Pale rider, la déclaration d'amour

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Fiche lecture sur Pale Rider, de Clint Eastwood (1985), par Jean-Louis Lascoux


Raison du choix : un regard sur la relation de confiance

La relation qui s’établit entre le quinquagénaire joué par Clint Eastwood, et une adolescente fournit un instant de réflexion sur la manière dont se monte et se démonte une relation, avec les ingrédients du diagramme de la qualité relationnelle que j’ai élaboré. Il est également intéressant de souligner le choix fait par le metteur en scène sur les dialogues basés sur une recherche dialectique.

Contexte

« Pale Rider » est une tranche de vie d’un village de chercheurs d’or, vers 1890. Une jeune mère courtisée par un tamiseur, vit avec sa fille de quinze ans. Un pasteur vient se mêler de la vie du village pour soutenir les prospecteurs face au fondateur peu scrupuleux de la ville voisine. Il fait fantasmer la mère et la fille. La séquence choisie est celle de la déclaration du désir amoureux par l’adolescente, mise en regard d’une relation de confiance par le pasteur.

La déclaration amoureuse face à l’interprétation spirituelle de l’amour

Lorsque le pasteur reçoit la déclaration, il en accueille la légitimité pour la situer dans une vision globale de la vie humaine, dans un rapport à la fois concret et spirituel. A une déclaration intime, il donne une dimension universelle :

  • Je crois que je vous aime
  • Il n’y a aucun mal à ça. S’il y avait plus d’amour sur cette terre, la mort frapperait moins d’innocents.

Les éléments du raisonnement sont plus moraux que logiques. L’émotion est traitée sous l’interprétation spiritualiste. Le pasteur ne considère pas que la mort frappe autant les innocents que les autres ; il ne prend pas en considération que l’amour peut provoquer des guerres. Il se réfère à des fondamentaux spirituels, aux valeurs du christianisme initial. Son raisonnement est placé sous l’empire de cette sensibilité: le manque d’amour engendre des rapports guerriers qui font des victimes innocentes ; plus d’amour, moins de guerre, donc il ne peut pas y avoir de mal à aimer, puisque l’amour sera porteur de paix. Donc, aimer l’autre c’est promouvoir la paix : il ne peut y avoir de mal à ça…

Il privilégie une manière de considérer une relation de causalité : les sentiments engendrent des conséquences réelles. En l’occurrence, le manque de sentiments positifs est la cause de situation dramatique.

Un sous-entendu est glissé : s’il y a du mal à quelque chose, ce n’est pas au sentiment. Un point de vue moral est posé. Le pasteur introduit ici le système binaire du traitement spiritualiste de l’information : le mal au regard du bien. On peut déjà prévoir qu’il va faire une distinction précise entre le sentiment et l’acte. La répartie de l’adolescente est anticipée et déjà retoquée. Le pasteur reste positionné dans une relation de légitimité relationnelle : il ne se confond pas avec un rôle de père génétique, c’est pourquoi aussi il ne peut y avoir de mal à passer à l’acte, mais avant d’y penser, soit de se précipiter dans l’acte, il serait plus indiqué de rester dans le spirituel, soit ici de « pratiquer le sentiment ».

Réflexion : choisir entre l’action fondée sur la raison ou celle déclenchée par l’émotion

La discussion du pasteur porte sur la relation de conscience que la jeune femme entretient avec ses sentiments et sa raison. Il met en évidence qu’elle peut se laisser emporter par un sentiment qui devrait être mis à l’épreuve. Pour cela, le raisonnement propose une progression, incluant notamment le temps, dans une réflexion où l’intériorité et l’extériorité sont croisées.

L’échange entre le quinquagénaire et l’adolescente peut être situé sur un tableau sémantique dont le sens des termes varie selon le locuteur. La connotation rationnelle apparait plus forte quand c’est le pasteur qui parle ; la connotation émotionnelle est dominante avec l’adolescente :

  • Penser => raison
  • Acte => spontanéité
  • Pratiquer => réflexion
  • Sentiment => émotion

Sous l’empire de l’émotion, selon ce que dit le pasteur, la pensée pousse à l’acte, mais sous celui de la raison, le sentiment pourrait ne pas faire de même. C’est ce qu’il conviendrait de vérifier. Mélanie en convient par la proposition d’une pratique ponctuelle du sentiment. Ensuite, c’est le rapport entre le repère moral (émotion) qui lie l’acte au mariage pour le pasteur tandis que pour la jeune femme, c’est l’expérience de sa mère qui s’est mariée à 15 ans (raison) qui lui permet d’envisager l’acte maintenant. Ici, l’utilisation des représentations s’est inversée. Mélanie peut donc avoir le sentiment d’avoir emporté l’échange et se risque à demander : « Alors, vous voulez bien… » Le ton qui n’est pas questionnant, mais plutôt comme une offre, en suite logique d’un raisonnement abouti.

Un message de reconnaissance détourné et tronqué

Pour décliner la proposition, le pasteur va commencer par un message d’anticipation porteur de reconnaissance, hésitante, détournée de soi et tronquée.

  • Fait : tu me fais la proposition de faire l’amour avec toi
  • Conséquence : (pas d’implication concrète…)
  • Ressenti détourné de soi : je connais très peu d’hommes qui ne seraient pas fiers de cet honneur…

D’abord, convient-il, cette proposition est difficile à repousser par un homme. Mais « La jeune fille… la jeune femme que tu es …» doit être plus prudente. Elle « ne joue pas son avenir sur un homme comme (lui) ». Il ne heurte pas la susceptibilité de l’adolescente en la reconnaissant comme une jeune femme. Ce qui motive le refus désolé doit rester dans l’indicible.

La confiance comme élément fondateur d’une relation de qualité

C’est en se disqualifiant qu’il porte le coup le plus fort à la conduite du raisonnement de l’adolescente. Il signifie qu’il ne peut apporter ici d’argument et que c’est la limite de la compréhension qu’elle peut avoir. Il ouvre la possibilité à ce que la jeune femme ait des pensées négatives sur lui, qu’elle puisse porter des appréciations désagréables.

La question « Pourquoi ? » restera sans réponse directe. Il faut qu’elle accepte l’idée de l’ordre des choses, de la fatalité : « Les choses sont ainsi. » Et lorsqu’elle proteste que « ça ne veut rien dire » et qu’elle ne le croit pas, affirmant : « Je ne veux pas vous croire » en se précipitant dans ses bras : « Vous dites des choses qui ne sont pas vraies. ». Elle proteste en vain contre ce sort dont elle ignore tout mais qu’elle qualifie : « Ce n’est pas juste ! »

Cependant, elle lui avait demandé de lui enseigner l’acte et face à l’acte il a maintenu la posture de celui qui est dans l’abstraction. C’est donc dans ce registre qu’il lui apporte sa réponse. Ce faisant, il en tire l’ultime argument qui a pour but de le repousser lui-même. Il peut reprendre et compléter le raisonnement resté en suspens : aimer quelqu’un repose sur quelque chose de plus fort que l’émotion et ce plus fort c’est la raison. La raison d’aimer réside dans la confiance. Le sophisme est imparable : aimer, qu’il s’agisse d’acte ou de sentiment, c’est avoir confiance, or tu n’as pas confiance en ce que je dis puisque tu ne me crois pas, donc tu n’as aucune raison de m’aimer.

Quand on aime quelqu’un, il faut avoir confiance en lui, c'est la raison, or tu me dis que tu ne me crois pas et que de surcroît tu ne veux même pas me croire, c’est donc que cet amour n’est pas fiable, puisqu'il ne repose que sur la raison.

L'élan amoureux de la jeune femme est disqualifié : la thèse du pasteur est que si l'émotion fait jaillir l'amour, celui-ci ne s'élèverait qu'avec la raison.

La confrontation aporétique

L’effet de la confrontation aporétique est de mettre le récepteur en situation d’impasse de raisonnement. Il est pris dans un dilemme. Par recherche de cohérence (harmonie interne), il doit lâcher quelque chose. Mais l’émotion a la vigueur de la main du singe tenant le fruit, coincée dans le trou. Pour trouver cette cohérence, le cerveau doit œuvrer. Le cheminement le plus rapide est d’accuser l’autre d’avoir tendu le piège, tandis qu’on s’y est précipité, et qu’on ne lâche pas prise. On use du rejet de la responsabilité fautive sur l’autre : si j’en suis là, c’est que l’autre m’a trompé. Pour s’éloigner, Mélanie n’aura pas d’autre issue que celle qu’il a proposée : avoir des pensées négatives le concernant, le juger comme malfaisant (accusation), puis en être désolée (culpabilité), pour enfin comprendre (prise de conscience). Le film se termine sur le départ du héros tandis que l’adolescente comprend.

En conclusion

L’extrait choisi est riche en échanges aux allures frôlant le sophisme. Le système de raisonnement est utilisé ici par l’un et l’autre des protagonistes pour, elle, tenter d’entraîner l’autre dans son objectif, et lui, pour décliner l’offre et ensuite l’amener à prendre conscience de son propre rapport aux émotions. Chacun cherche à influencer l’autre. D’aucuns pourraient y voir des recherches de manipulation, alors qu’il s’agit de réalisation de désirs et de sens de la vie. Les éléments intéressants les médiateurs sont le jeu de la prédominance de l’émotion, la recherche émotionnelle dans l’utilisation des instruments de la raison pour arriver à ses fins, la construction d’une relation de confiance qui peut être prise a contrario avec les risques liés à la dégradation voire à la destruction d’une relation de confiance ; et donc, a fortiori, à la manière dont une relation de confiance peut se rétablir.

Vous pouvez y appliquer le diagramme de la qualité à la dégradation relationnelle que j'ai identifié et que vous découvrez au cours de la cession de formation Médiateur Niv.1

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