Préhistoire et Histoire de la médiation, par Jean-Louis Lascoux

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La médiation consiste dans l'intervention d'un tiers, le médiateur, dont la mission est de faire passer un message ou d'établir un lien de communication. L'étymologie du terme de médiation renvoie à la notion "entre", bien plus qu'à l'idée du position "au milieu". En matière conflictuelle, plus spécifiquement, la médiation peut sembler avoir plusieurs histoires. Selon certains auteurs[1], la médiation existerait depuis très longtemps, aussi longtemps que des tiers interviennent dans les conflits d'autrui. Mais il est clair que si l'intervention de tiers dans les différends de toute nature se pratique depuis longtemps, il ne s'agit pas de médiation telle que nous tendons à la définir depuis la fin du XX° siècle.

Sommaire

Préhistoire de la médiation

Identifier au cours de l'Histoire des démarches de type médiateurs détourne en réalité l'objet de la médiation. Il peut convenir d'appeler ces différentes conceptions de la médiation des approches médiales. A ce titre le théâtre peut être considéré comme faisant partie de ce type d'approches en ce qu'il a été utilisé pour faire passer des messages. Mais il n'a pas d'autre rôle médiateur. En effet, quant à ce que ces messages soient ou aient été pacificateurs, il ne faut pas se bercer d'illusion. A part quelques philosophes, très rares et restés anonymes, il n'y a pas eu de pacificateur convaincu au cours de l'Histoire que la paix soit une recherche fondée sur autre chose que la conquête et la soumission des autres.

Nombre d'auteurs font l'association entre des approches de type médial et la médiation elle-même, que ce soit en citant une conception de justice douce, le rendu de décision arbitrale à la Saint-Louis ou à la manière du roi Salomon, la conciliation (qui relève de la procédure judiciaire), ou de la négociation (qui implique toutes les parties en présence, y.c. le tiers facilitateur).

Critères de la médiation

Pour qu'il y ait médiation dans le domaine de la résolution des conflits, il convient qu'il y ait :

  • des parties, personnes physiques, en capacité de décider
    • avec un différend
    • égalité des droits entre les parties
  • un médiateur,
    • tiers neutre quant à la solution,
    • impartial dans ses intérêts et implications,
    • indépendants dans ses relations,
    • et garantissant la confidentialité du processus (et non d'une procédure), contrairement à l'audience publique, avec publicité, du système judiciaire.


Or cette conception de la médiation, en tant que discipline à part... entière n'apparaît qu'à la fin du XX°. Elle consiste à créer une extension de la discussion contractuelle accompagnée, compte tenu d'un différend qui empêche les parties d'avoir un échange serein au point qu'elles pourraient préférer l'affrontement (loi du talion, loi du plus fort...) ou aller chercher un arbitrage contraignant (système judiciaire, cour arbitrale...) en vue d'imposer une décision.

Objectif de la médiation

La médiation vise donc à renforcer la liberté contractuelle. Elle instrumente la volonté des parties de trouver un nouvel accord par rapport à un accord précédent qui est contesté - accord tacite (ou conçu comme tel par l'une des parties), comme le contrat social ou effectivement signé à un moment donné.

Renforçant la liberté contractuelle, elle vient apporter aux parties d'un différend les moyens de reposer une situation qui fait problème, d'y réfléchir et de chercher la meilleure des solutions possibles pour retrouver ou trouver un terrain d'entente. De ce fait, la médiation instrumente aussi la qualité de communication, au présent d'une relation et inscrite dans une anticipation relationnelle, contrairement au système juridique qui, se fondant sur le passé et s'appuyant sur une conception des droits et obligations énoncés antérieurement, départage ou divise.

Le choix historique de la contrainte

Nous pouvons ainsi identifier une amorce de la médiation dans la culture de la Grèce antique, avec le courant philosophique visant à faire réfléchir les personnes sur leurs relations aux autres et, conséquemment à soi-même. La maïeutique instrumentait cette recherche. En effet, l'outil maïeutique avait pour objectif de permettre à une personne d'exprimer ses connaissances en soi - en l'occurrence qui auraient été acquises dans des vies antérieures. Le philosophe mettait en pratique ce savoir-faire pour qu'une personne puisse réfléchir et exprimer le meilleur d'elle-même. Cette pratique visait à développer la responsabilité personnelle, par la maîtrise des passions, et à faire réfléchir chacun sur ses relations maître-esclave de soi et avec les autres (cf. La République, Livre IV, Platon).

Les philosophes et les sophistes...

Ainsi, le philosophe accompagnait une réflexion, permettait à une personne de se positionner, de faire les choix avec lesquels elle allait pouvoir s'auto-déterminer, en visant le passage à l'acte. L'enseignement dispensé par les rhétoriciens devenait antagoniste avec celui des sophistes qui se contentaient de la relation d'efficacité des techniques de communication (avec leurs applications notamment dans les procès), sans la contribution pédagogique de l'acte médiateur du philosophe. Nous pouvons aussi souligner l'existence d'un protecteur des non-citoyens, le proxène, lequel n'a cependant pas inspiré la fonction du médiateur de la république, ce d'autant que cette fonction n'existe pas dans nos civilisations beaucoup plus nationalistes.

Dans les deux manières de faire, les mêmes techniques étaient utilisées. Les philosophes le faisaient dans la perspective d'aider, d'accompagner une personne par rapport à elle-même, tandis que les sophistes utilisaient ces techniques pour amener leur auditoire vers leur point de vue, détournant l'attention, utilisant les artifices du langage à leur fin, c'est-à-dire de façon manipulatoire.

A qui confier le pouvoir de décider ?

L’esprit chevaleresque a longtemps payé la couardise. A cette époque que nous pouvons qualifier de préhistorique de la médiation, en ce qu'elle n'était pas conceptualisée en tant que telle, deux courants se sont formés :

  • celui de l'intervention de tiers pour faire émerger la responsabilité individuelle, l'engagement libéré des passions (et donc notamment en situations conflictuelles)
=> les épris de sagesse, les philosophes, praticiens de la rhétorique et de la maïeutique, en avaient amorcé le chemin
  • celui de l'intervention de tiers qui se subtituait aux personnes et allait dans le sens de la prise de décision imposée, déresponsabilisant les personnes
=> les sophistes en ont favorisé le développement jusqu'à nos jours, privant la personne impliquée dans un différend soumis au système judiciaire par exemple, de sa perception de la situation (on -les juristes- allait lui dire comment il fallait voir avec justesse), de sa réflexion sur les causes, l'historicité et la résolution (on allait penser pour elle) et de sa prise de décision jusqu'au passage à l'acte juste (le tribunal allait décider de ce qu'il fallait faire, après avoir dit comment il fallait percevoir et traiter les informations sélectionnées)...

Christianisme et médiation

La religion chrétienne a nommé Jésus Christ médiateur de la nouvelle alliance[2] entre les hommes et Dieu et certains religieux représentant le Christ se positionnent, en héritage de mission, médiateur entre les hommes et le Christ.

Dans cette mystique, cette position de médiateur est associée à la rédemption[3], soit le rachat des fautes, lesquelles doivent être pardonnées. Ainsi, dans un conflit, si au regard de la morale chrétienne, il y a faute - et comment ne pourrait-il ne pas y en avoir ? - la relation au pardon s'impose. L'acte de médiation consisterait ainsi à accompagner les personnes en conflit à un échange de pardon, de reconnaissance de faute et vers la réconciliation.

La reconnaissance de l'individu et de ses droits universels

Pour qu'une conception de la médiation tendant à mettre l'individu au centre de ses propres décisions remonte le courant de ces 2500 ans d'histoire, il fallait un élément fort :

  • la reconnaissance de l'individu en tant que personne possédant un potentiel de responsabilité. C'est à René Descartes, inspiré de la mésaventure de Giordano Bruno, en recherche de rationalisation de la relation de l'Homme avec le Monde, lui-même reprenant des réflexions conduites par Pierre Abélard et des Grecs Anciens, tels que Pythagore, Socrate, Platon, que nous devons cette formalisation.

Il fallait aussi les réflexions éthiques, plus laïques, exprimant la recherche d'autonomie individuelle de Baruch Spinoza, l'aboutissement par la Déclaration universelle des premiers droits de l'homme, inspirée de l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau sur le Contrat Social. Il fallait que des auteurs théorisent autrement la nature individuelle ; il fallait le cheminement des travaux de Freud ; il fallait l'invention de la sociologie et celle de la polémologie ; il fallait aussi une expression des droits équivalents reconnus à toute l'humanité : aux femmes et aux enfants, pour que la médiation puisse être conduite par un tiers respectueux des personnes.

Il fallait encore l'identification des limites du droit et de tous les systèmes d'arbitrages...

La médiation est une invention du XX° siècle...

Mais sans la reconnaissance des personnes en tant qu'individus pouvant prendre ses propres décisions, pouvant être accompagnés lors des situations difficiles pour se sortir des conflits, la Médiation ne peut exister, et a fortiori la médiation professionnelle. Le Droit provient de l'idée que l'individu doit être contraint pour bien se conduire ; la médiation émerge de l'idée que l'individu peut, à tout moment, apprendre à se contrôler. Le Droit provient de la méfiance que les dirigeants ont vis-à-vis des personnes, tandis que la Médiation vient fabriquer la confiance.

C'est donc seulement au XX° siècle que les premiers ouvrages sur la médiation sont apparus. Ils sont aujourd'hui de plus en plus nombreux et parfois contradictoires. Néanmoins, ils sont tous imprégnés de cette recherche de renforcer le potentiel de prise de décision des personnes. Dans le monde de l'entreprise, nous observons depuis quatre ou cinq décennies, des formations sur la délégation. Les formations de développement personnel ont également fortement contribué, avec leurs balbutiements souvent thérapeutiques, à la reconnaissance de l'individu.

... elle instrumente la recherche de pacification relationnelle

En fait, notre époque semble avoir repris le chemin abandonné voici environ 2500 ans.

C'est donc au XXI° siècle, que nous commençons à écrire l'Histoire de la médiation et des médiateurs.

Toutefois, il n'est pas étonnant de lire que la médiation aurait une Histoire. En fait, il s'agirait plutôt d'histoires. Car selon le point de vue de l'auteur, selon qu'il se positionne, sans intention, certes, en tant qu'idéologue, religieux, juriste, psychologue, voire ethnologue, la médiation se présente à lui sous un angle qui peut lui faire croire dans le bien fondé de sa thèse. Nous pouvons ainsi distinguer les principaux courants de pensée qui influencent les conceptions de la médiation.

Notes et références

  1. Martin Wincler, journaliste
  2. Epître aux Hébreux, châpitre 12
  3. Jésus-Christ l'unique médiateur: Essai sur la rédemption et le salut, par Bernard Sesboüé, éditeur : Desclée Collection "Jésus et Jésus-Christ" (1995)

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