Premier regard, commenté par Catherine Arribarat

De WikiMediation.

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Œuvre cinématographique : « Premier regard», mélodrame américain avec Val Kilmer et Mira Sorvino, réalisé par Irwin Winkler, commenté par Catherine Arribarat

Sommaire

L’histoire

Surmenée par sa vie d'architecte à Manhattan, Amy décide de s'accorder un moment de répit dans un petit centre de thalassothérapie en province. Là, elle tombe amoureuse de Virgil, son masseur. Aveugle depuis l’âge de trois ans, Virgil, qui vit sous la protection de sa soeur Jenny, a su compenser son handicap en développant une sensibilité hors du commun. Il aide peu à peu Amy à voir le monde sous un autre jour, lui ouvrant l'esprit et développant ainsi sa créativité. Malgré les réticences de sa soeur possessive, Virgil se laisse porter par l'enthousiasme d'Amy et accepte de se soumettre à une opération expérimentale pour recouvrer la vue. Après une opération triomphale, Virgil devra faire l'apprentissage pénible du monde inconnu qui l'entoure. Les difficultés rencontrées vont conduire le couple au conflit, à la rupture. Pis encore, Virgil découvre qu'il va redevenir aveugle, définitivement.

Le regard du médiateur

les différents schémas de communication

Le premier contact avec la formation de médiateur est l’étude SIC qui nous permet de voir que chacun a son propre schéma fonctionnel pour recevoir, traiter et émettre les informations. Chaque personne ne se rend pas forcément compte de sa manière de communiquer, ni de l’effet de sa communication sur l’autre.

Dans ce film, l’auteur, en nous faisant rentrer dans le monde de la cécité de Virgil, nous fait prendre conscience du propre mode de communication de chaque individu. Le passage où Virgil décrit Amy et leur vision respective de la ville est probant. Nous pourrions prendre d’autres exemples car tout le film est basé sur ce parallèle.

Scène 3 : révélation : description d’Amy par Virgil

  • "J’ai rencontré une fille aujourd’hui, elle a une voix à tomber par terre, oui, une voix douce comme du miel et un parfum de muscade, de cannelle".
  • "Ca ressemble plus à une recette de pain d’épices qu’à une fille" dit sa sœur Jenny.

Scène 6 : visite guidée

  • Virgil : "en haut sur votre gauche, c’est l’école de Jenny, ma sœur, elle est géniale avec les gosses. Vous voyez ce type de l’autre côté de la rue, devant l’entrée du magasin, il fume comme un pompier, c’est mon ami, Bruce, on regarde des matches tous les deux, de temps en temps. Ah, et voilà Nancy, c’est la bibliothécaire, elle me trouve n’importe quel livre en braille. Salut, Nancy, salut Virgil, j’ai fait rentrer le livre que tu voulais. T’as pas encore fait réparer ton vieux tas de boue. Ah, ben non, comment tu saurais que c’est moi...Alors qu’est ce que vous dites de notre petit bled tranquille ?"
  • Amy : "Il me fait une très bonne impression. Ligne nette, bon usage de l’espace, à vrai dire, j’aurais fait quelque chose d’un peu plus stimulant avec des bâtiments plus récents"


Les PIC

Nous retrouvons dans ce film au travers de Amy et Jenny, des comportements, des propos qui vont déclencher une réaction conflictuelle de la part de Virgil.

Scène 11 : Visite organisée chez le chirurgien

Commençons par Amy. Elle s’intéresse à la cécité de Virgil et joint, à son insu, un chirurgien. Elle est certaine de bien faire. Dans son désir d’effacer la différence, ne cherche-t-elle pas uniquement à se sécuriser ? A-t-elle pris en considération l’opinion de Virgil ? N’est elle pas aveuglée par sa propre vision de la situation ? Cela parait évident et la réponse de Virgil le confirme. Elle a de ce fait pu prendre conscience de son attitude nombriliste et revenir à l’écoute.

  • Amy : "tu ne t’es jamais demandé quel effet ça fait de voir ?"... "je comprends mais s’il y avait une chance, si on pouvait tenter quelque chose pour te rendre la vue, tu essaierais ?"
  • Virgil : "oui, qu’est que tu es en train de me raconter ?"
  • Amy : "j’ai lu un article sur le docteur Ayron...chirurgien grand spécialiste des yeux"
  • Virgil : "excuse moi, tu as appelé ce type ?"
  • Amy : "oui... Qu’est ce que tu en dis ?"
  • Virgil : . "j’en dis que je ne me souviens pas que c’était la semaine de l’aide aux handicapés"
  • Amy : "je croyais que çà t’emballerait, je ne vois pas où est le problème"
  • Virgil : "Le problème, c'est qu'il n'y a pas de problème"... et il s’en va en colère.

Nous retrouverons ce même type d’attitude quand Virgil est en train de redevenir aveugle, ce qui provoquera le conflit et leur séparation.

Scène 4 : comportement de Jenny face aux changements

Découvrons Jenny. L’arrivée d’Amy menace de déstabiliser son équilibre quotidien. Elle se sent en insécurité par rapport à cette future relation que son frère pourrait avoir avec Amy. En effet, par peur, elle désapprouve tout de suite cette rencontre et prête des mauvaises intentions à Amy.

  • Jenny : « C’est qui cette fille ? »
  • Virgil : « elle fait une cure, une cliente. »
  • Jenny : « Envolée dans une semaine. …….Si tu aimes tant que çà le pain d’épices, on peut saupoudrer un peu de cannelle sur Jessy (le chien de Virgil).
  • Virgil : « trop rassis pour moi »
  • Jenny : « Qui, Jessy ou la fille ? »
  • Virgil : « tu serais jalouse d’un pain d’épices? ».

Tout au long du film, elle adopte une position négative par rapport au changement (paroles et attitudes agressives, notamment). Elle ne veut pas bouleverser la vie qu’elle a construite autour de Virgil. Elle forge et ancre sa position en mettant en avant ses croyances, ses certitudes, ses jugements.

Nous prendrons comme exemple la scène où Amy vient lui faire part de son incompréhension de la réaction de Virgil suite à sa démarche avec le chirurgien.

Scène 12 : Réaction de Jenny sur un ton agressif

  • Jenny : "Quand il y a une chose à laquelle vous êtes adapté, que vous avez accepté, vous allez tout changer comme cela sans en connaître les conséquences. Nous avons une très belle vie Amy. Virgil a tout ce qu’il désire..."

"Il y a longtemps que j’ai appris à ne plus croire aux miracles"

Tous ces comportements, propos et attitudes mettent en place une dynamique conflictuelle qui restera latente tout le long du film.

L’allégorie de la caverne

L’allégorie de la caverne résume pratiquement à elle seule le processus de la médiation : sortir la personne de ses ténèbres, l’amener à lâcher prise sur son point de vue et prendre en considération l’existence du point de vue de l’autre.

Cette allégorie véhicule les principes fondamentaux de la relation humaine. Une des notions essentielles qui a retenu mon attention est que la perception que nous avons du monde est une chose, la réalité en est une autre. C’est ce décalage qui crée les ingrédients (peur, angoisses, jalousie, contraintes, prêts d’intention, soupçons, mensonges, incompétence, suffisance, non-dit, sous entendus, comparaison, fuite, soumission, menaces, agressions..) générant l’engrenage infernal de la montée en puissance des conflits : nous sommes dans la dynamique conflictuelle.

Une fois cette prise de conscience faite, nous sommes sortis de l’aveuglement.

Revenons au film, il met en image cette sortie de la caverne, cette ascension périlleuse et cette aveuglement face à la lumière. Après nous avoir dépeint les modes de communication et les comportements de chacun, l’auteur nous entraîne sur le chemin long, difficile et rempli d’embûches du passage de l’obscurité à la lumière, au travers de l’opération de Virgil pour laquelle il est volontaire pour changer ses conditions de vie.

Dans la scène post-opératoire, Virgil est projeté soudainement à la lumière. Le choc est violent. Est-il prêt à voir ?

Sait-il ce qu’il va voir ?

Comment peut-il savoir que ce qu’il voit est la réalité puisqu’il ne sait pas ce que voir signifie ?

scènes 16 à 17

  • Le Docteur : « Alors, on y va ? »
  • Virgil: « Vous voulez dire là, tout de suite ? oui, allons voir ce que les gens voient. Bon, d’accord, J’ai un peu le trac »
  • Le Docteur : « Alors que voyez vous ? »
  • Virgil : « Oh, mon dieu »
  • Le Docteur : « Alors qu’est ce que vous voyez ? »
  • Virgil : « Je ne sais pas... non, il y a un truc qui cloche, c’est pas normal, il y a un problème. »
  • Le Docteur : « ça va bien se passer, il faut juste un peu de temps »
  • Virgil : « voir, ça ne peut pas être cela. Bizarre, il y a un truc qui ne va pas...  il faut que je réfléchisse. Donnez moi un objet dans les mains. »

Le Médecin lui donne une canette de coca.

  • Le Docteur : « maintenant, servez-vous de votre sens du toucher et associez ceci en même temps. Qu’est ce que vous voyez devant vous ? servez vous de vos mains. »
  • Virgil : « c’est une canette. »
  • Le Docteur : « Bien... Il associe. Ses doigts parlent à son cerveau, son cerveau parle à ses yeux et comme cela, il reconnaît ce qu’il a devant lui... Il y a de quoi vous réjouir, vous êtes arrivés à quelque chose. »
  • Le docteur à Amy : « Il voit, j’en suis certain, il capte les images. Croyez moi, il peut voir. Le seul ennui, c’est qu’il ne comprend pas ce qu’il voit. »

Nous voyons bien ici que la représentation de Virgil, son analyse, son implication face aux personnes, aux choses, aux lieux sont fondées sur son expérience acquise, sur sa propre réalité et qu’il ne suffit pas de vouloir pour que tout change immédiatement. Il va falloir qu’il apprenne à voir.

Ne pourrions nous utiliser ce passage dans le cadre de la médiation pour bien faire prendre conscience aux personnes en conflit :

  • qu’il ne suffit pas d’opérer une médiation pour obtenir la solution instantanée ;
  • qu’il va falloir apprendre à lâcher prise sur son propre point de vue;
  • que l’autre existe avec son expérience, ses croyances et ses certitudes anticipées et a droit à autant de reconnaissance et de légitimité que soi ?

Revenons à Virgil : il est prisonnier de sa façon de voir et il a besoin d’aide pour faire son apprentissage. Cette aide, il va la trouver auprès de Phil Webster, thérapeute de la vision.

Scène 18 : rencontre avec le thérapeute

  • PW : « vous êtes mentalement aveugle... »
  • PW : "On doit mourir en tant que personne aveugle si l’on veut renaître en tant que personne qui voit. Toutefois, c’est l’intervalle, les limbes entre les deux mondes le plus terrible à vivre.

Et, voilà mon grand, vous êtes dans les limbes... L’ennui, c’est qu’il n’y a aucun manuel sur lequel on peut s‘appuyer. Je voudrai vous aider mais comme toutes les autres choses dans la vie, çà ne dépend que de vous."

  • Virgil : "vous êtes dingue, je suis complètement désorienté… Et vous, vous vous dites prêt à nous aider… Et, nous on vient là pour ça..."

La scène de la pomme permet à Phil Webster, le thérapeute, de démontrer à Virgil que sa vision peut et va lui jouer des tours. Il lui fait prendre conscience que ce n’est pas le tout de voir mais qu’il faut aussi savoir regarder, que voir ne sert à rien s’il perd de vue ce qu’il veut.

  • PW : « Vous devez apprendre à voir de la même façon que vous avez appris à parler. La perception, la vue, la vie, c’est une affaire d’expérience. Il faut s’ouvrir et explorer le monde pour soi même. Ce n’est pas le tout de voir, nous devons savoir aussi regarder. »

Ne sommes nous pas en train de gravir le chemin rude et escarpé de la sortie de la caverne ? Et, Phil Webster, le thérapeute, quel est son rôle dans ce passage ? N’accompagne t-il pas Virgil dans cette ascension ? Par son attitude bienveillante et humaniste, sa distanciation ne le met-il pas à l’aise, en confiance ? Ne lui permet-il pas d’identifier ses attentes ? Pour arriver au sommet, ne l’amène t-il pas à définir ses propres règles de fonctionnement ?

Phil Webster est là pour lui faciliter la tâche, l’accompagner, l’aider à y voir clair dans sa démarche en recadrant, reformulant les choses, en utilisant des métaphores afin d’approcher une autre vision. Il l’aide à se recentrer sur sa réflexion, son cheminement, à prendre conscience des obstacles à son apprentissage que sont ses croyances, ses angoisses, ses convictions, ses craintes, ses certitudes, ses échecs, ses déceptions……

N’est ce pas là le rôle du Médiateur?

En se concentrant sur son objectif et avec de la patience et du temps, Virgil est pratiquement devenu une personne qui voit. Virgil est en train de reperdre la vue. Le chemin de retour est difficile. De nouveau aveugle, Virgil n’est pas le même, il a fait du chemin. Il s’est ouvert sur le monde extérieur. Il n’a plus le même regard sur la vie. Il a atteint cet autre regard.

Synthèse

J’ai regardé ce film et chacune de ces scènes plusieurs fois afin d’en saisir la profondeur.

J’ai relu l’allégorie de la caverne et j’ai ressenti qu’au-delà l’auteur nous permettait de quitter notre vision nombriliste, génératrice de soucis et de conflits.

Il nous permet d’atteindre un autre regard sur les autres et le monde extérieur et le discours final de Virgil en est une belle démonstration , à vous de savoir voir :

« En tant qu’aveugle, je crois que je vois bien mieux que quand j’étais capable de voir car je ne crois pas vraiment que l’on voit avec les yeux. Je crois qu’on vit dans les ténèbres quand on ne voit pas ce qu’il y a de vrai en soi, dans les autres ou dans la vie. Je crois qu’aucune opération ne peut apporter ça et quand vous voyez ce qu’il y a de vrai en vous, alors vous voyez beaucoup. Vous n’avez pas besoin des yeux pour cela. »

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