Méthode traditionnelle de résolution des conflits chez les nomades Afars et Issas

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Par Sylvain Naudeau

D'après la thèse de doctorat de Kassa Negussie Getachew "Among the Pastoral Afar in Ethiopia: Tradition, Continuity and Socio-Economic Change" publiée aux éditions International Book (Utrecht) en 2001 et celle d'Ali Moussa Iye « Le Verdict de l'Arbre : le Xeer Issa, étude d'une démocratie pastorale » publiée aux éditions International Printing Press (Dubaï) en 1991 résumée sur le site de l'UNESCO : « Paix et Lait ! » Domestication du conflit chez les pasteurs Somalis

Galaha MSF TB Mission 2001-2007

La méthode traditionnelle de résolution des conflits chez les bergers de la Corne de l'Afrique s'inscrit dans la nécessité de la survie collective au sein d'un écosystème précaire, en milieu hostile [1] de par l'âpreté du climat, la limitation des ressources naturelles et les conflits subséquents. Le contrat social qui en découle repose sur des principes fondateurs que l'on retrouve tant chez les Afars que chez les Issas :
- universalité des ressources naturelles,
- liberté de mouvement, d'expression et économique de chaque individu,
- égalité en droit de tout un chacun au sein de ses groupes d'appartenance (lignage, clan, tribu, confédération) dont une absence notable de hiérarchie verticale,
- solidarité communautaire vis-à-vis de l'individu impliquant une réciprocité du soutien apporté.

La méthode de résolution des conflits relève d'un droit coutumier dont la philosophie reconnaît la faiblesse comme faisant partie de la nature humaine et promeut l'indulgence en conséquence. La communauté se réunit en assemblée plénière autour d'un (ou de plusieurs) sage(s). Elle dure aussi longtemps que nécessaire afin d'obtenir l'adhésion de tous quant au résultat, mais aussi parce que la forme compte tout autant que le fond : la palabre y est pratiquée avec dextérité dans la plus pure tradition rhétorique des nomades africains. Que l'on ne s'y trompe pas : la raison est préférée à l'émotion, les faits sont activement recherchés et l'issue du conflit n'émane que d'un consensus frôlant l'unanimité où le pardon et la réparation ne laissent aucune place à la rancune et à la sanction. Car le nomadisme en milieu hostile ne permet pas de se passer d'une personne utile à la communauté et l'emprisonnement n'est même pas envisageable de par l'itinérance indispensable à la survie collective.

L'Afar parle aussi longtemps qu'il n'a pas dit « kabakalté », une ponctuation qui marque de façon très nette la fin de ce qu'il a à dire, avec comme conséquence l'impossibilité pour l'autre de lui couper la parole afin de surenchérir sur le coup de l'émotion. Cette dialectique est d'autant plus rendue nécessaire lorsqu'un Afar s'adresse à un non-Afar, car on a alors recours à un (voire deux) interprète(s), selon leur disponibilité : certains étant bilingues français/afar, afar/amharique ou amharique/anglais et d'autres trilingues afar/amharique/anglais ou afar/amharique/français.

L'assemblée plénière Afar (ou Issa) dure tant que quelqu'un a quelque chose à dire. Et cela peut même prendre plusieurs jours, tarissant d'autant plus les maigres ressources de la communauté. Le « sage » ne prend une décision qu'au moment où il a le sentiment que tout a été dit et qu'il a collecté un maximum d'informations pour prendre sa décision, ce qui fait écho à la théorie de la « rationalité limitée de l'acteur » (James Gardner March & Herbert Alexander Simon, 1958) qui dit en substance qu'un acteur ne prend une décision qu'en fonction des informations dont il dispose à un moment donné mais dont le corollaire ne se vérifie pas pour autant dans le cas des Afars et des Issas, à savoir que l'acteur prend la décision la plus facile par souci d'économie, bien au contraire...

Il est difficile de relater toutes les subtilités des méthodes traditionnelles de résolution des conflits chez les Afars et les Issas. Pour autant des modes alternatifs de résolution de conflits existent bel et bien chez les nomades africains qui, tous, partagent les mêmes principes fondateurs et une posture des « sages » proche de celle des médiateurs professionnels, ceci en dépit d'un processus qui diffère, d'une approche éthique teintée de morale et d'une quasi-absence d'égalité entre hommes et femmes.

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