplir une tâche, arrivent tout à coup à l’instant d’agir ».

Le fatalisme fonctionnel

C’est dans cet esprit de fatalisme que le château de famille se ranime comme une mécanique dont le ressort a été remonté afin que tout retrouve sa place comme autrefois, de l’emplacement du fauteuil à la couleur de la bougie, quand Conrad vivait au château comme dans sa propre demeure, qu’il partageait distractions, dîners et conversations avec Henri et sa femme Christine.

On relève là les premiers éléments du mécanisme fonctionnel dont est doté Henri. Pour lui le temps s’est arrêté, ainsi que la vie, après le départ en exil de son ex-ami Conrad. Mais aujourd’hui qu’il est revenu, le simple fait de recréer le même contexte, le même cadre que celui de ce temps de la vie heureuse ravive le passé et son cortège de déterminisme, frustrations, blessures, non-dits, rancœurs et envies de vengeance : « immobile, un œil fermé, sans que son visage trahisse ses sentiments, il regarde l’attelage qui s’approche, exactement comme un chasseur qui vise » nous relate l'auteur quant à l'attitude d’Henri voyant arriver Conrad.

Le verre à soi ou quand les signes extérieurs sont l’émanation des pensées intérieures

« Remis de sa surprise, il ressentait une grande fatigue. On se prépare parfois la vie durant, à quelque chose. On commence par être blessé et on veut se venger. Puis on attend. ». Henri attendait depuis longtemps et ne savait même plus à quel moment l’offense et le désir de vengeance s’étaient transformés en attente.

Dans le temps qui s’écoule, rien ne se perd. Le poison administré de génération en génération, continue son œuvre d’auto-flagellation, seul moyen de se dresser de l’intérieur. Dans ce voyage mental dans son intimité, il revoit son père, cet homme à la fois fier et meurtri, offensé par qui, par quoi ?, celui duquel l’empereur de Hongrie avait dit qu’il était un ours. Il revoit sa mère au visage noble, regard doux et grave dont l’attitude était étrange.

Ces deux êtres, bien qu’ils s’aimaient ne pouvaient sur certains points se comprendre, lui Officier de la Garde, elle étrangère, aux origines allemandes, italiennes et françaises. Leur vie n’avait été qu’une lutte tacite dont la musique et la chasse étaient les armes. Et tel un inéluctable recommencement, Christine femme d’Henri était passionnée de musique et elle haïssait la chasse, qui était le passe temps favori d’Henri.

De ces divergences, les époux devraient s’accommoder et surtout ne rien exprimer car dans les principes d’éducation reçus, il était interdit de parler de ce qui fait souffrir. Ainsi Henri avait appris très tôt que le plus sage est de se taire.

L’évocation de ce passé réveille chez Henri la conscience engourdie par l’enfermement qu’il s’était imposé. Après la mort de sa femme, Henri s’installa dans la chambre de sa mère, dans l’aile la plus ancienne du château. Il fit fermer la partie plus moderne qu’il avait habitée avec sa femme : « Il vivait dans cette pièce faite à sa mesure, comme quelqu’un qui finit par s’habituer à l’étendue de son mal ».

Pour l’occasion, il va faire rouvrir cette partie fermée pendant 41 ans et la réinstaller exactement comme autrefois.

Il se remémore Conrad, sa retraite cachée, la musique, et son pouvoir de libérer les aspirations secrètes de l’homme. Il dira de celle-ci « puisque la musique est indéfinissable, elle doit être dangereuse » Conrad, fils d’un fonctionnaire en Galicie, avait obtenu son titre de Baron de sa grande dévotion. Sa mère était d’origine polonaise parente de Chopin. Dès qu’il est en âge de s’affirmer, il bouleverse les schémas d’éducation aristocratique, il secoue les valeurs : tradition, honneur, discipline, excellence, pudeur des sentiments. Il quittera l’armée, et la ville de Vienne.

"Après ton départ, nous avons cru longtemps que tu reviendrais", reprend amicalement Henri, "ta conduite était certes un peu bizarre mais nous comprenions ton originalité. Nous savions que tu supportais tout plus difficilement que nous, les vrais militaires, ce qui pour toi était une situation, représentait pour nous une mission, une vocation."

Ses paroles, pensées, passions apparaissent révolutionnaires à Henri enfermé dans un système excessivement rigide, fermé à toute remise en cause, modèle de cette époque en ce lieu de l’Europe : « ma nature et mon éducation n’admettaient pas d’autre solution ; elles ont déterminé mon attitude ».

La métaphore des points de vue et les rapports de force

Dans cet échange, chacun campe sur son point de vue. Henri et Conrad regardent chacun la même réalité, le monde et la vie, l’un voit l’autre et réciproquement mais ils ne se voient pas.

Tel un voyage à l’intérieur de l’homme, les deux hommes, tantôt vrais, tantôt excessifs, restent campés sur leurs certitudes et ils ne parviennent à s’ouvrir à l’autre que pour lui imposer sa solution. « Je suis parti », dit Conrad sèchement. « J’ai donc cherché à être ce que je suis ». « Non » répond Henri, « tu es parti car tu voulais être un autre ».

L’esprit de médiation

Pourtant dans ce raisonnement qui ne s’adresse qu’à soi, il est possible de repérer quelques ingrédients de la médiation.

  • Etre dans l’accueil : « oui je t’écoute, cela me conviendra certainement, dis le sans hésiter, continue puisque tu as commencé » dit Conrad à Henri.

Amener les personnes sur le terrain de l’inimaginable, pouvoir tout se dire, des faits, des sentiments, des conséquences, parfois se rejoindre : « ils rapprochent leurs têtes et parlent en chuchotant comme deux vieux compagnons ; tu as raison et je suis heureux d’être d’accord avec toi à ce sujet »

  • Bousculer, provoquer les personnes pour les faire réfléchir, déstabiliser : « alors parle moi enfin de l’essentiel » lance soudain Conrad.
  • Amener les autres à voir le monde différemment, à surpasser leurs limites, s’obliger à regarder sous un angle différent : « la lumière et le temps effacent leurs traits nets et caractéristiques ; pour reconnaître par la suite le portrait sur la surface devenue floue, il faut le placer sous un certain angle de réflexion »
  • Accepter l’idée que la réalité est par définition douloureuse ; prendre conscience que changer son mode de pensée fait mal : « il dit ces mots très doucement, sur un ton hésitant et désabusé, semblant indiquer que la question qui a ravagé son âme durant quarante et un ans et à laquelle il n’a pas obtenu de réponse, il vient de la formuler à haute voix pour la première fois. »
  • Sortir de la caverne, du deuil non accompli : « celui qui veut la vérité doit commencer ses investigations en lui-même » (Henri)

Le lâcher prise suivi de l’apaisement ou le mécanisme du deuil

Cette rencontre réveille manifestement le choc vécu par Henri et la colère se réinstalle : « ce soir je vais tuer quelque chose en toi, je ne veux pas que tu sois soulagé » dit Henri.

Mais au fur et à mesure que la discussion avance, un changement s’opère ; l’agressivité diminue jusqu’à disparaître et faire place à une certaine forme d’acceptation de sa responsabilité : « dans ma vie, j’ai vu la paix, j’ai vu la guerre, je t’ai vu lâche et je me suis vu insensé et orgueilleux...mais ce qui constituait la raison profonde de toutes mes actions a été le lien qui me rattachait aux deux êtres qui m’ont offensé ; telle est notre destinée, accepter inconditionnellement certains liens ».

A travers ces mots c’est toute l’intégration d’expérience qui s’exprime, et ainsi l’ouverture sur un nouveau possible : « je suis plus tranquille maintenant ; à présent tu pourras remettre le portrait de Christine à sa place », dit Henri à son domestique après avoir reconduit Conrad à la voiture.

Conclusion

A travers cette inimaginable discussion, les personnages se souviennent de leurs perceptions, émotions, impulsions et intentions. Ainsi au-delà de l’expression de leurs regrets, ainsi confrontés, chacun développe la force morale de prendre sa part de responsabilité et créer un forme de raccordement.

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