Théâtre et Médiation

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Sommaire

La médiation culturelle en scène

Quelle place pour la médiation au théâtre ?

Au théâtre, nous parlons désormais beaucoup de médiation culturelle. De nombreuses actions sont inventées, mises en place. La recherche est active. Des spécialistes de la scène et de la société, des érudits dévoués s'intéressent et proposent. Bien. Chapeau bas. Pourtant les "médiations" dans ces cas s'évoquent encore à la manière de celles que l'on a baptisées un peu vite et que l'on qualifie presque toujours de "tentatives". Contre-sens. La "médiation" part à veau-l'eau.
Une discipline existe pourtant, qui donne mesure et efficacité au lien que l'on souhaite refaire, et cette discipline est disponible.
Paraît-il qu'en matière théâtrale, lorsqu'on parle de médiation, il s'agit la plupart du temps d'actions se réalisant non pas durant les représentations, mais entre les représentations, bien que tout de même entre les artistes et le public. C'est de la communication théâtrale, mais ce n'est pas au théâtre.
Est-ce si difficile de s'entendre dans un théâtre ?


Le travail du "Médiateur en scène"

Il y a un lien entre théâtre et médiation, parce qu'il y a un lien entre l'artiste et le public, et que ce lien est un dialogue à créer, que certains metteurs en scène heureusement savent conduire, à temps. Le bon médiateur est peut être un metteur en scène, le bon metteur en scène est peut être un médiateur.

Considérons que le metteur en scène se fasse le médiateur de ce que l’acteur contient comme potentiel de dialogue avec le public. Il reste de biais, entre l’acteur et le public. Ce qu’il fait dire à l’acteur constitue d’ordinaire l’objet de son travail. Il ne touche pas à l’être mais à ses émotions. Il lui permet de dire et de faire en lui reformulant ce qu’il implique dans ses propositions, en leur donnant de la valeur, sans jugement de valeur. Il déstabilise ses croyances, ses attentes et ses contraintes... Comme l'acteur pourrait le faire du public.
Disons pour simplifier qu'il le "reformule". Alors que fait il du public, ce metteur en scène ? L'acteur va-t-il être capable de "reformuler" à son tour le discours du public ? En quoi consiste ce discours ? Le metteur en scène lui aura-t-il donné les outils pour le faire, pour accompagner efficacement le public vers cette entente, cette reconnaissance ?
Il y a un milieu entre l'écriture stricte et l'improvisation. Cet espace est celui du public. Et c'est peut-être une question de temps, un temps qui lui appartient, avec lequel l'actrice et l'acteur communiquent, ou pas.
Un metteur en scène peut-il se permettre de ne pas accompagner le public ? Certains oublient ou refusent de le faire, mais ce sont peut-être aussi ceux qui prennent possession de l’acteur, et qui parfois l‘abiment.

Le metteur en scène a le pouvoir sur la forme, sa dialectique s’adresse à l’acteur qui s’adresse au public, mais elle s’adresse aussi au public qui s’adresse à l’acteur. Le public participe entièrement, si le metteur en scène lui laisse cette liberté et si l'acteur sais communiquer avec.
La scène est un moyen de communication, et le fonctionnement de la communication comprend une immédiateté de l'expression, de la réception puis de la réflexion, pour s'exprimer, à nouveau. La connaissance de ce processus, les moyens de le rendre actif et constructif, sont les outils du médiateur.
Peut-on exclure le travail théâtral de cette connaissance méthodique ? Que recherche-t-on en faisant du théâtre, si ce n'est le passage d'un message, d'une réflexion, d'une conscience, d'une reconnaissance, d'une mimesis ? Et qui croirait qu'un message soit reçu et compris simplement parce qu'on l'a exprimé ? Cela suffit-il à le rendre conséquent, utile ? Et celui qui reçoit; n'a-t-il rien à répondre qui puisse pondérer, mesurer et aider à une nouvelle réflexion ? N'a-t-il rien à répondre qui nous permette de le reconnaître, afin de mieux nous exprimer et de provoquer peut-être une nouvelle réflexion ?
Le théâtre, qui souvent parle de mises en tension ou de relations conflictuelles, peut-il être dans l'adversité et transmettre tout de même son message efficacement ? A-t-on jamais rien résolu dans l'adversité ? Un moyen sûr pour le metteur en scène, l'actrice, l'acteur de provoquer le dialogue, l'entente, la conscience, la reconnaissance et le changement au-travers de la scène, est de se centrer sur les moyens et les besoins du public comme il le fait avec l’acteur. Une réflexion en altérité.


Former la culture

Il ne s'agit pas seulement du lien entre le théâtre et son public, mais aussi de ce qui relie le théâtre et les institutions, ce lien qui lui donne, peut-être, ses moyens, ce lien qui le retient parfois. Il ne s'agit pas non plus de dire que les gens de théâtre ne connaitraient pas le fonctionnement de la communication au-travers de la scène, bien sur ; c'est leur métier ! Il ne s’agit pas non plus d’avancer que le théâtre pourrait remplacer la médiation, mais il s'agit bien au contraire d'avancer que le théâtre pourrait donner à la médiation un rôle implicite essentiel, en s’en faisant d'une part l’outil d’une représentation réussie, dont le but est atteint, et d'autre part, conséquemment peut-être, l'outil d'une reconnaissance de la part du "pouvoir", ce pouvoir dont le théâtre manque trop souvent, et contre lequel il gueule, tout en lui mendiant son pain.
Allons-nous enfin nous donner les moyens d'obtenir ceux qu'on espère ?


Il s’agit d'acquérir ou de développer les compétences de la médiation professionnelle, envisageable pour les metteurs en scène, comme pour ceux qui cherchent une matière à cet effort confus et maladroit que l'on appelle médiation culturelle ou théâtrale. Courir au-travers des événements qui font de cette médiation un bazar de tentatives, deviendrait légitimement inutile si les consciences du théâtre se dotaient d' à-propos vis à vis de leur discours médial, de leur rhétorique relationnelle, retrouvant ainsi la force de leur fonction, la reconnaissance puis l’intérêt des publics. Inutile dès-lors d’aller vendre sa culotte en jouant les commerciaux pour avoir droit de scène, ou bien - nonobstant le mérite et le dévouement humaniste - d'aller en colon dans les banlieues, accorder du gratuit ou se convaincre soi même que la culture est aux pauvres ce que le pouvoir est aux riches.
La « culture » , celle qui reçoit le regard des esprits qui se font entendre, est peut-être aux riches plus qu‘aux autres elle aussi, car elle possède sa propre langue, ses propres codes, et que ces cartes de noblesse ont un prix d’accès, autrement plus distinctif que le prix d’une place, aussi réduit soit-il.

Le théâtre n’est pas de la culture, le théâtre est peut-être de la philosophie de reconnaissance, il est peut-être le processus du changement mis en scène par l’humain, pour l’humain, car l’humain n’est pas fini et n’a pas fini de se s’observer.
Le théâtre enseigne comment voir. Voyons ca…

Fonctionnement d'une conscience de la scène

"Ce que je reçois de ce que j'exprime"

« Ce que je reçois de ce que j'exprime n'est pas la totalité de ce que j'émets » (J.L. Lascoux). Le théâtre peut être pour nous ce qu'on a manqué de la totalité, de la totalité de ce qui s‘exprime. Et c'est ce que nous pouvons recevoir. Des lors, dans ce théâtre, ce que je recevais de ce que j'exprimais a pu être la totalité de ce que j'émettais, car durant la « représentation » j'ai pu sortir du cycle incomplet de la la communication interhumaine. Il existe des spectacles où l'on s'exprime plus que n'importe où, nous, le public. Il existe des lieux où l'on se comprend parce que l'on se reconnait, recadré par le travail du metteur en scène (voir le lien en bas de page).
Il y a peut-être un lien entre l'homme et sa conscience, et il y a peut-être un temps où cette conscience se révèle DEVANT soi, comme sur une scène, grâce à celui qui prend cette place, l'acteur. Et si celui qui le dirige ne regarde peut-être pas le public en face, il lui permet de se bien lire enfin.

L'avènement d’une conscience nouvelle, par l'interruption de la conscience de soi, le dialogue avec ce qui est, avec l'autre ; ceci, la médiation en fait une discipline, l'art en fait le théâtre.
Les deux sont une pratique philosophique, nous venons de le voir.

Le grégaire se révèle

Le grégaire se révèle à l'homme sans troupeau.
Celui qui, par la reconnaissance de notre fonctionnement à nous autres les humains, se débarrasse de cette conscience de lui-même, qu’il trainait devant ses propres yeux telle une corde pendant à son cou, abandonnée aux vents des croyances, celui-ci reconnait sa condition, ou plus exactement ce qu’elle était jusque là. Le grégaire se révèle à l’homme sans troupeau.

Il en va ainsi pour le spectateur bien accompagné. Il en va de même pour le metteur en scène bien accompagnant. Celui qui dirige « ses acteurs » ne sortira pas du grégaire, il n’en pourrait même pas voir les traits. Comment pourrait il les dépeindre à son public ?
Mais celui qui accompagne « les acteurs » et le public, n’aura pas de troupeau, seulement des humains en fonction, en fonctionnement, en relation, auxquels il donne un verbe.
Ici le « grégaire » n’est pas compris comme le contraire du « vulgaire«, mais comme le contraire du « libre ». Et si le théâtre et la médiation ont bien un but et une fonction, ce sont bien celles de nous rendre cette liberté, la liberté d’être et de choisir. Quand au « troupeau », vous le connaissez comme moi, c’est celui de nos habitudes.
Oui le théâtre et la médiation sont là pour nous faire changer, changer de point de vue. Voir, entendre, réfléchir autrement, comprendre enfin, peut-être.

Pratique d'une direction

Une magnifique violence

Certains metteurs en scènes permettent aux acteurs de prendre eux-mêmes cette position excellente par laquelle chacun dans le public se reconnait, sans pouvoir l'éviter, car il est conduit, magistralement recadré, avec l'agressivité d'un chirurgien respectueux, vers ce qu'il vit, en vérité. Une magnifique violence, sans le moindre à-coup, une caresse au respect de l'être, à l'honneur de naître homme, et de le devenir. Une déstabilisation complète qui nous redresse dans nos chaussures.
Ne tentez pas d'être violent si vous ressentez de la violence en vous. Soyez agressif si vous êtes paisible. Allez vers l’autre ainsi.

Observez la violence délicieuse avec laquelle le cinéma nous trimballe, nous déstabilise et nous instruit.
La formation du metteur en scène de théâtre est à différents égards laissée pour compte. Au cinéma, le réalisateur, metteur en scène attitré, ne peut prétendre à sa fonction sans en connaître les techniques, les méthodes, le processus. D'où vient alors cette différence d'avec le théâtre, pour lequel la discipline de la mise en scène semble attribuable à tout un chacun, dès-lors qu'il ou elle manifeste de l'intérêt pour la chose ?

Une approche de réponse pourrait s'avancer sans crainte à observer que la formation du réalisateur est implicitement requise dès - lors qu'on considère les conditions et contraintes techniques, matérielles, si exigeantes et si précisément conséquentes au cinéma.
Pourtant la communication, l'expertise en communication qui devrait être propre aux gens du théâtre, est bien elle aussi une affaire concrète, technique, fonctionnelle.
Partant, qui pourrait avancer que les contraintes et conditions techniques d'un théâtre conscient, impliquent moins de précision, moins de minutie que les techniques du cinéma ? Le lien, la communication entre l'art et son public n'est elle pas pourtant plus directe et plus vivace au travers d'une scène, qu'en face d'un écran ? En quoi d'autre les techniques du cinéma consistent-elles, qu'en la création d'une qualité relationnelle entre le film et ses spectateurs ?

N'est-ce pas là également ce que la mise en scène théâtrale devrait créer entre le public et la pièce ? Comparez les disciplines; le cinéma regorge de techniques en ce domaine. Pourquoi ? Peut-être parce que le fonctionnement de la communication entre le film et le spectateur est non seulement prise en compte, mais étudiée, analysée de façon mécanique.
D'où l'émergence de techniques efficaces, immanquables. D'où également l'influence du cinéma, sa prise en compte, sa reconnaissance culturelle, son activité sans cesse florissante. Que des espoirs, des rêves pour le théâtre, relégué à son originalité parfois déplorable, pourtant revendiquée, tant l'on peut se sentir devoir défendre ce combat contre l'indifférence, au prix de rendre le théâtre encore plus différent, encore plus éloigné, et pour finir encore plus source d'indifférence. Paradoxe tragique d'une lutte douloureuse.


Les résolutions existent pourtant. Elles nichent dans le dialogue. Ne serions-nous pas moins amers si nous savions donner à notre art une compétence autre que toutes celles qu'on lui attribue pour se différencier; une compétence communicationnelle, transversale, relationnelle enfin, une compétence médiale ?

Le metteur en scène est celui qui fait le lien entre le public et les acteurs, entre les consciences et l'oeuvre. C'est lui qui donne aux acteurs les moyens de reconnaître chacun dans le public et de l'accompagner vers les questionnements, les changements, ou les résolutions que l'oeuvre théâtrale comporte et lui propose d'exprimer, explicitement.

Un peu de contexte

La position particulière du médiateur exige une compétence exceptionnelle; celle de se centrer sur celui qu'il reconnaît, et qu'il accompagne vers une nouvelle compréhension et une valorisation de ce qu'il dit, pense et fait... De ce qu'il « est » sur l’instant.


La particularité c'est que le médiateur crée en lui un espace neutre dans lequel aucun jugement, ni sentiment ni projection ne l'affecte. Ni morale ni tabou, ni colère ni désir, ni contrainte ni croyance.
Pourtant, paradoxalement, par l’audace déstabilisante de sa position nue, il permet à L'AUTRE de s'habiller de toutes ses parures, des costumes dont il dispose, de sa lingerie personnelle, intime, cachée peut-être, et ainsi enfin de se les représenter, d’enfin les représenter, en toute légitimité et conscience, de façon intelligible et partageable, libre de dire et de choisir.


Voilà un trait de la position du médiateur. Voilà peut-être aussi un trait de la position du metteur en scène. Voilà peut-être encore un trait du travail de l'acteur. Voilà en tous cas ce qui se passe dans ce théâtre, celui de l’humain imparfait, en construction, en recherche de bonheur, de reconnaissance, de légitimité et de contentement.
Voilà ce qui se passe dans cette caverne qui pourrait être la notre, cette salle dotée bien heureusement d’une scène, ou l’on apprend à en sortir.



A Lire sur ce sujet : "Le spectateur émancipé" de Jacques Rancière ( La Fabrique éditions 2008 )


Un bel exemple de médiation théâtrale : Alakran



--Ivan Martin --Ivan Martin 5 décembre 2010 à 15:52 (CET) 05.12.2010

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