Tartuffe et l'art de la médiation

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Version du 10 avril 2013 à 19:06 par Jean-Louis Lascoux (discuter | contributions)
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Sommaire

Le contexte littéraire


Tartuffe est un imposteur, un aventurier laïc qui, sous couvert de dévotion, tente de diriger les consciences d'une famille bourgeoise afin d'accaparer ses biens. Orgon, le père de famille, persuadé de côtoyer un personnage pieux et respectable s'affronte avec tous ceux pour qui Tartuffe n'est qu'un faux dévot.

Convaincu de la sainteté de Tartuffe, il faudra la constance de son épouse et de Dorine, sa servante, pour qu'enfin lui fussent révélées l'imposture du personnage, sa fausse piété et son hypocrisie.

Molière dénonce au travers de cette pièce les faux dévots, notamment la puissante Compagnie du Saint-Sacrement qui, si elle n'était pas approuvée par le roi, jouissait du soutien de la reine-mère.

Le cadre de l'étude de cas


La scène 4 de l'Acte 2 oppose Valère et Marianne suite à l'annonce d'Orgon de marier Marianne à Tartuffe.

Comportement de Valère et Marianne


Bien que Dorine ait tenté de galvaniser Marianne, celle-ci reste partagée entre son devoir d'obéissance à son père et son amour pour Valère. Valère, submergé par ses propres émotions (dépit amoureux), fait preuve d'une maladresse involontaire envers Marianne. Celle-ci se sent agressée dès les premiers mots tout en étant incapable de résoudre seule son conflit intérieur « amour/obéissance ». L'analyse sereine de la situation est délaissée au profit d'un langage émotionnel, la qualité relationnelle est alors altérée, le processus conflictuel et de surenchère est en place.

Conflit ou différent ?


Cependant, est-on en présence d'un conflit ou d'un différent ? Le lien juridique bien que remis en cause (le mariage), la dimension technique (peut-elle être envisagée comme la rupture de la parole donnée?) et la dimension émotionnelle, sont bien présents. Il s'agit à mon sens d'un conflit pour lequel nous allons tenter de débusquer au travers de quelques répliques, prêts d'intention, jugement et interprétation, contraintes et sanctions.

Les prêts d'intention


Ils prennent naissance dès l'instant où Valère interroge Marianne sur les suites qu'elle souhaite donner à ce mariage fomenté par son père. Son « Je ne sais », qui au fond n'est que le reflet de son incapacité à dépasser son conflit intérieur « amour/obéissance », est de suite interprété dans une réplique de Valère « La réponse est honnête. » comme une intention de Marianne de le délaisser.


Réplique de Valère Prêt d'intention de Valère Réplique de Marianne Prêt d'intention de Marianne
Et quel est le dessein où votre âme s'arrête,
Madame? Je ne sais
La réponse est honnête.Vous ne savez? Marianne serait donc prête à épouser Tartuffe  ?
Que me conseillez-vous?
Je vous conseille, moi, de prendre cet époux. Valère désirerait donc s'éloigner d'elle  ? (remise en cause des sentiments, défiance)

Les Interprétations et jugements

Réplique de Valère Interprétation et Jugement de Valère Réplique de Marianne Interprétation et jugement de Marianne
C'est donc ainsi qu'on aime? Et c'était tromperie,Quand vous... Accuse Marianne de l’avoir trompé sur ses sentiments
Ne vous excusez point sur mes intentions. Vous aviez pris déjà vos résolutions;

Et vous vous saisissez d'un prétexte frivole, Pour vous autoriser à manquer de parole.

La contrainte énoncée par Marianne est interprétée  : prétexte frivole

Puis jugée  : manque de parole

Sans doute, et votre cœur,

N'a jamais eu pour moi de véritable ardeur.

Accuse Marianne de ne l’avoir jamais aimé.
élément élément La perte n'est pas grande, et de ce changement

Vous vous consolerez assez facilement.

Juge de la faiblesse des sentiments de Valère à son encontre


Contraintes et sanctions


Le processus poursuit sa logique inexorablement jusqu’à ce que Marianne puis Valère énoncent chacun pour leur part des sanctions à l’encontre de l’autre. Elles s’imposent à chaque protagoniste mais aussi à celui qui en est à l’origine comme une restriction de ses propres libertés. Elles portent le germe de la surenchère puisqu’elles ne peuvent être vécues comme un libre choix ; le conflit est alors entretenu dans la durée, chaque contrainte venant alimenter et nourrir le fiel de la discorde.

Réplique de Valère Contraintes et Sanctions de Valère Réplique de Marianne Contraintes et Sanctions dee Marianne
Ne parlons point de cela, je vous prie.

Vous m'avez dit tout franc, que je dois accepter.
Celui que, pour époux, on me veut présenter:
Et je déclare, moi, que je prétends le faire,
Puisque vous m'en donnez le conseil salutaire

Marianne met un point d’arrêt à l’échange.
Elle s’impose et impose à Valère un mariage qu’elle ne désire pas.
Mais j'espère aux bontés qu'une autre aura pour moi Suggère à Marianne la fin de leur relation.
Suffit; vous allez être à point nommé servie. Puis lui impose (sans grande conviction cependant) la ruprure

Le processus de surenchère


Le langage utilisé tant par Valère que par Marianne est centré sur l’émotionnel. Au fur et à mesure de l’avancée dans les réparties, la dimension émotionnelle est renforcée, la surenchère intervient à deux titres sans qu’aucun d’eux ne trouve une issue acceptable ou favorable. Il y a d’une part surenchère émotionnelle et par voie de conséquence surenchère verbale dans les répliques. Valère ne trouve enfin que la fuite (sans grande conviction cependant) pour sortir de cette spirale émotionnelle. Cependant cette dernière ne constitue pas une sortie de conflit, l’origine du conflit est toujours bien présente.

La surenchère

Dorine et la posture de médiateur


Dorine s’impose comme médiateur dans cette situation qui n’a pas trouvé de solution favorable. Dans une approche de médiation professionnelle, Dorine devrait respecter 3 conditions incontournables :

La neutralité : Dorine juge avant tout des comportements (« Sottise des deux parts ») et impose les solutions aux protagonistes (« Çà, la main l'un, et l'autre »). La purge émotionnelle du conflit s’édicte (« Il n'aime que vous seule, et n'a point d'autre envie Que d'être votre époux »), L’impartialité : Dorine a une relation affective avec Marianne qui en aucun cas ne peut lui permettre d’être impartiale. Elle est impliquée affectivement, elle-même est au cœur du conflit avec Tartuffe, son altercation avec Doron dans une scène précédente en témoigne, Indépendance : Dorine a une relation hiérarchique avec Marianne puisque c'est sa suivante. Elle ne peut donc assurer qu'elle mènera en toute indépendance cette médiation.

Dorine organise sa médiation avec les deux protagonistes, dans un tempo « andante ». Les solutions n’émanent pas d’eux-mêmes, Marianne demande à Dorine de les aider à trouver une échappatoire («Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage »)

C’est donc Dorine, médiatrice improvisée, qui oriente Valère et Marianne vers une issue au travers de la mise en place d’un stratagème leur permettant d'échapper à la menace du mariage de Marianne et Tartuffe et par conséquent, de renouer des relations plus sereines. La purge émotionnelle, source du conflit, n’est pas menée, c’est la purge de la dimension juridique (empêcher le mariage avec Tartuffe) qui prédomine. L'action de Dorine s'apparente donc à trancher le noeud gordien.

Conflits et médiations dans les œuvres

Le conflit constitue l'élément moteur de toute œuvre théâtrale. Molière utilise régulièrement le personnage du « médiateur » dans ses pièces. Souvent valet ou suivante, c'est lui qui assure l'unité de l'oeuvre, apporte rythme et dynamique du comique à la pièce. Le suspens est maintenu grâce à ses interventions parfois assez hasardeuses voire intéressées. Le médiateur chez Molière est avant tout stratège, rompu aux moindres manigances, maniant l'art du subterfuge pour arriver à résoudre des situations de conflit et parfois arriver à ses propres fins. Souvent, plus négociateur que médiateur, il aime interférer. Narcissique, il apprécie d'être sollicité pour résoudre les intrigues. Il joue de son pouvoir sur les autres, manie l'art des mots, il est rusé et ingénieux. Son intervention est alors menée avec force et détermination. Tous les moyens sont bons pour aboutir, la fourberie tout comme les solutions radicales. Ainsi, Scapin s’affranchit-il des règles de la « morale collective » au nom du seul plaisir, de sa liberté ou de la perfection de son art de trompeur. On est alors bien loin de la posture du médiateur indépendant, impartial et neutre.

--Christine TEQUI 10 avril 2013 à 15:50 (CEST)

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