The Queen

De WikiMediation.

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« The Queen », est un film, sorti sur les écrans en octobre 2006, réalisé par Stephen Frears. Il met en scène les rapports entre le premier ministre Tony Blair, la reine Elisabeth II et le peuple britannique après la mort de la princesse Diana en 1997.

Tony Blair : un médiateur royal
vu d’un point de vue de médiateur par Pierre Espilondo

Sommaire

Le synopsis du conflit

Le dimanche 31 août 1997, la princesse Diana, ex-épouse du prince Charles héritier de la couronne britannique, meurt tragiquement à Paris. La disparition brutale et prématurée de la princesse de Galles provoque en Grande-Bretagne un désarroi sans précédent. Choqués, bouleversés, les Britanniques sont rapidement révoltés par l’indifférence apparente de la reine Elisabeth II, drapée dans le silence distant que lui dictent son éducation et son rang. Un conflit ouvert éclate ainsi entre la reine et le peuple britannique.

En divorçant du prince Charles, la princesse Diana a renoncé à son titre d’Altesse royale. La reine considère par conséquent qu’il ne saurait être question d’organiser des funérailles royales : « C’est une affaire privée », précise-t-elle au premier ministre Tony Blair dès le début du film. Par la suite, la reine ne variera pas d’un iota sur le caractère « privé » des obsèques.

Le peuple, lui, manifeste son émotion en se recueillant et en déposant un océan de bouquets de fleurs devant la résidence de la princesse Diana et celle de la famille royale, Buckingham Palace. Relayés par la presse, de nombreux Britanniques expriment leur révolte et leur indignation devant le silence de la reine. Elisabeth II qui séjourne, comme chaque année à pareille époque, avec la famille royale au château de Balmoral en Ecosse, reste imperturbable face au drame. Dépassée par cette déferlante d’émotions qu’elle ne comprend pas, Elisabeth II demeure silencieuse, distante, apparemment indifférente.

Tony Blair, jeune premier ministre travailliste élu au mois de mai précédent, ressent immédiatement l’onde de choc populaire et perçoit le divorce qui s’établit entre la reine et le peuple.

Le conflit entre la reine Elisabeth II et le peuple britannique dure une semaine, du dimanche 31 août au samedi 6 septembre. J’étudierai la position du premier ministre pour savoir dans quelle mesure celui-ci s’ouvre à l’esprit de médiation. J’analyserai comment, dans un premier temps, Tony Blair n’agit pas en médiateur, puis de quelle manière il évolue vers une écoute plus active et se positionne davantage comme un médiateur.

Les stratégies et interactions en communication des protagonistes

Une des singularités de ce conflit tient au fait que l’une des parties en conflit est un collectif. Deux millions de Britanniques assisteront dans les rues de Londres aux funérailles nationales de Diana, sans compter ceux qui les suivront à la télévision. Le film donne la parole à quelques-uns en considérant qu’ils sont représentatifs de l’opinion générale.

Les deux parties réagissent au décès de Diana de manière totalement opposée : le peuple réagit sur un mode affectif, émotionnel, tandis que la Reine réagit sur un mode rationnel, non affectif et peu verbal. Cette différence dans la communication va générer conflit et tensions entre les parties.

Alors que la reine se confine dans le mutisme et une apparente absence de réaction, le peuple exprime son chagrin de manière ostensible en déposant des milliers de gerbes de fleurs sur le parvis des palais londoniens. Les Britanniques ont le sentiment qu’ils sont les seuls à porter le deuil de la princesse. Interrogés par la presse, ils expriment leur colère à l’égard de la famille royale et accusent la reine d’indifférence : « C’est une honte » ; « C’est dégoûtant qu’ils [les membres de la famille royale] n’aient pas dit un seul mot sur tout ça » ; « D’accord, la reine n’est pas là, mais où est le drapeau? » (le drapeau n’est pas en berne). « Que toute la famille revienne à buckingham ! Ils ont laissé cette pauvre fille toute seule dans un palais vide ». Le peuple est en attente d’une parole apaisante, d’un geste de l’autre, qui l’aiderait à dépasser cette étape de la colère dans la boucle du deuil. Une colère alimentée par le silence persistant de la reine. La reine, elle, réagit au deuil sur le mode de la culpabilisation et de manière moins affective : « Peut-être Charles a-t-il raison et sommes-nous un peu responsable. Nous avons encouragé leur union », confie-t-elle à son mari le prince Philip.

L’affaire du drapeau est significative de leur mode respectif de traitement de l’information. Pour le peuple, l’absence de drapeau en berne est le signe de l’indifférence de la reine face au deuil. Pour la reine, elle signifie seulement, conformément au Protocole, que la famille royale est absente du Palais de Buckingham. Idem pour la question des obsèques. La reine considère les funérailles comme une affaire privée, puisque Diana n’est plus Altesse royale. Le peuple, lui, exige des funérailles royales. Les protagonistes ont des modes de réflexion opposés : Elisabeth II traite l’information sur un mode analytique, le peuple sur un mode plus affectif.

De par son rang et son éducation, Elisabeth II s’exprime peu sur les modes affectif et verbal. Elle réfléchit et agit ici comme elle a appris à le faire, c’est-à-dire sur un mode analytique et rationnel. La reine vit dans un monde où la retenue est une vertu, où il ne faut rien laisser paraître de ses émotions.

Le peuple ne cesse pas de manifester sa peine sur un mode essentiellement affectif, émotionnel, mais la reine ne l’entend pas. La communication entre les parties ne passe pas, l’incompréhension règne. Au fil des jours, le conflit va prendre des proportions inattendues… (dans les chapitres suivants, je reprendrai la chronologie des faits et la dynamique conflictuelle). Autant, hier, le peuple vouait un amour passionnel à la princesse Diana, autant, aujourd’hui, il entretient un fort ressentiment envers la reine et la famille royale. Nous avons là affaire à un transfert amour/haine sur un même mode passionnel.

Dans le conflit, la reine adopte une stratégie de rétention et de distanciation. Elle qui s’exprime déjà peu publiquement, s’enferme dans le mutisme. Non seulement elle refuse l’organisation de funérailles royales, mais elle ne s’exprime en aucune manière sur le deuil qui la frappe et frappe le pays, ne publie aucun communiqué, ne fait mettre en berne ni le drapeau de la famille royale, ni l’Union Jack, et ne va pas se recueillir devant la dépouille de la princesse. Cette absence de réaction visible est révélatrice de son mode de fonctionnement, rationnel et peu affectif. Mais ce qui trahit de manière flagrante sa stratégie, est son refus obstiné de quitter sa résidence d’été de Balmoral pour regagner Londres et le Palais de Buckingham. La reine ne saurait mieux exprimer sa distance vis-à-vis de l’événement tragique et de l’émotion qu’il suscite. Cette distanciation est l’expression de son refus d’affronter la réalité que la reine va pousser, après l’annonce de la mort de Diana, jusqu’à faire enlever toutes les radios et tous les téléviseurs du château « pour, dit-elle, protéger ses petits-fils ». Oui, mais pas seulement. Dès la première scène, le ton général du tableau était donné. Elisabeth II y rappelait ces mots de la reine Victoria : « A Balmoral, tout respire la liberté et la paix, on y oublie le monde et son triste tumulte ». Le château de Balmoral possède bien plus d’attraits que la caverne de l’allégorie de Platon, on s’y retire du monde d’autant plus aisément. Et celui qui vient troubler cette quiétude, dans un esprit de médiation, pour sortir le reclus de sa caverne, le projeter à la lumière du jour, lui faire abandonner son point de vue, celui-là sera bien mal perçu.

Tony Blair, porte-parole du peuple

Le nouveau premier ministre, Tony Blair, n’est pas un personnage neutre. Il est « le représentant du peuple qui l’a élu ». Tony Blair représente une des parties en conflit, il agit en son nom et n’a donc a priori pas vocation à tenir le rôle d’un médiateur.

Le Premier ministre n’agit pas comme un Médiateur

Le jour même de la mort de Diana, dimanche 31 août, le jeune premier ministre ressent l’onde de choc populaire et perçoit le divorce qui s’établit entre la reine et le peuple. Tony Blair prend logiquement fait et cause pour la partie en conflit, le peuple, dont il est le représentant. Il s’en fait le porte-parole en demandant, par téléphone, à la reine de faire une déclaration publique et d’organiser des funérailles royales. T. Blair cherche à lui imposer la solution de l’autre partie.

La reine lui répond sèchement que « la famille royale ne s’exprimera pas en public. C’est une affaire privée. Nous souhaitons que ce point de vue soit respecté. Nous avons parlé avec les Spencer [la famille de Diana] qui souhaitent des obsèques privées. La princesse Diana n’étant plus membre de la famille royale, nous devons respecter ce souhait ». La reine demande que tous respectent son point de vue : dans la mesure où il s’agit d’une affaire privée, il ne saurait être question de déclaration publique ou de funérailles royales. Pourtant le peuple, la presse, le premier ministre la pressent de réagir en ce sens. Face à ce qu’elle considère comme une contrainte inadmissible au regard de son rang et inacceptable du point de vue protocolaire, Elisabeth II se raidit et devient inflexible (demande de respect et refus d’être contraint, cf. Invariants en médiation).

Prenant acte du silence de la famille royale et percevant l’ampleur de la réaction affective du peuple, Tony Blair rend hommage, le soir même, à la princesse Diana sur le même mode émotionnel : « …Diana a affecté la vie de tant de gens en Grande-Bretagne et dans le monde entier, leur apportant joie et réconfort. Elle était la princesse du peuple. C’est ainsi qu’elle demeurera dans nos cœurs et nos mémoires à tout jamais ». Le premier ministre se substitue à la reine afin d’apporter au peuple une parole apaisante à la hauteur de son chagrin. Mais en même temps, il accentue le divorce entre les deux parties.

Puisque la famille ne veut pas de Diana, T. Blair la dédie à ceux qui la pleurent en l’adoubant comme « princesse du peuple ». Pour lui, la princesse appartient à ceux qui l’aiment et l’ont toujours aimée. Il interprète ainsi le silence de la reine comme l’expression d’un rejet ou d’une haine de la famille royale à l’égard de Diana. A ce moment-là du film, l’objectif de T. Blair n'est pas de se positionner comme un médiateur, un facilitateur ou un accompagnateur dans la recherche d’une solution la plus satisfaisante possible. Le premier ministre cherche avant tout à satisfaire la partie dont il est le représentant légitime et dont il se fait l’avocat. Il évolue dans le registre du jugement et de l’interprétation, bien loin de l’impartialité qui sied à un médiateur (cf. Invariants en médiation).

Considérant avoir fait son devoir de premier ministre en proposant à la reine une issue au conflit qui vient de naître, Blair s’en tient là pendant 24 heures.

Pendant la journée du lundi 1er septembre, le parvis du Palais de Buckingham disparaît sous les fleurs.

Le lendemain, mardi 2 septembre, les préparatifs des obsèques se poursuivent, l’administration opte pour des funérailles nationales… sur la base du protocole prévu pour les funérailles de la reine-mère. Les invités à la cérémonie religieuse ne seront pas des têtes couronnées, mais des célébrités. Ce compromis respecte les vœux de la reine, il s’agit quand même pour elle d’un premier revers puisque Diana aura droit à un deuil et des funérailles nationales. La presse déclenche une polémique en rapportant les propos de sujets de sa majesté dénonçant l’absence de drapeau en berne au-dessus de Buckingham. Tony Blair appelle aussitôt la reine, mais n’obtient que le secrétaire de la reine, laquelle à ce moment-là pique-nique en famille : Blair propose que l’on hisse le drapeau à mi-mât, bien qu’il s’agisse d’une entorse au protocole.

La presse se déchaîne et la reine s’enchaîne à ses certitudes

Mercredi 3 septembre, la presse se déchaîne contre la famille royale. La tension augmente, le décalage entre l’attitude distante de la reine et l’émotion du peuple s’amplifie. Le climat de tension est entretenu et accentué par la presse qui voit là une occasion de s’exonérer de toute culpabilité dans la mort de Diana (les paparazzi de la presse people poursuivaient la voiture de la princesse au moment de son accident). Les journaux titrent à la Une : « Les Windsor ont-ils un cœur ? », « Ces gens-là ne sont pas comme nous », « La vieille garde doit partir ». Le tabou de la succession d’Elisabeth II par son fils Charles, qui échappe à la vindicte populaire, tombe. Face à cette surenchère, Tony Blair téléphone à la reine et lui suggère respectueusement de réagir :

  • « Avez-vous lu la presse aujourd’hui ? Jugez-vous nécessaire de réagir ? »
  • « Ce serait une erreur de rentrer dans leur jeu », lui répond la reine.
  • « En temps normal je serai d’accord. Mais mes conseillers ont sondé l’homme de la rue, et l’impression que l’on en tire est que l’humeur est assez inquiétante. L’heure des déclarations est passée. Il faudrait mettre un drapeau en berne sur Buckingham et rentrer à Londres dès que possible. Ce serait un grand réconfort pour vos sujets et cela les aiderait dans leur deuil ».

T. Blair demande maintenant des actes, et avant tout du visuel afin de répondre aux attentes du peuple. Puis, au lieu d’utiliser l’altérocentrage pour aider la reine dans sa réflexion sur son positionnement, le premier ministre fait l’erreur d’évoquer le besoin de réconfort… de l’autre partie, le peuple. Sous-entendu, la reine n’en a pas besoin puisqu’elle ne porte pas le deuil.

  • « Leur deuil… ?, lui rétorque la reine. Si vous croyez que je lâcherai tout pour rentrer à Londres au lieu de veiller sur mes petits-fils, vous vous trompez. (…) Je suis convaincue que d’ici peu il [le peuple] se débarrassera de cette humeur attisée par la presse et adoptera plus de retenue pour prendre le deuil dans la discrétion, (…) et la dignité ».
  • « Si telle est votre décision, le gouvernement la soutiendra. Restons en contact », conclut le premier ministre.

En réaction à l’agression involontaire de T. Blair, la reine se cramponne à ses certitudes (c’est la faute de la presse, l’humeur du peuple ne durera qu’un temps) et à ses valeurs (la retenue, la discrétion, la dignité). Rien dans son expérience et son éducation ne lui permet de comprendre cette étrange « humeur » du peuple. Elle est convaincue d’une part qu’elle doit rester à Balmoral pour protéger ses petits-fils, d’autre part que le peuple retrouvera bientôt son flegme légendaire. Loin de faciliter le démontage de son raisonnement, l’attitude unilatérale de T. Blair ne fait que le renforcer.

Jugements, prêts d’intentions et contraintes

Dans cette inimaginable discussion entre un peuple et sa souveraine, un médiateur peut relever ces catégories qui enveniment le conflit :

  • les contraintes imposées par le peuple auxquelles la reine se refuse : une déclaration publique, l’acceptation de funérailles royales, le drapeau en berne ou le retour à Londres.
  • les jugements sans appel du peuple, relayés par la presse : la reine serait « froide » et « sans cœur ».
  • les prêts d’intention du peuple peuvent se résumer ainsi : si la reine se tait, si elle reste à Balmoral, si le drapeau n’est pas en berne, c’est que la reine ne veut pas porter le deuil de Diana.

L’autre partie, le peuple, peut se sentir lui aussi contraint : de subir, sans explication, le silence de la reine et l'absence de signes de deuil (drapeau, séjour maintenu à Balmoral). S’il avait pu entendre la reine, le peuple se sentirait insulté : organiser des obsèques royales pour permettre au peuple d’exprimer sa peine revient pour la reine à transformer un enterrement en « fête foraine » ! La reine juge que, pour le moment, le peuple n’est pas capable de « retenue ». Plus globalement, le refus de la reine de partager le deuil avec le peuple est déjà en soi une insulte.

Lorsque, le jeudi 4 septembre, la presse révèlera que selon un sondage, un Britannique sur quatre est favorable à l’abolition de la monarchie, la reine va craindre qu’une partie du peuple veuille la renverser du trône.

A l’écoute de la reine

Tony Blair n’évolue vers une écoute plus active de la reine qu’à la requête du secrétaire de la reine. Celui-ci qui a intercepté la conservation téléphonique entre T. Blair et Elisabeth II, appelle le premier ministre :

  • « Je vois bien les difficultés que vous cause son attitude. Essayez de comprendre son point de vue. On lui a enseigné que c’est par la volonté de Dieu qu’elle est ce qu’elle est. Elle n’a rien connu de tel depuis l’abdication. L’accession inopinée de son père au trône a failli le tuer. Elle est sous le choc. La réaction populaire l’a désarçonnée ».
  • « Très bien. Occupons-nous d’abord de la presse. Je vais voir ce que je peux faire ».

Le secrétaire lui insuffle, si je puis dire, l’esprit de médiation. Il l’invite à agir dans le respect, en restant attentif à l’état de choc, de faiblesse dans lequel se trouve la reine. Plus implicitement, le secrétaire lui demande d’aider la reine dans une prise de décision rendue difficile par un antécédent douloureux et une situation inédite. Jusqu’ici ses actes n’étaient et ne pouvaient être mis en cause, puisqu’elle est reine « par la volonté de Dieu ». T. Blair quitte dès lors sa position initiale et partisane de porte-parole du peuple. Il enlève son habit d’avocat d’une des parties en conflit pour adopter une position plus impartiale. Le premier ministre va se mettre à l’écoute de la reine, à respecter sa souffrance, son point de vue, à être moins jugeant. Peut-être la confidence, la révélation par le secrétaire que la reine est déstabilisée lui permet-elle de mieux percevoir sa mission : trouver une issue, une solution au conflit en accompagnant la reine dans la prise de décision.

Le soir même de ce mercredi 3 septembre, T. Blair s’adresse à la presse pour porter la parole de la reine auprès du peuple (de nombreux Britanniques campent déjà le long de l’itinéraire que suivra le cortège funèbre dans quatre jours) :

  • « Nous pensons avant tout aux membres de sa famille. (…) Elle est notre symbole et elle pense à nous tous. Elle m’a demandé de transmettre aux gens qui sont ici… » (le plan-séquence s’arrête là).

T. Blair ne manque pas d’audace, car, apparemment, ni la reine, ni aucun membre de la famille royale ne lui a demandé de transmettre de message. Il faut surtout retenir que sa position plus impartiale lui permet maintenant de contribuer à l’apaisement, à la pacification du conflit.

De la déstabilisation à la prise de conscience

Jeudi 4 septembre, à trois jours des funérailles, cinq jours après le décès de Diana, la reine demeure confinée dans son château, enfermée dans son mutisme. La télévision montre la foule grandissante qui campe sur l’itinéraire du cortège funèbre. Les Unes deviennent des injonctions adressées à la reine : « Montrez votre chagrin ! », « Mettez le drapeau en berne ! ». Tony Blair prend connaissance d’un sondage révélant que 70% des personnes interrogées estiment que l’action de la reine a fait du tort à la monarchie. Ce sondage révèle aussi que, pour la première fois dans l’histoire moderne du Royaume-Uni, un Britannique sur quatre ne veut plus de la Monarchie. Lorsque T. Blair rappelle la reine, il possède cette fois un coup d’avance. Le sondage ne sera publié que le lendemain. Il va donc jouer sur l’effet de surprise et sur la dramatisation de la situation : « Avez-vous lu les Unes aujourd’hui ? Vous conviendrez que la situation devient critique… Un sondage à paraître demain révèle que (…) ».

T. Blair désarçonne la reine, puis enchaîne pour tirer le maximum de son avantage :

  • «  En tant que votre premier ministre, ma responsabilité constitutionnelle est de vous conseiller ce qui suit :
  • 1- Mettre le drapeau en berne sur Buckingham et sur les autres résidences royales.
  • 2- Quitter Balmoral pour Londres dès que possible.
  • 3- Aller vous incliner en personne devant le cercueil de Diana.
  • 4- Vous adresser, en direct à la télévision, à votre peuple et au monde entier. La prompte exécution de ce programme pourrait peut-être éviter la catastrophe ».

T. Blair court-circuite le processus d’accompagnement dans l’aide à la décision. Il est vrai que le temps presse et que la reine demeure inébranlable. Il se sert donc du sondage pour déstabiliser la reine et l’amener à accepter ce qui jusqu’ici lui paraissait inacceptable. Il dramatise une situation déjà fort préoccupante pour parvenir à ses fins, c’est-à-dire trouver au plus vite une issue au conflit. En usant de son autorité pour imposer sa solution, T. Blair se situe en dehors de l’esprit de médiation ; même si cet acte d’autorité me semble tout autant à situer du côté d’un effet supplémentaire de dramatisation.

Toujours est-il que T. Blair court-circuite le processus par le moyen de pression du sondage, pour imposer son point de vue, contraindre la reine à accepter son « conseil ». Ce faisant, il n’agit pas comme un médiateur. Certes, il obtient un lâcher prise ; ce qui paraissait inimaginable devient possible. Alors que la reine se refusait jusqu’ici à rompre avec la tradition et les usages protocolaires, Tony Blair crée, par sa créativité et son acte d’autorité, les conditions d’un infléchissement de la reine. Au début du film, la reine ne doutait pas que le peuple revienne à la raison (du protocole, à la retenue, etc.), à la fin c’est elle qui se rend à la raison : la reine prend conscience qu‘elle n’a plus le choix, si elle ne veut pas, au pire, être poussée à abdiquer, si elle ne veut pas , au mieux, que son peuple pense que son action nuit à la couronne Dans la journée, la télévision diffuse les premières images de la reine et de son mari le prince Philip descendant de voiture à la porte de Balmoral pour regarder les fleurs qui y ont été déposées. Puis, CNN annonce au monde entier que la reine Elisabeth II s’exprimera à la télévision demain soir.

Le lendemain, vendredi 5 septembre, le journaliste de la télévision commente ainsi l’arrivée de la reine à Buckingham : « La reine descend de la voiture pour parler à la foule, c’est tout à fait inhabituel, presque sans précédent. La dernière fois que la reine s‘est adressée à ses sujets remonte à la fin de la guerre en Europe. C’est comme s’il y avait eu une dispute entre l’opinion et la monarchie, et que les choses rentrent un peu dans l’ordre. Une querelle de famille en somme (…) ».

La reine se rendra également auprès de la dépouille de Diana.

La reine reconnaît sa maladresse

Dans une allocution télévisée, le vendredi 5 septembre à 18h, la reine exprime enfin au peuple britannique sa peine pour le décès de la princesse de Galles. Elisabeth II explique, sous le couvert de torts partagés, sa maladresse et sa douleur intérieure jusqu’ici retenue :

  • « …A sa manière, chacun de nous a réagi de son mieux. Il n’est pas facile d’exprimer la perte subie, car le choc initial fait souvent place à des sentiments mêlés : incrédulité, incompréhension, colère, inquiétude pour ceux qui restent. Tous, nous avons exprimé ces sentiments depuis quelques jours. Aussi je vous le dis, moi, votre reine, qui suis aussi grand-mère, je le dis du fond du cœur… ceux qui ont connu Diana ne l’oublieront jamais ».

La reine reconnaît sa maladresse depuis le décès de Diana. Le non-dit et la maladresse sont la source du conflit qui est venu alimenter la fontaine de « l’incompréhension » mutuelle. Au « choc initial » du deuil, a succédé « l’incrédulité ». Puis, chacun a campé sur son quant-à-soi, sur ses certitudes, sur l’expression première de son affect : «colère », « inquiétude pour ceux qui restent ». Le divorce entre les parties s’est installé et n’a fait que grandir au fil des jours.


Conclusion

Tony Blair a accompagné la reine dans la prise de décision. En court-circuitant le processus de médiation, il est parvenu à faire accepter à la reine une solution que son rang et son éducation lui dictaient de refuser. Certes, comme un médiateur, T. Blair n’est pas là pour faire plaisir à l’une ou l’autre des parties, mais pour leur permettre d’évoluer dans leur réflexion, pour les amener vers une solution la plus satisfaisante possible afin de sortir du conflit. Ici, T. Blair a aidé la reine à ouvrir les yeux sur une réalité, une situation qu’au fond elle « ne comprendra jamais », mais l’a forcée à accepter une solution nécessaire mais à laquelle elle n’adhère pas.

Un moment, T. Blair a tenté de rapprocher, de faciliter la communication entre deux mondes opposés : le monde immuable de la monarchie, nourri de devoirs, de traditions et d’obligations protocolaires, et un monde moderne, de l’immédiateté et de la spontanéité. Mais un monde où la dignité et la retenue sont des vertus par excellence ne peut comprendre un monde où règnent l’affectif et l’émotionnel.

A la fin du film, plusieurs semaines après le conflit, le premier ministre et la reine Elisabeth II se revoient à Buckingham pour évoquer les affaires courantes. Tony Blair l’amène à revenir sur le conflit. Il lui demande de l’excuser « au cas où [elle se serait] sentie manipulée ». « Pas le moins du monde, répond-elle sans conviction, mais je ne comprendrai jamais ce qui s‘est passé cet été ». Au cours de la discussion, T. Blair se centre sur les propos de la reine. Par altérocentrage, il l’accompagne, l’amène à se dévoiler, à réfléchir sur ce qui s’est passé et qui fait encore énigme pour elle. Il revient sur ce qu’elle a pu penser et ressentir pendant cette semaine douloureuse : «  Les circonstances étaient exceptionnelles. Vous avez fait preuve de force, de courage et d’humilité », « Cela a dû être pénible ».

La reine : « Aujourd’hui, on veut des paillettes, des sanglots, du spectaculaire. Je n’en suis pas capable, je ne l’ai jamais été. Je préfère garder mes sentiments pour moi, fuir le tapage, ne pas porter mon cœur en écharpe. Faire son devoir sans penser à soi, c’est l’éducation que j’ai reçue. Je ne connais rien d’autre. Mais je vois que le monde a changé et qu’on doit se moderniser ». Grâce au savoir-faire de T. Blair, la reine évolue maintenant entre fatalisme fonctionnel et nécessité de changer, de s’adapter.

Tout au long de cette fiction, Tony Blair a eu du mal à s’imprégner de l’esprit de médiation, même s’il maîtrise quelques savoir-faire. Aussi je qualifierai volontiers T. Blair de médiateur royal, …mais au sens de digne d’une reine.

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