Ma vie pour la tienne

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COMMENTAIRE D’UNE ŒUVRE
(Attention, ce commentaire dévoile des scènes clés du film)

Sommaire

Ma vie pour la tienne

Film américain, réalisé par Nick CASSAVETES, sorti le 26 juin 2009.

Choix du film

Ce drame, sorti le 26 juin 2009 interpelle par ces différents niveaux de lecture. Il pose notamment la question de l’acceptation de la mort, mais en allant plus loin, il invite aussi à réfléchir sur les conséquences de nos choix, sur la valeur de nos certitudes, et le risque de croire aveuglément en l’existence de ce qui serait objectivement bien. Autant de questions qui interrogent le médiateur dans sa pratique.

Le point de vue du médiateur

Le drame se développe autour d’un conflit familial. L’intérêt du film est de présenter le point de vue de tous les personnages sur ce différend. Les personnages sont tous en manque de reconnaissance les uns vis-à-vis des autres ; cependant, ils ne reçoivent pas tous cette situation de la même façon.

Le schéma narratif

Le film expose la vie d’une famille américaine banale : un couple amoureux, Sarah et Brian ; deux enfants, Jesse et Kate ; une situation matérielle prospère.


Cependant, le couple apprend que leur fille Kate, âgée de cinq ans, est atteinte d’une forme très grave de leucémie et qu’elle va mourir.
Sarah : « C'est difficile à imaginer aujourd'hui, mais il fut un temps où les enfants étaient des enfants et tout se passait bien ».
La maladie leur aurait volé leur famille, leurs enfants, leur spontanéité ; derrière cette phrase, il y a donc une idée de préjudice.


La mère, Sarah, refuse d’accepter cette fatalité, et entraîne dans sa quête de revanche sur le hasard son mari Brian et leur fils Jesse. Le film pose alors la question de savoir jusqu’où peut-on aller pour sauver la vie d’un enfant ?


Lorsque l’on peut tout, il est difficile de ne faire que ce que l’on doit.


Tous les traitements étant inefficaces, sur les conseils de leur médecin, le couple va concevoir par insémination artificielle un troisième enfant, Anna, qui sera sélectionnée pour être un donneur compatible avec sa sœur malade.
Docteur Wayne : « - J'aimerai vous suggérer quelque chose à titre tout à fait privé ; avez-vous envisagé d'avoir un autre enfant ?
Brian - Comment savez vous que l'autre enfant serait compatible
Docteur Wayne - On fera en sorte qu'il le soit ».


La vie de ce nouvel enfant, Anna, est un calvaire, tout autant que celle de sa sœur Kate dont la vie, par ce biais, est artificiellement prolongée. Avec le temps, les traitements deviennent de plus en plus invasifs pour Kate, et les prélèvements sur le corps de sa sœur Anna sont de plus en plus définitifs et insupportables.
Le conflit porte sur le don de rein qu'Anna doit faire pour sauver sa sœur Kate.

La dynamique du conflit

Les personnages en conflit sont :
- Sarah, la mère ;
- Kate, la jeune fille malade.

Dynamique juridique

Sarah, la mère de Kate est avocate.
La dynamique juridique du conflit est donc présente à travers le métier de Sarah qui raisonne en termes de droits créance. Ainsi le champ lexical du droit fait-il parti du langage de la famille :
Kate « Il devrait y avoir prescription pour le chagrin. Un code stipulant que se réveiller tous les matins en pleurant n’est admis que pendant un mois ».


En ce qui concerne Sarah, elle estime qu’elle bénéficie d’un droit à l’enfant sain. Elle reçoit la nouvelle de la maladie de son enfant comme une profonde injustice. Elle cherche donc à tout mettre en œuvre pour obtenir, non pas la réparation de ce dommage, mais l’annulation du dommage en refusant sa mort.
Sarah « Il n'est pas question que je la laisse mourir ; tu le sais n'est ce pas ».


De plus, Sarah considère que son statut de victime lui donne le pouvoir de décider de tout, de déterminer l’intérêt de l’enfant, l’intérêt de la famille, et même celui de ses proches. Elle n’écoute donc ni son mari Brian, ni sa sœur Kelly qui ont parfois un avis différent du sien :
Tante Kelly « - Je sais que c’est important pour toi de faire en sorte de ne jamais abandonner, d’ailleurs tu serais qui si t’étais pas cette folle furieuse qui se bat pour sa fille ? Mais il y a un monde là dehors, et tu ne vois rien de ce qui s’y passe. Tôt ou tard il va falloir que tu arrêtes, il faut que tu décroches...
Sarah - Je peux pas
 ».


De son côté, Kate estime qu’elle a le droit de disposer de son propre corps, et qu’elle est libre de choisir de mourir si elle le souhaite. Elle considère qu’en tant que personne, elle a le droit à ce que son opinion soit prise en compte dans les décisions qui la concernent. Il s’agit d’ailleurs d’un droit de l’enfant élémentaire consacré par la Convention internationale des droits de l’enfant.

Dynamique technique

D’un point de vue technique, la maladie de Kate éprouve les limites de la médecine, qui n'est pas en mesure de la guérir. Cette impuissance fonde le sentiment d'injustice de Sarah. Elle évolue dans une situation de déni.

Dynamique émotionnelle

Le film montre sans pudeur le quotidien abrupt d’une famille qui élève un enfant malade. De manière brutale, les scènes de joies laissent la place à des scènes graves, voire même parfois tragiques. Le spectateur peut ainsi ressentir l’épuisement moral évoqué par les personnages.
Brian « Avoir un enfant malade, c'est une occupation à plein temps. Bien sûr on apprécie toujours les joies de la vie de famille. Une grande maison, une femme formidable, mais sous la façade, à tout moment tout risque de s'effondrer ».


La douleur de cette mère qui constate son impuissance face à la maladie de son enfant est filmée sans complaisance. Elle cherche par tous les moyens à faire reconnaître l’injustice de sa situation, la grandeur de sa souffrance.


De son côté, Kate ne supporte plus la vie. Elle perçoit les tentatives de sa mère comme une torture d’autant plus insupportable qu’elle sait qu’elle va mourir de toute façon dans un avenir proche. Cette dynamique émotionnelle est mise en valeur par la narration de ses tentatives de suicide, qui sont la conséquence de la surdité de sa mère à sa souffrance :
Anna « - Où as-tu mal ?
Kate - En fait ce n’est pas un endroit qui fait mal, c’est ma vie qui me fait mal
 ».


Elle ressent une grande culpabilité d’être à ce point-là au centre de toutes les attentions de la famille :

Kate « Papa, je sais que je t’ai volé ton premier amour, j’espère seulement qu’un jour elle te reviendra ; Maman, tu as tout abandonné pour moi, ton travail, ton mariage, ta vie entière, juste pour mener mes batailles jour après jour. Je suis désolée que tu n’aies pas gagné ; A ma petite sœur, je suis désolé de ne pas avoir pu les empêcher de te faire souffrir. J’aurais dû te protéger ». L'usage des pronoms possessifs est à souligner ; ils marquent les ingérences de Sarah et de Kate à l'origine du conflit. De plus, Kate nourri des regrets infondés, puisqu'elle se reproche des évènements qui lui sont extérieurs : par exemple "ne pas avoir pu les empêcher de te faire souffrir".

Exagération

Le film affiche aussi l'exacerbation des traits des personnages dans le cadre de ce conflit. Ainsi, par exemple, la mère qui refuse de discuter avec sa fille va aller jusqu’au procès persuadée d’être dans son droit.
De même, elle va avoir recours à des techniques de procréation médicalement assistée qu’un point de vue extérieur pourrait qualifier d’exagérées dans la mesure où elle conçoit un enfant génétiquement compatible avec Kate.
Anna « Quand j’étais p’tite, ma mère me disait que j’étais un morceau de ciel bleu qui était venu au monde parce que mon père et elle s’aimaient énormément. Ce n’est que plus tard que j’ai compris que ce n’était pas tout à fait vrai. La plupart des bébés ne sont que des coïncidences. J’veux dire qu’au ciel, il y a des milliers d’âmes qui se promènent à la recherche de corps où habiter. Et là, sur la Terre, deux personnes s’accouplent, enfin dîtes le comme vous voulez, et BAM coïncidence. Oh bien sûr, on entend toujours un tas d’histoires sur la façon dont les gens ont planifié leur petite famille parfaite, mais la vérité c’est que la plupart des bébés sont le résultat de soirées bien arrosées et de manque de contraception. Ce sont des accidents. Seuls les gens qui ont des difficultés à faire des bébés, planifient leurs arrivés. Mais moi, je n’suis pas une coïncidence. J’ai été conçue pour une raison bien particulière. Un scientifique a réuni les œufs de ma mère et le sperme de mon père pour créer une combinaison spécifique de gènes. Il a fait ça pour sauver la vie de ma sœur. J’me demande parfois ce qui se serait passé si Kate avait été en bonne santé. Je serais probablement toujours dans le ciel à attendre d’être attachée à un corps en bas, sur Terre. Mais coïncidence ou pas, je suis ici ».


De même, Sarah est sans cesse dans le chantage affectif, dans l’exagération de l’expression de sa souffrance.


Sarah, la mère de Kate a mis son métier d’avocate entre parenthèse et passe son temps au chevet de sa fille. Le symbole de l’exagération est d’autant plus important du point de vue du médiateur qu’il faut souligner que Brian, le père de famille est pompier : un métier bien moins rémunérateur que le métier d’avocat (deux scènes le montrent dans le cadre de l’exercice de ses fonctions comme un agent subalterne qui reçoit des ordres, et vit au milieu de ses collègues à la caserne). Le sacrifice, tant pour Sarah que pour sa famille, dans un pays où les soins coûtent très cher est d’autant plus important que celui des deux parents qui n’a plus de revenus était celui qui avait le meilleur revenu.


L'exagération est perçue par Kate de manière évidente :
Kate « Et voilà ça y est ! Je sais que je vais mourir, je suppose que je l’ai toujours su, seulement je ne savais pas quand. Et franchement je me suis faite à l’idée. Ça m’est égal que cette maladie me tue, mais elle est aussi en train de tuer ma famille ».


Sarah manifeste enfin aussi de l’exagération lorsqu’elle intervient de manière intrusive dans la vie de sa fille, en portant des jugements sur ce qu’elle fait, ce qu’elle devrait faire, ou qu’elle ne devrait pas faire.
Elle est présente dans toutes les scènes d’intimité de sa fille. Lorsqu’elle va pour la première fois à un bal, elle prend des quantités exagérées de photos, alors que Brian et Jesse se contentent de regarder Kate être heureuse.


A la fin de sa vie, Kate demande d’aller à la plage. Brian, son père sollicite l'avis du médecin. Ce n’est pas exactement la procédure, mais ils passent un accord pragmatique et se serrent la main "entre hommes".
Lorsque Sarah apprend que toute la famille doit aller à la plage, elle entre dans une colère exagérée. Elle ne supporte pas que l’on ait remis en cause son autorité, et tente d’empêcher Brian de répondre à la demande de Kate :
Sarah « -Tu l’as sortie de l’hôpital ? ça va la tuer. Tu es en train de la tuer. Est-ce que tu réalises çà.
Brian -Çà fait quatorze ans que je te laisse prendre les décisions. Çà fait quatorze ans que tu décides de tout. Alors aujourd’hui c’est pas toi. C’est Kate qui décide. Et tu ferais bien de venir à la plage avec nous, parce que sinon je divorce ».
En prenant le parti de reprocher à Brian d'avoir fait sortir Kate de l'hôpital, elle nie le fait que la décision de sortir de l'hôpital émanait de Kate. De plus en accusant Brian de tuer Kate, elle dramatise une situation factuelle évidente : c'est le cancer qui tue Kate, et non pas cette sortie à la plage.



De son côté Kate est aussi dans l’exagération lorsqu’elle demande à sa sœur de faire un procès à leur mère, qu’elle décide de refuser tous les traitements qu’on lui propose, ou qu’elle se met à boire de l’alcool et qu’elle cherche à se suicider :
Kate « - Ne t’inquiètes pas, c’est à cause de c’qu’on me donne pour me préparer à la greffe.
Anna - Est c’que tu souffres ?
Kate - Si je souffre ? Ma vie entière est une souffrance. C’est la fin, sœurette. Ça va juste être de plus en plus effrayant. Maman va me faire subir un tas d’opérations jusqu’à ce que je sois un légume. Deux cellules dans une éprouvette qu’elle gardera en vie par des décharges électriques. Ça va bien aller. C’est fini. Terminé pour moi.
Anna - Nan.
Kate - Si. Il va falloir que tu me fasses une faveur, sœurette.
Anna - Que... Quelle faveur ?
Kate - M’aider à être délivrée
 ».


Cette surenchère de moyens de part et d’autre empêche alors tout dialogue de se nouer entre Sarah et Kate.

Indifférence

Sarah est indifférente à tous les membres de son entourage. Elle ne concentre son attention que sur sa fille Kate et finalement sur son propre chagrin, et refuse toute forme de dialogue avec qui que ce soit :
Kate « Dis leur que toi aussi tu es importante ».
Paradoxalement, c'est en se concentrant le plus sur Kate, qu'elle devient le plus sourde à sa parole.


Chaque personnage, de son côté est indifférent au point de vue de l’autre, et en même temps considère que son point de vue n’est pas reconnu. Cette situation rend le dialogue impossible. L'absence de dialogue peut apparaître d’autant plus surprenante que la mère de Kate a mis entre parenthèse son métier d’avocate afin de pouvoir consacrer tout son temps à sa fille. Elle est donc en permanence près d’elle, mais elles ne dialoguent pas.


Autre élément d’indifférence qu’il est possible de souligner : Sarah est avocate. C’est un métier de conviction, un métier de cause. Son mari qui est pompier, exerce au contraire un métier dans lequel on apprend en premier à se protéger avant de porter secours. Il s’agit de deux perceptions du monde complétement différentes, l’une épouse la cause, jusqu’à en devenir le porte-parole, lorsque l’autre analyse la cause de manière extérieure, pour déterminer s’il est en mesure d'en changer les conséquences.
Brian « J'ai regardé ma fille, et je me suis demandé comment on avait bien pu en arriver là […] A partir du moment où on avait décidé de concevoir génétiquement, je suppose que çà devait arriver ; on avait défié les lois de la nature. Quand a-t-elle décidé de prendre ses propres décisions ? ».


Cette opposition de point de vue donne à Sarah l’impression que son époux est indifférent lorsqu'il s'agit de chercher à contraindre Kate à recevoir le rein de sa sœur Anna.
Brian « -C'est toi qui l'attache ou c'est moi ? On fait quoi ? On lui promet une crème glacée ?
Kate - Pour l'amour du ciel Bryan de quel côté es-tu ?
Brian - Comment ça, il y a des cotés maintenant ? »

Reconnaissance

Autour des deux personnages en conflit, Sarah et Kate, gravitent des personnages qui invitent à réfléchir sur la dynamique de ce conflit.
Sarah en particulier, cherche à faire reconnaître sa situation de victime aux yeux du monde. Elle crie à qui veut l’entendre l’injustice de sa situation, et explique qu’elle seule prend les bonnes décisions et qu’elle n’est pas assez soutenue par le reste de sa famille. Or cette quête de reconnaissance paraît presque indécente comparée à la situation des personnages secondaires :


- Jesse FITZGERALD, le fils de Sarah et Brian est dyslexique. La famille, focalisée sur la situation de Kate, ne s’est pas aperçue de son handicap. La question est posée dans le film de savoir si ce n’était pas plus important de se préoccuper du handicap de ce garçon qui allait vivre, que de centrer l'attention sur la maladie de Kate qui était de toute façon condamnée à mourir jeune.
Kate « Tout le monde était tellement préoccupé par mon décompte de globules, que personne n’avait vu que Jesse était dyslexique […] Je suis désolé Jesse d’avoir monopolisé toute l’attention, alors que c’était toi qui en avait le plus besoin ».


Personne ne s’aperçoit de sa fugue, ou de ses tentations suicidaires lorsqu’il se trouve en haut d’un toit à regarder le vide.


- Tante Kelly a pris un travail à mi-temps pour pouvoir aider le couple à s’occuper de Kate. Cette situation, pourtant sacrificielle, est présentée comme normale.


- Le Juge DE SALVO, a perdu sa fille de 12 ans, tuée par l’imprudence d’un automobiliste alcoolique. Son histoire est exposée de manière anecdotique dans le film, avec un certain détachement, alors qu’objectivement, il s’agit d’une souffrance tout à fait comparable à celle de Sarah. Cette femme ne parle pourtant pas vraiment de sa situation, et ne recherche pas la reconnaissance de sa souffrance.


- L’avocat Maître Alexander CAMPBEL est un personnage épileptique. Toutefois, cette infirmité n’est révélée qu’à la fin du film. Il est en permanence accompagné d’un chien qui est capable de lui signaler qu’il va faire une crise, ce qui lui permet de s’isoler et de ne pas être vu lorsque son corps lui échappe. Il ne cherche pas la reconnaissance de sa situation. Bien au contraire, lorsqu’Anna, la jeune sœur de Kate vient le consulter et qu’elle lui demande pour quelle raison il a un chien avec lui, il élude la question par une réponse au second degré : « j’ai un poumon en acier, il m’aide à me tenir à l’écart des aimants ». Il refuse d'être considéré comme une victime.


- Le petit ami de Kate, Taylor AMBROSE, meurt après avoir passé avec Kate sa première nuit amoureuse. Kate l’a rencontré au cours d’une séance de chimiothérapie.
Kate « -Qu’est-ce que tu fais quand tu n’es pas à l’hôpital ?
Taylor - Rien, j’attends la rechute qui me ramènera à l’hôpital ».

Cet évènement rappelle le film Fight Club, lorsque le narrateur rencontre Tyler Durden, sans que l'on sache vraiment s'il est ou non éveillé. C'est une sorte de double de lui même qui lui permet d'être ce qu'il n'est pas et qu'il voudrait être ; celui qui ne cherche pas la reconnaissance des autres. Ici, le cynisme de Taylor est envié par Kate, qui voudrait certainement pouvoir bénéficier de plus de détachement face à sa maladie.

Le contraste est saisissant entre Kate, systématiquement accompagnée par sa mère, et ce jeune homme qui vient seul se faire soigner. Ils s’isolent dans un coin désaffecté de l’hôpital pour passer une nuit en amoureux.
Kate « - Tu penses à la mort quelques fois ?
Taylor - Non
Anna - Tu n’as pas peur ?
Taylor - Non. Si je n’avais pas eu le cancer, je ne t’aurais pas trouvée. Alors je suis content d’être malade ».


Lorsqu’après cette première nuit d'intimité il ne donne plus de nouvelle, le film montre le chagrin de Kate. Il l’a abandonnée (!)? Et puis, finalement, la nouvelle de la mort de ce jeune homme arrive à la fin de la scène, présentée comme la raison de son silence. Sa mort n’est donc pas évoquée comme un événement dramatique, mais seulement comme l’explication de son silence.


Le contraste est donc très fort entre d’un côté Sarah, en recherche de reconnaissance de sa souffrance, et les personnages secondaires dont les parcours sont évoqués dans une relative indifférence.


Alors que tout le film est centré sur le combat de Sarah pour faire reconnaître sa situation, le film se termine par le constat de la vanité de cette quête, l’indifférence du monde à la situation de la famille, exprimé par Anna :
« J’aurais aimé pouvoir dire qu’elle avait guéri miraculeusement, mais ça n’a pas été le cas. Elle a juste cessé de respirer. Et j’aurais aimé pouvoir vous dire qu’elle n’était pas morte pour rien, que sa mort avait eu un sens pour la suite de notre vie ou même que sa vie avait eu une signification particulière, qu’on avait donné son nom à un parc, à une rue, ou que la cour suprême avait changé une loi à cause d’elle. Mais rien de tout ça ne s’est produit. Elle est partie c’est tout. Elle est redevenue un morceau de ciel bleu et nous devons tous continuer à vivre ».


Ce moment est d’autant plus fort pour le spectateur que le texte prononcé en voix-off est dépourvu d’émotion : « elle a juste cessé de respirer » ; « elle est partie c’est tout ». Ce ne sont plus les personnages qui expriment une émotion, désormais c’est le spectateur qui la ressent. L’intervention du médiateur a permis d’extraire l’émotion du film.

Le médiateur

Le conflit entre Sarah et Kate a des répercussions sur l’ensemble de la famille, de sorte qu’un seul personnage pouvait incarner le rôle du médiateur.
Sarah prend de manière autoritaire toutes les décisions importantes. Brian, son époux, est obligé de systématiquement s’effacer. Il ne comprend d’ailleurs pas l’entêtement de Sarah. Son métier de pompier lui a appris qu’il n’était pas possible de sauver tout le monde, et que le sauvetage d’une personne ne doit pas radicalement compromettre la vie des sauveteurs.
De même, Jesse n’est pas non plus reconnu, fils aîné de la famille, son propre handicap passe inaperçu. Il a l’impression que son sort n’intéresse pas sa mère, Sarah. Ni l’un ni l’autre ne pouvait donc se placer en médiateur dans ce conflit.


Alors que le conditionnement de sa naissance aurait pu laisser penser qu’elle ne pouvait pas être indépendante, neutre et impartiale, c’est paradoxalement sur son statut d’enfant médicament qu’Anna va pouvoir asseoir sa posture de médiateur.


Du fait de son rôle auprès de sa sœur, elle n’est pas en quête de reconnaissance, puisqu’indépendamment de sa volonté, elle se trouve au milieu de toutes les attentions de la famille. Elle n’est pas non plus en situation de dette à l’égard de sa mère, ou de sa sœur, puisqu’à travers toutes les interventions chirurgicales qu’elle subit, elle contribue très largement à sauver la vie de sa sœur et joue ainsi le jeu de sa mère. C’est encore de cette situation qu’elle tire sa neutralité car, contrairement à ce que l’on peut penser jusqu’à la fin du film, elle ne prend en réalité parti ni pour sa sœur ni pour sa mère. Elle respecte tant le point de vue de l’une que celui de l’autre, et se contente, par son action, de préparer la scène finale durant laquelle Sarah et Kate auront enfin leur inimaginable discussion.

La préparation de la médiation

Le rôle du médiateur est de préparer en amont les protagonistes pour qu’ils soient en mesure de se parler, de s’écouter, et enfin de s’entendre.


Initialement, Sarah n'envisage pas d'autre solution.
« On n’a vraiment pas le choix, c’est ta sœur, on dirait que tu as oublié. […] Je ne la reconnais plus du tout. Et elle, qu’est-ce qu’elle a dans la tête ? ».


La médiation a lieu à l’initiative de Kate. Elle est prête à parler avec Sarah, sa mère. Elle sollicite donc l’intervention de sa sœur Anna, pour la pousser à accepter cette discussion. Cependant, la situation d’enfer que vit Sarah l’empêche de s’ouvrir au dialogue.


Il fallait donc trouver le moyen d’adopter le même niveau de langage que Sarah.


En tant que maillon essentiel du processus de soin de sa sœur, Anna est en mesure de contraindre sa mère, Sarah, à la médiation.
« Et si on m'enlève un rein qu'est ce qui va m'arriver ? Et si j'ai envie de vivre longtemps moi ? Imagine que la transplantation ne donne rien ? Je vois ce que font les enfants, ils font des parties, ils vont à la plage! Vous vous rappelez que le docteur a dit que si je faisais l'opération, je devrais être prudente toute ma vie ; mais j'ai pas envie d'être prudente. Je compte moi aussi ».

Pour le faire, elle se place dans le domaine de compétence de sa mère qui est avocate, sur le terrain juridique, en demandant à un tribunal de lui accorder une émancipation médicale.
Anna « - Je veux poursuivre mes parents pour faire ce que je veux de mon propre corps.
Maître Alexander Campbel - Tu es au courant de ce qui va se passer si tu ne donnes pas ce rein à ta sœur ?
Anna - Oui, elle va mourir ».


L’avocat, Maître Alexander CAMPBEL, accepte de défendre sa cause. Sarah, folle de rage en recevant l’assignation, se rend au cabinet de son confrère et l’invective :
Maître Alexander Campbel «  Anna ne veut plus qu'on dispose de son corps. Et même si elle n'a que 11 ans, elle a des droits. Et tant qu'elle voudra se battre pour ça, je serais là […]
Sarah - Vous avez failli me convaincre que vous étiez vraiment touché par Anna...
Maître Alexander Campbel - C'est drôle, j'avais vraiment cru la même chose de vous ».


Anna se sert du processus judiciaire pour forcer Sarah à remettre en cause ses propres certitudes.
Maître Alexander Campbel« - Ma cliente ne cherche pas à être émancipée légalement. Elle aime toujours ses parents et veut vivre auprès d’eux. Ce qu’elle ne veut plus, c’est être mutilée par eux ».

Le rituel d’une procédure judiciaire est tout à fait adapté puisqu’il donne à chacun la possibilité de s’exprimer, dans un cadre très rigide. Dans ce procès, il ne s’agit pas pour Anna de donner son point de vue, mais de préparer sa mère à une discussion avec Kate. Les échanges qui ont lieu dans le tribunal sont très importants. D'ailleurs le Juge DE SALVO pose la question :
« -Il n’y a vraiment pas d’autre moyen de résoudre cette affaire que par un procès ?
Anna -J’ai peur que non ».


Chacun à leur tour, les intervenants vont, par leurs questions et leurs remarques, pousser Sarah à prendre du recul sur sa position.
Au départ, Sarah refuse de parler d’Anna. Chaque question qui lui est posée sur le sort d’Anna est évincée par une réponse à propos des besoins de Kate.
Maître Alexander Campbel « La vraie question est : qui se bat pour Anna ? ».


Jesse finit par sortir du tribunal, exaspéré par l’aveuglement de sa mère. Encore une fois, cette scène a lieu dans l’indifférence la plus totale.


C’est finalement lorsqu’elle a le droit de parler pour procéder elle-même à l’audition d’Anna qu’elle prend conscience de l’exagération de son engagement auprès de sa fille Kate.


Le déroulement de l’audition d’Anna est perturbé par le retour de son frère Jesse dans le tribunal. Le Juge DE SALVO demande à ce qu’on le laisse s’exprimer « au contraire c’est intéressant » :
Jesse « - Mais enfin pourquoi tu ne leur dis pas ?
Anna - Toi la ferme !
Jesse - Dis leur pourquoi on est là !
Anna - Tu m’avais promis que tu dirais rien !
Jesse - Dis pourquoi tu l’as attaquée Anna ! Et vous tous vous êtes bêtes ou quoi ?
Anna - Tu m’avais promis !
Jesse - Kate veut mourir !
Anna - Tais-toi !
Jesse - Kate lui fait faire tout ce cirque parce qu’elle sait qu’elle ne survivra pas à l’opération !
 »
C’est au moment où il prononce « Kate veut mourir » que Sarah comprend qu’elle doit, pour une fois, écouter l’avis de sa fille.


Finalement Maître Alexander CAMPBEL demande à Anna :
Maître Alexander Campbel « -Est-ce que tu as dit à Kate que tu n’accepterai pas d’être sa donneuse pour être sûre qu’elle puisse mourir ? Et après, que t’a-t-elle dit ?
Anna -Dit leur que toi aussi tu comptes».


Le processus de préparation est terminé, ce qui est marqué par la crise d’épilepsie de l’avocat d’Anna, Maître Alexander CAMPBEL.

L’inimaginable discussion

A ce stade, Sarah est désormais prête à écouter le point de vue de sa fille, mais elle ne le sait pas encore. La décision de justice n’a pas encore été rendue (elle ne le sera qu’après le décès de Kate).
Sarah n’est donc pas contrainte. C’est d’elle-même qu’elle accepte d’entendre le point de vue de sa fille.


A la fin du film, tous les personnages sont réunis dans la chambre de Kate. Certains sont dans le déni de sa maladie, et feignent l’optimisme. Sarah regarde Kate du coin de la pièce. Kate demande à sa famille de sortir « J’ai besoin d’un peu de temps avec maman ».
Sarah refuse de parler : « Je ne veux pas qu’on discute ».
Kate insiste et lui tend un livre : « Il y a notre vie là-dedans ».
Kate « -J’ai eu une belle vie tu ne trouves pas ?
Sarah -La meilleure qui soit.
Kate -Tu te rappelles quand je suis partie dans un camp sans la famille… ».


L’émotion est retombée. Elles trouvent enfin les mots pour se parler.



Anna « Je n’comprendrais jamais pourquoi Kate est morte alors que, nous, nous sommes en vie. Je suppose qu’il ne faut pas chercher d’explication. La mort, c’est la mort. C’est aussi simple que ça. Il y a longtemps, je croyais que j’avais été mise au monde pour sauver ma sœur et pour finir, je n’y suis pas arrivée. Mais je me rends compte aujourd’hui que ce n’était pas ça le plus important. Le plus important c’est que j’avais une sœur, elle était fantastique. Je suis sûre que je la reverrai un jour mais en attendant, elle ne me quittera jamais ».



Christophe Gris 13 novembre 2014 à 16:57 (CET)

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