Pour un oui ou pour un non, de Nathalie Sarraute

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Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute par La Compagnie du Divan
Titre : Pour un oui ou pour un non – Nathalie Sarraute

Une lecture critique de Grégory Leveau

Sommaire

L’auteur

Nathalie Sarraute s’est toujours dite russe par sa culture mais écrivain française. Née en 1900 près de Moscou, elle a partagé son enfance entre Paris, Saint-Pétersbourg et la Suisse. Etudiante en Droit à Paris, elle devient avocate et plaide quelques affaires. On en déduira aisément qu’elle en connait un rayon sur l’adversité. La retranscription qu’elle en fait dans l’œuvre étudiée dans ces pages s’appuie sur un réalisme tiré du vécu.

Sa préférence va cependant au roman (Proust, Joyce, Woolf) qu’elle dévore puis qu’elle se met à écrire. Dès Tropismes (1939), qui rassemble ses premiers textes, elle s’attache aux réactions internes à l’humain, imperceptibles, que provoquent les règles sociales et langagières du monde contemporain.

Rapidement, Sarraute rejettera les conventions traditionnelles du roman en refusant notamment la description et l’analyse psychologique. Elle se lance ainsi dans la création d’un courant soutenu par Alain Robbe-Grillet, Michel Butor ou Claude Simon : le Nouveau Roman.

L’une de ses grandes idées, développée dans son œuvre, est qu’il existe un ressenti propre à chacun, qu’on ne peut nommer, et qu’il s’agit de révéler par le langage : dire l’indicible en somme. Le pont avec la médiation n’est pas loin. Pour la petite histoire, j’ai découvert ce texte sur scène, par hasard, au Lucernaire (à 100m du lieu de formation), en sortant du module Praticien 2. Une belle rencontre.

Dans les grandes lignes de l'oeuvre

Pour un oui ou pour un non est une pièce de théâtre mettant en scène deux hommes, deux amis de longue date qui dialoguent ou, tout du moins, tentent de converser. Un froid s’est installé au cœur de leur amitié et toute l’œuvre s’attachera à nous faire découvrir la (ou les) raison(s) à l’origine de la dégradation relationnelle. Notre regard de tiers se pose sur les deux hommes en scène alors que leur rendez-vous est déjà en cours. La problématique s’annonce d’entrée de jeu par la phrase suivante de l’homme 1 : « Ecoute, je voulais te demander… C’est un peu pour ça que je suis venu… Je voudrais savoir… Que s’est-il passé ? Qu’est-ce que tu as contre moi ? » Et c’est alors à l’homme 2 de répondre : « Mais rien… Pourquoi ? » La ponctuation est clé car elle apporte une part de non-verbal toujours difficile à traduire à l’écrit.

La vision du médiateur

Lire ou regarder l’œuvre avec la vision du médiateur stagiaire fut une expérience profondément marquante tant il était aisé d’imaginer combien la lecture aurait été différente quelques mois plus tôt, quelques mois avant le début de la formation.

Au-delà de la qualité du texte et de la finesse de l’auteur pour nous plonger dans le malaise vécu par ces deux meilleurs ennemis, ce qui rend la découverte de la pièce absolument sidérante, c’est l’approche interactive qu’en fait le médiateur lorsqu’à la fin d’une phrase, au tournant d’une page, prêts d’intention, jugements et contraintes émergent de la fluidité des mots tels des visions à la fois perturbantes et rassurantes.

  • 1/ Rassurantes parce qu’en qualité de médiateur fraîchement formé, mon approche du monde extérieur s’en trouve déjà transformée. J’ai peu d’effort à produire pour entendre ou voir les essentiels de l’adversité, à travers l’art dans le cas présent, dans le quotidien professionnel ou personnel par ailleurs. C’est un atout, un signe encourageant pour la mise en application pratique au cœur du conflit d’autrui.
  • 2/ Perturbantes parce que ce dialogue des plus communs, identique à tant de situations observées ou vécues au quotidien, regorge de PICs. Ils envahissent l’espace, sur chaque page.

Ainsi dès la première phrase lorsque l’homme 1 demande « Qu’est-ce que tu as contre moi ». Déjà le premier prêt d’intention s’exprime. L’homme 2 est à ce stade simplement silencieux, alors l’homme 1 en déduit qu’il a forcément quelque chose contre lui. Il imagine sans savoir et déverse sur autrui son accusation. A la deuxième phrase du premier protagoniste, un jugement se décide à accompagner un prêt d’intention déjà puissant : « Il me semble que tu t’éloignes… tu ne fais plus jamais signe… il faut toujours que ce soit moi… » Voilà, la mécanique communicationnelle est ripée. Sauf à ce que l’homme 2 soit un expert de la qualité relationnelle (ce qui n’est pas le cas) et qu’il décide de ne pas prendre pour lui ce qui n’est pas lui, rien ne peut plus empêcher l’escalade. PIC contre PIC, maladresse contre maladresse, homme 1 contre homme 2.

  • L’homme 2 résistera un peu, se murant un temps dans son silence (succédané de solution bloquante imposé à l’homme 1), puis il assumera la fissure, la faille dans la relation lorsque le troisième PIC fera surface :
  • Homme 1 : « Essaie quand même… » (tentant de contraindre l’homme 2 à exprimer son ressenti)
  • Homme 2 : «  Oh non… je ne veux pas… »
  • Homme 1 : « Pourquoi ? Dis-moi pourquoi ? »
  • Homme 2 : « Non, ne me force pas… »

La contrainte est là. Elle s’immiscera de façon strictement verbale, avec violence, tout au long de la pièce. Elle s’appuiera sur l’ironie, la menace (« je me souviens… j’ai eu envie de te tuer. »), l’obstruction, la pression… Avant même que la causalité du conflit soit proposée par l’homme 2, un autre apport majeur de la médiation professionnelle est distillé au cœur de ce texte construit sur l’adversité : ADR. Partout les mots sont des mines et expriment la résignation de l’homme 2 vis-à-vis de l’homme 1 et la domination de ce dernier sur le premier (D et R). Puis le A d’abandon de terrain, la fuite, est rappelée par l’homme 2 : « Oh… à rompre… non, je n’ai pas rompu… enfin pas pour de bon… juste un peu d’éloignement. »

Le décor ainsi posé, le terrain durablement piégé, la source du différend s’annonce enfin : lorsque, il y a quelque temps, l’homme 2 s’est vanté d’un petit succès dérisoire auprès de l’homme 1, ce dernier aurait répondu : « C’est bien… ça… ». Avec ce petit suspens (perçu par l’homme 2 comme de la condescendance) qui fait toute la différence. C’est biiiien… ça. Et, de jugements en interprétations, d’interprétations en prêts d’intention, le conflit né et s’auto-nourrit. Le reste de l’échange est une descente programmée vers l’enfer relationnel, ce lieu de mort (définitive donc) pour leur amitié.

  • Homme 2 : « Il faut bien voir ce qui est : nous sommes dans deux camps adverses. Deux soldats de deux camps ennemis qui s’affrontent. »

Tout ça pour un petit « C’est biiiien… ça. » ? Evidemment pas. Ces quatre mots, anodins pour l’un, volcaniques pour l’autre, cachent des années de non-dits, d’incompréhension mutuelle et de propagation du terreau fertile aux PICs.

A ce stade du récit, le détail des explications n’a quasiment plus d’importance. L’automatisme conflictuel est en marche. Entre eux deux et par eux deux, la situation est irrattrapable. Reste une question majeure : Que fait le médiateur ? Où est-il, qui est-il ? Lui seul saura pacifier la dialogue et autoriser une fin heureuse — ou a minima moins perdante possible.

On espère soudain qu’un tiers, qui surgit au mitan de la pièce, endossera le costume du facilitateur : un couple de voisin proposé (imposé ?) par l’homme 2 afin d’analyser la situation avec objectivité.

On comprend dans la foulée que le salut ne viendra pas d’eux, rien ne collant avec la posture du médiateur : « Pas la peine de chercher bien loin… on en trouve partout… Tiens, ici, tout près… mes voisins… des gens très serviables… des gens très bien… tout à fait ceux qu’on choisit pour les jurys… Intègres. Solides. Pleins de bon sens (…) » D’ailleurs, leur intervention a pour effet d’aggraver la situation et de précipiter la chute.

Dernière opportunité avant l’impact, l’homme 1 suggère d’introduire une demande à un tiers, choisi ensemble cette fois : « on pourrait peut-être mieux expliquer… on aurait peut-être plus de chances… ». Le lecteur croit voir la médiation poindre, la vraie.

Non, l’homme 2 refusera, il craint le jugement du tiers. Il ne sait pas ce qu’est la médiation. Enfermé dans ses certitudes, en défiance totale à l’égard de l’autre, il préfère la rupture.

Sera-t-elle consensuelle ? C’est peu probable à la lecture du constat final :

  • Homme 2 (imaginant un tiers parlant de leur relation) : « (…) Ils peuvent rompre pour un oui ou pour un non »
  • Homme 1 : « Pour un oui…ou pour un non ? »
  • Homme 2 : « Oui ou non ?... »
  • Homme 1 : « Ce n’est pourtant pas la même chose… »
  • Homme 2 : « En effet : Oui. Ou non. »
  • Homme 1 : « Oui. »
  • Homme 2 : « Non ! »

Elle est là, la mort programmée. Ce que les commentateurs avisés de l’œuvre considérèrent comme la machine infernale du tropisme qui conduit inéluctablement à la négation de l’un par l’autre ! Tout comme, nous en sommes convaincus, l’adversité n’est que la négation de l’altérité (pourtant toujours présente en toile de fond. Il suffit de savoir lui rendre sa lumière).

Conclusion

L’œil du médiateur sur la pièce est un assemblage de douleur et de fierté. La fierté du constat d’avancement et de la capacité de discernement. La douleur de la distanciation, convaincu que mes compétences acquises pourraient aider, accompagner ces deux hommes trompés par leur maladresse respective. Je cherche encore le médiateur entre les lignes du dialogue, dans les phrases maladroites des tiers. Son invisibilité me taraude. J’émets une hypothèse : le médiateur est peut-être une médiatrice, Nathalie Sarraute.

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