Ressources humaines, commenté par Alexandra Cuvelier

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Une lecture proposée par Alexandra Cuvelier.

Réalisateur : Laurent Cantet
Avec Jalil Lespert, Jean-Claude Vallod, Chantal Barré, Véronique de Pandelaère ...
Écrit et tourné avec des amateurs - Filmé dans une usine en activité
Ressources Humaines : 1999
(Prix des nouveaux réalisateurs, San Sebastian 99 - Prix du public, Rencontres internationales de cinéma à Paris 99 - Grand Prix de la première œuvre et Prix d’interprétation, Amiens 99 - Meilleur scénario au Festival de Thessalonique 99 - Prix du meilleur premier film à Turin 99 - Grand Prix du jury (ex aequo) et Prix du public, Belfort 99)

Sommaire

Synopsis

Frank Verdeau, jeune étudiant dans une école de commerce à Paris, revient chez ses parents le temps d'un stage qu'il fait dans l'usine où son père est ouvrier depuis trente ans. Affecté au service des ressources humaines dans cette entreprise qui doit négocier les 35 heures, il découvre de l'intérieur l'univers professionnel de son père. Fort de ses acquis scolaires et de sa bonne volonté, il tente une passerelle entre le patronat et le monde syndical par la mise en place d'une consultation sur ces 35 heures. Mais il va s'apercevoir que son travail sert de paravent à un plan de restructuration prévoyant le licenciement de douze personnes, dont son père.

Le regard du médiateur

Plus qu'un film sur les conflits sociaux au sein d'une entreprise, le chômage, les 35 heures et les licenciements, Ressources Humaines est axé sur les relations humaines et sur ce qui lie les êtres entre eux. L'usine est une sphère intime dans laquelle les rapports de classe, les conflits générationnels, idéologiques et familiaux s'expriment clairement. Selon le réalisateur : "il y a peu d’endroits où les relations entre les gens soient aussi fortes. Les relations de pouvoir peuvent s’y exprimer librement, la hiérarchie s’y impose comme seul modèle de fonctionnement, les inégalités y sont plus patentes que nulle part ailleurs."

Contraintes, interprétations et prêts d'intention sont omniprésents tout au long du film et à travers tous les réseaux de relations (père/fils, patron/fils, patron/père, syndicat/patron, syndicat/fils …)

La relation père/fils

C'est au travers des portraits de ce père et son fils que le réalisateur met en avant la complexité des relations, les conflits, les incompréhensions qui peuvent s'installer entre deux hommes de générations différentes et dont le destin professionnel est très éloigné. Ce sont ces rapports qui vont rythmer le film et lui donner sa dimension conflictuelle la plus forte (conflit de génération, de vie, mal être, révolte, soumission, difficulté liée à la transmission filiale …).

Le réalisateur donne d'ailleurs la tonalité principale du film (la confrontation) en démarrant par une scène familiale. Ainsi dès la 1ère scène du film, une première tension se dégage entre Franck et sa sœur qui lui fait remarquer que “l’on n’en fait pas un plat”, comme c’est le cas pour Franck qui a rendez-vous avec le "patron" pour commencer son stage alors qu'elle travaille tous les jours à l'usine. Cette atmosphère s'amplifie à la maison avec cette fois la relation père/fils qui démarre : Frank va ainsi progressivement bouleverser la hiérarchie familiale. Il commence par être sermonné par son père, infantilisé presque, et, plus on avance dans l’histoire, plus c’est lui qui donne des leçons. Il devient adulte, et le père est pris au piège qu’il a lui-même mis en place. Il est dépassé par son fils, tant d’un point de vue social que sur le plan de la compréhension du monde. (Cf. scène dans laquelle Franck demande l'avis de son père sur le questionnaire qu'il est en train d'écrire).

Le film se joue, donc, à travers ces deux personnages qui s'aiment et vont lutter l'un pour l'autre : d'un côté, le père qui se bat pour que son fils réussisse même si cette volonté de succès est fondée sur une ambiguïté que ne supporte pas Franck, la honte de sa classe, l'admiration et le respect archaïque du patronat que son père a voulu lui inculquer ; de l'autre Frank qui, lui, se bat pour que son père se prenne en main et se conforme à l’image de l’ouvrier telle qu’il la rêve. D'abord conciliant par rapport à son père, acceptant ses faiblesses et ses défauts, Franck ne peut pas accepter que son père refuse de faire grève par peur, entre autre, que son fils en subisse les conséquences. Ainsi, lorsque les grévistes viennent le chercher, le père leur répond “qu’il n’a rien demandé à personne”.

La succession des séquences renforce la tension en cumulant au fil du temps des "petites" humiliations, des tensions, des douleurs (Cf. scène contremaitre …). La dégradation de leurs rapports se fait, ainsi, au fur et à mesure du déroulement du film …jusqu’au moment où cette dégradation se joue dans la violence et la cruauté de l'explosion de la scène finale dans laquelle Franck formule sa honte : honte de ce père trop soumis, honte d’être fils d’ouvrier, honte d’avoir honte d’être un fils d’ouvrier. Son explosion (“ On te vire ! Tu comprends ? ) est d’autant plus violente qu’elle a lieu en public, dans l’usine, devant les autres ouvriers. Il fait tomber par terre les pièces de métal que son père soude avec sa machine, obligeant celui-ci à se baisser pour les ramasser une à une, dans un silence de consternation et d’incompréhension. L’humiliation est à son comble lorsque Franck éloigne les pièces métalliques d’un coup de pied, accentuant ainsi la position avilissante de son père. Ce père publiquement désavoué par son fils en perd la parole. Il ne répond pas, ne parle pas, ne s'explique pas, son menton tremble, ses yeux sont emplis de colère, et d’indignation.

Franck : un conflit interne …

Depuis qu'il est descendu du train qui le mène chez ses parents, Franck se trouve face à lui-même, il cherche sa place. Très rapidement, ses paroles, ses regards et ses attitudes sont empreintes de maladresse, hésitantes, décalées. La situation de Franck, qui a connu l’usine de l’extérieur, et qui aujourd’hui, la découvre de l’intérieur est véritablement complexe.

Frank veut profiter de sa position de cadre/fils d’ouvrier dont il est persuadé qu’elle fait de lui l’intermédiaire parfait entre les "deux camps", mais l'épreuve de la réalité est tout autre … Il tombe de haut quand il comprend qu’il a été manipulé. Ainsi, par exemple, une scène présente le patron qui vient le féliciter pour avoir bien géré une situation dans laquelle les responsables syndicaux sont venus se révolter contre la consultation des ouvriers sur les 35 heures organisée par Franck ; une fois le patron sorti, un plan du visage de Franck au regard incendiaire et aux lèvres crispées suggère la solitude dans laquelle il se trouve.

Il éprouve très fort ce sentiment d’avoir joué contre son camp, d’avoir trahi. Il tente, alors, un revirement en rejoignant les syndicats, en déclenchant la grève, en s’engageant dans la lutte. Mais aucune des deux positions (monde ouvrier/monde entreprise) ne peut convenir, il se rend compte qu'il n'a de place ni d'un côté, ni d'un autre.

De plus, au fil des scènes du film, Franck est mis face au fossé qui se creuse entre lui et son père et reconnait son impuissance à le franchir. L'issue se fait dans l'adversité puisque la cohabitation entre les 2 personnages ne semble plus possible. La dernière scène du film est à ce titre révélatrice : Franck est assis sur le bord d’une pelouse, devant l’usine. Son père est en face de lui et joue avec son petit-fils. Franck et lui se regardent une dernière fois. On aperçoit un demi-sourire sur le visage du père. Ce bref échange de regard demeure opaque et annonce une réconciliation muette comme un malaise toujours présent amplifié par une dernière question posée à Franck par un ami ouvrier : “Et toi, quand est-ce que tu pars ? … Elle est où ta place ? ”.

La relation avec le "patron"

Le patron qui symbolise l'entreprise joue aussi un rôle important tout au long du film. Les relations entre Franck et l'entreprise ou entre la direction et les syndicats se jouent autour de la mise en place des 35 heures et ne font que redoubler la difficulté de la relation entre Franck et son père.

Ainsi, l'affrontement institutionnalisé de ce couple emblématique que forme le patron et la responsable cégétiste est mis à jour lors de la scène de réunion de Comité d'Entreprise durant laquelle les échanges verbaux et la communication non verbale sont emprunts de jugements et de prêts d'intention ("Vous allez profiter des 35h pour remettre en cause certains acquis" (Mme Arnoux représentante syndicale) – "il faut aller vous faire soigner, vous me faites chier" (patron)…)

De plus, le patron place, d'emblée, la relation qu'il entretient avec Franck sur un terrain affectif. La trahison du patron en est d'autant plus douloureuse. Là aussi un véritable règlement de compte se joue entre les deux hommes. Dans cette scène, le patron perd de son assurance, sa voix tremble et il est ébranlé par la détresse de Franck.

Les issues, les réactions face aux conflits, aux tensions

La tonalité du film implique des issues aux différents conflits dans l'adversité : le père choisit dans un premier temps la résignation en ne se battant pas et en refusant d'arrêter sa machine pour rejoindre les autres dans leur mouvement de grève, patron et syndicats sont eux sur le mode de la domination et dans la dernière scène du film, Franck part, abandonne en ne sachant plus où sont ses repères et ses marques…

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