Manon des sources

De WikiMediation.

Share/Save/Bookmark

Manon des Sources

Manon des Sources, de Marcel Pagnol, lue par Dominique Maurain

Préambule : J’ai choisi ce texte parmi plusieurs, traitant de conflits, parce que j’ai ressenti à la lecture de ce livre, que le conflit majeur apparent sur la propriété d’une source, mettait en lumière l’ensemble des paroles et comportements que je pouvais rencontrer dans la médiation.

En effet, l’histoire vieille comme le monde : la lutte pour l’eau, le style « spontané » de Pagnol, la verve de ses personnages et le côté pittoresque et sympathique de son récit m’ont obligée à prendre de la distance , ce qui m’a permis de prendre conscience des idées et comportements fondamentaux nécessaires à la médiation et qui ne sont pas ceux d’un « facilitateur », d’un « arbitre », d’un « conciliateur », d’un « conseiller », encore moins d’un « juge », personnages présents dans le récit !

Afin de me centrer sur le B A BA de l’esprit de médiation, je vais illustrer chaque notion essentielle ou thème étudié lors de mon apprentissage, par des exemples tirés du texte, et ce au travers d’un abécédaire.

Ouvrons donc l’abécédaire :

A pour Allégorie de la caverne

Commencer par l’allégorie de la caverne c’est peut être rapprocher l’alpha de l’omega tant le sens de cette allégorie est fort et résume presque à elle seule la démarche de médiation : sortir la personne de sa caverne, lui faire abandonner son point de vue et la projeter à la lumière. Parmi les nombreux enseignements de cette allégorie, je citerai celui-ci : le décalage qui existe entre ce que l’on perçoit et ce que l’on analyse.

(première partie du livre, Manon cueille de la Rue dans la colline, il fait beau, au loin la mer brille… soudain elle entendit des voix qui montaient du ravin et le son d’une voix la troubla)

« Depuis quatre ans, elle ne l’avait jamais revu, mais le personnage tenait une grand place dans le passé… Dès son enfance, il lui avait inspiré une aversion irraisonnée, mais depuis qu’il leur avait pris la ferme, cette aversion était devenue de la haine. Parfois cependant, étendue sous un pin, lorsqu’elle ressuscitait les jours d’autrefois, elle se demandait si cette haine était clairement justifiée. Son père avait eu de l’amitié pour Ugolin, qui l’avait souvent aidé… Mais finalement, c’était lui qui vivait sous ces tuiles, lui qui possédait le champ labouré…De plus il avait trouvé la source ! C’était le comble de l’injustice, que cet imbécile agité de tics eût obtenu de la Providence l’eau jaillissante qu’elle avait si cruellement refusée au meilleur des hommes. Parfois, cependant elle se raisonnait. Mais les raisons les plus probantes ne diminuaient pas sa méfiance et sa rancune et elle était sûre que le profitable résultat de tant de bonnes actions en démontrait la perfidie. »

Il y a bien d’autres notions dans cet extrait que nous verrons plus loin mais on mesure bien l’importance qu’il y a à faire lâcher prise les points de vue des protagonistes d'un conflit pour réussir une médiation.

C pour certitudes anticipées

On peut rapprocher aussi cette notion des préjugés, jugements de valeur etc. Il est clair que le médiateur qui émettrait des jugements de valeur perdrait toute crédibilité et toute chance de réussir une médiation, il se comporterait au mieux en moralisateur ou pour Monsieur le curé dans Manon des Sources.

(la source est tarie, après diverses tentatives pour récupérer l’eau, le village sous la bannière du curé décide de conjurer le sort en faisant dire une messe...) :

« Mes frères, je suis bien content. Oui, bien content de vous voir tous réunis dans notre chère petite église. Il y a toute la paroisse et je vois même un petit groupe de gens très intelligents – trop peut-être – qui d’habitude passent le temps de la Sainte Messe à la terrasse d’un café, je ne dirai pas quel café – d’autant plus qu’il n’y en a qu’un, et je ne nommerai pas ces personnes, puisque tout le monde les regarde – ce qui devrait les remplir de confusion, si l’endurcissement de leur cœur ne les portait pas à rigoler. »

D pour Distanciation

L’œuvre de Pagnol est un exemple presque anecdotique du manque de distanciation dans la relation à autrui. En permanence, les personnages réagissent vivement à toute sollicitation ou remarque ce qui ne fait qu’accentuer le conflit.

(les personnages principaux du village viennent de prendre connaissance du rapport scientifique sur les raisons qui ont pu conduire à ce que la source soit tarie)

« Alors Eliacin tira de sa poche une feuille de papier, qu’il brandit sous les yeux de l’instituteur : « Et ça ? Qu’est ce que ça veut dire ça ? » L’instituteur répondit froidement : « Je constate que c’est la quittance de votre abonnement à l’eau. - Parfaitement cria le géant. Cinquante deux francs et le timbre ! Vous les avez bien pris, mes sous ? Alors, où elle est cette eau que j’ai payée ? - - Eliacin, dit l’instituteur, soyez raisonnable ! …. - Mais Eliacin répliqua brutalement : - Moi je ne tiens compte de rien, et surtout pas de ça ! Ah ! Si vous m’aviez dit : « nous faisons un syndicat de l’eau, mais c’est tout juste pour te prendre tes sous », alors mes sous, je les aurais gardés, et ma petite prairie, je l’aurais pas faite. Mais maintenant elle est superbe, et il y a deux vaches dessus… Alors j’ai payé l’eau, je veux mon eau. »

On peut remarquer que l’instituteur essaie de se positionner en conciliateur en s’en tenant aux faits : je constate que c’est la quittance de votre abonnement… et il le dit « froidement », sous entendu, sans émotion. La distanciation est assurément un des éléments primordiaux de la médiation.


E pour Ecoute Active

L’écoute active est en partie, mécaniquement, le résultat de la distanciation. En effet, une personne en situation de conflit et sous l’effet de son émotion est incapable d’avoir une écoute active ; c’est pourquoi le médiateur qui doit aller chercher chez l’autre (altérocentrage), les éléments qui permettront d’avancer sur la voix de la médiation doit être serein et montrer un comportement serein.

L’exemple de l’instituteur, nouveau venu dans le village et loin de toutes ces histoires de « clocher » met bien cet aspect en évidence.

(juste après l’arrêt de l’eau de la source à la fontaine du village, les habitants sont persuadés d’être victimes d’un sort)

« En tout cas, dit Cabridan, ma femme revenait du jardin quand la vieille a jeté le sort, et quand elle est arrivée à la maison, le ragoût était tout brûlé, et la grand mère était tombée dans l’escalier. Elle a une bosse au front comme la moitié d’une prune ! - et selon vous, dit l’instituteur, ces deux malheurs domestiques sont les premiers résultats de la malédiction ? »

Même s’il n’y a pas de lien direct entre une démarche de médiation et le comportement de l’instituteur, sa remarque montre bien qu’il sait écouter son interlocuteur de manière active.

F pour Fatalisme fonctionnel

Je suis comme ça, je n’y peux rien… ! cette remarque nous renvoie à nos propres limites ce qui veut dire que le médiateur ou celui qui prétend l’être doit être clair avec lui même et avoir fait un travail personnel de prise de conscience, de méditation car son travail consiste notamment à éveiller les consciences, il fait un travail d’épanouissement de la conscience.

(Dans Manon des Sources, le Maire, personnage respectable, sensé jouer le rôle de l’arbitre, du juge, est confronté à une des plus dures épreuves de sa vie, il doit annoncer aux villageois que peut-être, l’eau de la Source ne coulera plus jamais…)

«  Quoiqu’il (le maire) parlât d’abondance à la terrasse de son café, il était cependant incapable de prononcer un discours sur un sujet fixé d’avance : la vue de plusieurs personnes qui le regardaient en silence le paralysait. Il disait : « ça m’embrouille les idées, ça me fait bégayer du cerveau. »

I pour Interprétation

C’est évidemment une des erreurs à éviter pour mener une communication de qualité, en dehors même de tout esprit de médiation.

Le livre de Pagnol regorge d’expressions de ce type, pour notre plus grand plaisir en l’occurrence, surtout « ave l’assent »

(Ugolin observant Manon qui vient de rencontrer l’instituteur sur le chemin du Pas du Loup)

« Malheureuse ! Va-t-en vite ! c’est un cochon ! il a dit qu’il te ferait des bises ! »

ou encore :

(Monsieur le curé relatant à ses ouailles la visite de Monsieur l’ingénieur à la mairie à la suite de l’assèchement de la source) :

« Eh bien moi, ce savant, je ne le crois pas, parce que je me méfie des ingénieurs. Ce sont des gens qui piochent tout le temps et qui ne plantent que des pylônes. Celui-là n’a parlé que de couches d’argile, de siphons qui se désamorcent, de camions qui coûtent cher. Bref, il n’a parlé que de la matière et il ne pouvait pas faire autrement puisqu’il ne connaît que ça…. Ce n’est pas l’accident matériel qui a tari notre belle source, mais c’est la raison pour laquelle Dieu l’a permis, et peut être l’a voulu. »

Effectivement l’interprétation est souvent empreinte de croyances et pas seulement religieuses ! Tout ceci nous ramène à la neutralité indispensable au médiateur.

L pour Lâcher prise

Voilà un terme que j’aime bien car j’ai eu l’occasion de le pratiquer régulièrement depuis quelques années, grâce à des formations à la communication et cette pratique est tout simplement puissante. Perdre pour gagner, Lâcher pour obtenir, Donner pour recevoir. Ce point me paraît essentiel pour progresser dans la voix de la médiation. En y réfléchissant, il me semble que cette démarche est autant physique qu’intellectuelle, c’est respirer dans tous les sens du terme.

(Nos chers amis de Manon des Sources par contre ne sont pas prêts à lâcher prise, témoin cette expression de Monsieur le Maire dans l’escalade des prises de position sur la résolution du problème de l’assèchement de la source ):

« Avec un grand calme (apparent !) et une parfaite dignité (droit dans ses bottes) Philoxène répliqua : Je suis le président de l’Eau parce que je suis le maire, et je suis le Maire parce que j’ai le téléphone. »

N pour Neutralité

Neutralité et confidentialité ont été les deux termes que j’avais retenus de la première session de formation comme étant incontournables, basiques, essentiels et s’il ne fallait retenir qu’un seul terme, au bout du bout, c’était Neutralité. Indispensable mais pas suffisant. Manon des Sources est exemplaire à cet égard. Du début jusqu’à la fin du livre, ce n’est que « parti pris » et derrière la façade de la « rigolade », les relations sont féroces. En ce sens la neutralité contribue fortement à la pacification. Voici un contre-exemple du texte :

(Trois compères sont en train de révéler les secrets de la Source, Manon est cachée dans les fourrés et écoute)

« - les Soubeyran, dit Pamphile, c’est des salauds. Et le vieux t’avait prêté cet argent pour que tu ne parles pas de la source. Et c’était bien calculé ! » On connaît la suite, ce fut l’élément déclencheur qui poussa Manon, folle de rage, à priver tout le village de la source.

P pour Prêt d’intention

L’un des trois principes fondamentaux de la médiation : - ne pas juger - ne pas contraindre - ne pas prêter d’intention

Cela paraît évident. Depuis notre plus jeune âge, nous sommes persuadés que l’autre l’a « fait exprès » !. On mettrait sa main au feu ! c’est sûr !. En général, le ton et les adverbes d’insistance accompagnent ce comportement.

(nous revenons à Ugolin (amoureux de Manon) qui observe Manon alors que l’instituteur arrive à sa hauteur..) :

« En effet, ce misérable (l’instituteur) s’approchait en se cachant, il avait évidemment l’intention de la surprendre… » Il trembla de douleur et de rage, et dit à mi-voix : « Oh ! mais. Elle se laissera pas faire comme ça ! Et s’il veut l’embrasser de force, moi je descends ! »

Là aussi la passion d’Ugolin déforme la réalité. Les émotions et conflits internes nous font attribuer aux autres les pensées qui nous habitent, c’est pourquoi le prêt d’intention, comme le jugement et la contrainte sont des principes fondamentaux dont il faut avoir bien conscience pour mener une médiation.

R pour Recadrage

Comme son nom l’indique, le recadrage a pour but de ramener la personne aux faits, au contexte, cela permet aussi d’augmenter l’écoute et de s’assurer que nous sommes bien sur le vrai sujet. C’est une technique de communication efficace, couramment pratiquée en communication mais c’est aussi, en médiation, le moyen d’introduire un autre sens à la situation, de suggérer une autre signification sur laquelle on pourra s’appuyer pour faire entr’ouvrir des solutions au médié.

(Notre cher curé dans Manon des sources a fait une recadrage à sa manière qui vaut son pesant de …, exemple que je ne suivrai pas bien sûr ! mais c’est un régal de le citer !)

« Il y en a qui sont inquiets pour le jardin, d’autres pour la prairie, d’autres pour les cochons, d’autres parce qu’ils savent plus quoi mettre dans leur pastis ! Ces prières que vous avez la prétention de Lui faire entendre, ce sont des prières pour les haricots, des oraisons pour les tomates, des alléluias pour les topinambours, des hosannas pour les coucourdes ! Allez, tout ça c’est des prières adolphines : ça ne peut pas monter au ciel, parce que ça n’a pas plus d’ailes qu’un dindon plumé ! »

S pour Surenchère

Je terminerai mon abécédaire par ce thème car il évoque pour moi, le symbole même de la situation conflictuelle. Si deux personnes sont devant moi dans le cadre d’une médiation, c’est bien sûr parce qu’il y a conflit mais surtout parce que ce conflit a été entretenu, nourri au fil du temps. On voit ici tout le poids de l’habitude et les paroles assassines qui se transmettent de génération en génération et qui entraînent la surenchère : « il faut insister jusqu’à temps qu’il cède ou qu’il comprenne…. » La stratégie de surenchère se manifeste ouvertement dans un conflit mais elle est autant un phénomène de la pensée. L’extrait qui suit montre bien l’escalade de la pensée comme si inconsciemment on cherchait à trouver les mille raisons pour justifier le conflit.

(on retrouve Manon dans la colline qui vient d’entendre les trois compères parler de la mésaventure de son défunt père)

« Manon glacée d’horreur…. Ainsi la longue peine de son père, ses efforts héroïques de trois années, devenaient presque ridicules…Le petit chasseur l’avait dit : »il y en avait que ça faisait rigoler… » Ce n’était pas contre les forces aveugles de la nature, ou la cruauté du Destin qu’il s’était si longuement battu ; mais contre la ruse et l’hypocrisie de paysans stupides, soutenus par le silence d’une coalition de misérables, dont l’âme était aussi crasseuse que les pieds. Ce n’était plus un héros vaincu, mais la pitoyable victime d’une monstrueuse farce, un infirme (il était bossu) qui avait usé ses forces pour l’amusement de tout un village…son chagrin fit place à une rage sourde et profonde, qui serra ses poings. »

Il va de soi que le médiateur doit être vigilant car la surenchère est un risque permanent et peut ressurgir à tout moment lors d’un entretien de médiation – sauf s’il est bien mené depuis le début – s’entend !

J’ai relu « Manon des Sources » après la quatrième session de formation médiateur et j’ai le sentiment d’avoir bien intégré maintenant l’esprit de la médiation, même si je n’ai pas cité tous les phénomènes et outils étudiés ensemble.

La prise de conscience est réelle, j’ai le sentiment d’avoir bien intégré la dynamique conflictuelle et intellectuellement, je suis très clairement dans un autre état d’esprit lorsque je me trouve confrontée à des situations de tension ou moi même lorsque je me sens en conflit.

Je devrai avoir l’occasion d’appliquer l’enseignement dans le courant du mois de décembre afin de bien maîtriser le processus d’entretien de médiation.

Outils personnels
Translate