Les mots et la conjugaison au service de la médiation professionnelle

De WikiMediation.

Share/Save/Bookmark

Les mots et la conjugaison au service de la médiation professionnelle par François Renaud


Sommaire

Réseaux et dialogue interpersonnel, incompatibles ?

Toujours plus portée sur les réseaux de communication, notre société semble de plus en plus écartelée d’une part entre le « réseau » qui répond à un désir irrépressible d’avoir de nombreux amis virtuels, de ne jamais se retrouver seul en cherchant à avoir du « bruit » autour de soi et d’autre part une difficulté, voire une quasi-impossibilité à prendre l’initiative de dialoguer en un face à face « réel » et en prenant du plaisir à le faire. Bien que le trait soit un peu forcé, ce constat n’est peut être pas si exagéré. Mais pourquoi est ce ainsi ? Est-ce la faute aux nouveaux réseaux de communication ou est-ce l’utilisation que nous en faisons qui pose problème ? On peut très bien penser aussi que le « réseau » peut faciliter la reprise du dialogue et des relations de personne à personne ; le covoiturage en est un exemple concret mais aussi l’auto-partage, le bateau-partage, l’appartement-partage etc. Le fait de déléguer à des machines notre capacité à communiquer entraîne-t-il de facto une perte d’humanité, une perte de chaleur ? Les technologies de l’information sont censées vaincre la distance, la solitude, l’absence de soins, les catastrophes naturelles, de permettre l’école à distance ; elles réussissent dans la plupart des cas à « gérer » l’urgence mais parallèlement elles paraissent créer une distance toujours plus grande entre les personnes avec comme résultat tout à fait imprévu d’enfermer l’individu en lui-même. Le tissu de la vie quotidienne est fait de liens qui nous unissent non seulement les uns aux autres mais également avec notre environnement immédiat. C’est pourquoi le dialogue interpersonnel a un rôle qu’il faut probablement redécouvrir comme étant une brique indispensable à l’épanouissement d’un individu. On peut aussi se demander - mais est-ce aller trop loin ? - si l’appauvrissement du lien d’interdépendance entre nous n’est pas à l’origine de nombreuses catastrophes dites naturelles. Le délitement du lien entre moi et les autres, entre moi et mon environnement naturel ne provoque-t-il pas un bruit tellement assourdissant qu’il dérange la terre qui manifeste en retour un énervement bien légitime ?


Les langues meurent faute d‘avoir été parlées

Il y a un aspect négatif de l’ère de l’information : ce sont les mots dévalorisés, leur dégradation (vingt cinq langues meurent chaque année, faute d’avoir été parlées. Et les choses que désignent ces langues s’éteignent avec elles. Voilà pourquoi les déserts peu à peu nous envahissent¹). Ils perdent le poids et la profondeur qu’ils avaient à l’origine, pour se réduire à des signes ou des symboles vides. Et cela forme un curieux contraste avec le volume croissant de l’information. Cela conduit inévitablement à la dégradation de notre capacité à dialoguer, prérogative de l’être humain.

Dans son évaluation de la technologie de l’information, le scientifique et essayiste Albert Jacquard (1925-2013) fait observer : « L’informatique …. n’apporte que de la communication mise en boîte, surgelée. Elle est incapable de provoquer les sursauts créateurs qui se produisent tout naturellement dans un dialogue vrai fait de silence autant que de paroles²  ». C’est seulement lorsqu’ils sont immergés dans les mots et le dialogue que les êtres humains peuvent révéler leur véritable humanité ; on ne peut pas mûrir et devenir un être humain complet et accompli sans de telles expériences.

Apprenti-médiateur, la redécouverte des mots … « les mots sont les petits moteurs de la vie »

Apprenti-médiateur, j’ai découvert la formation qui nous était prodiguée et j’ai été sensible au fait que l’intention de base, le paradigme fondamental de la médiation professionnelle est la qualité relationnelle et donc le dialogue où les mots et le ton qui le soutiennent, les verbes et leurs temps contribuent à cette réussite. Cela m’a rappelé quelques livres d’Erik Orsenna comme « La grammaire est une chanson douce ¹» « les Chevaliers du Subjonctif 4» ou « La fabrique des mots ³ » que j’ai eu tellement de plaisir à lire ! Des contes écrits pour des enfants-adultes. Ajoutons pour plus de sincérité qu’Erik Orsenna a associé les élèves et les instituteurs de la commune des côtes d’Armor que j’habite, et de beaucoup d’autres aux alentours.

Cet écrivain-académicien met en valeur notre langue qui nous aide, nous médiateurs professionnels, à créer ce moment privilégié de qualité relationnelle, indispensable à cette « inimaginable discussion » possible grâce à ce savoir-faire. « Mettez vous à la place des choses, de l’herbe, des ananas, des chèvres …A force de n’être jamais appelées, elles sont devenus tristes, de plus en plus maigres, et puis elles sont mortes. Mortes faute de preuves d’attention, mortes une à une de désamour. Et les hommes et les femmes, qui avaient fait le choix du silence sont morts à leur tour. …..Les mots sont le petit moteur de la vie.³ »

Relisant mes notes prises au cours de la formation de médiateur, j’ai fait la liste des mots écrits ou prononcés et qui définissent la posture de médiateur : S’approprier et se réapproprier, aménager, choisir, décider par soi-même, souhaiter, faciliter, encourager, se confier, dialoguer, faire confiance, être capable, réussir, maladresse … indépendance et neutralité, acteur de sens …. et ceux qui lui sont contraire voire hostiles mais qui sont bien trop souvent prononcés dans le langage courant et quotidien : soumettre, assujettir, commander, contraindre, juger, prendre parti, obéir, arbitrer ….

Et la conjugaison …. Impératif ou subjonctif ?

Pour revenir à la trilogie d’Eric Orsenna, il nous parle aussi des temps des verbes dont certains manifestent « la folie des gens » et d’autres « leurs rêves, leurs aspirations ». Tu voulais connaître la folie de ces gens ? La voilà. Ils n’arrêtent pas de donner des ordres. Du matin jusqu’au soir. Et à n’importe quel sujet. Leur maladie, c’est l’impératif. Ils se prennent pour des empereurs. Et la douceur des aspirations rendue par le subjonctif ! Le subjonctif vient du latin « subjungere » qui veut dire « atteler » Quand on dit : je veux que mon ami vienne » , « je veux » , c’est le cheval, l’énergie, la volonté, la force qui tire. Jeanne : Mais il tire quoi ? La charrette. Il tire son rêve, le souhait que son ami vienne. Jeanne : Pourquoi ? Il faut de la force pour rêver ? Bien sûr, ma petite Jeanne, de la force, surtout si tu veux que dure le rêve.⁴ Les subjonctifs sont des ennemis de l’ordre, … : « Je veux que tous les hommes soient libres. Bonjour le désordre !

Du matin jusqu’au soir, ils désirent et ils doutent. Le subjonctif est l’univers du doute, de l’attente, du désir, de l’espérance, de tous les possibles …..

Misologie et misanthropie

On trouve chez Socrate cette crainte, formulée autrement, qu’un jour l’absence de dialogue l’emporte. En effet, Socrate déclara, cité dans le Phédon ⁵ de Platon que la misologie (la haine de la raison et plus précisément l’aversion pour le raisonnement, la discussion et pour l’argumentation logique ) et la misanthropie (la haine des êtres humains) jaillissent de la même source. Le dialogue entre Socrate et Phédon commence ainsi juste avant que Socrate prenne la ciguë : Mais avant tout mettons-nous en garde contre un danger. Phédon – Lequel ? dis-je. – C’est, dit-il, de devenir misologues, comme on devient misanthrope ; car il ne peut rien arriver de pire à un homme que de prendre en haine les raisonnements. Et la misologie vient de la même source que la misanthropie. Or la misanthropie se glisse dans l’âme quand, faute de connaissance, on a mis une confiance excessive en quelqu’un que l’on croyait vrai, sain et digne de foi, et que, peu de temps après, on découvre qu’il est méchant et faux, et qu’on fait ensuite la même expérience sur un autre….

Un dernier mot pour conclure : celui d’Etienne de La Boétie, tiré du Discours de la Servitude volontaire ⁶: … Les gens soumis ont le cœur bas et mou et sont incapables de toute grande action. Les tyrans le savent bien ; ils sont obligés de craindre tout le monde et donc réduisent le peuple par la douceur (les jeux les spectacles … ) …. Néron … tout le monde a du dégoût pour cet empereur mais pourtant à l’époque, Tacite raconte que le peuple a failli en porter le deuil en se rappelant les jeux et les festins !

Médiateur professionnel, des faiseurs de paix ?

Aussi sûr qu’un juge doit rendre un jugement, moi, médiateur professionnel, je dois être convaincu de la puissance de la raison pour permettre à chaque personne en conflit de retrouver le chemin du règlement de son conflit par le dialogue, de pouvoir être le catalyseur pour aider l’autre à quitter la soumission (je suis fait comme ça, c’est ma nature), parfois permettre le lâcher-prise en étant à la fois « tout à fait présent et tout à fait dans l’ombre », indépendant, neutre et sans a priori et acquérir la capacité de « mettre l’autre en pleine lumière » (altéro-centrage) et devenir ainsi ce genre de conciliateurs qui officiaient en Hollande (1739) que l’on appelait les « faiseurs de paix » dont parle Voltaire dans le « Recueil de pièces fugitives en prose et en vers » qui fut pourtant condamné par décret le 4 décembre de la même année.


1 Erik Orsenna. La grammaire est une chanson douce. Le Livre de Poche
2 Albert Jacquart. Petite philosophie à l’usage des non philosophes. Paris. Calman-Lévy, 1997. P18
3 Erik Orsenna. La fabrique des mots. Stock
4 Erik Orsenna. Les chevaliers du Subjonctif. Le Livre de Poche
5 La misologie ou la haine de la raison : http://www.univ-conventionnelle.com/La-misologie-ou-la-haine-de-la-raison_a225.html
6 Etienne de la Boétie. De la servitude volontaire. Mille et Une nuits Juillet 1997

Outils personnels
Translate