Une caricature pour bien identifier les germes du conflit... et sa floraison : Les carnets de monsieur Manatane " entre guillemets"

De WikiMediation.

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L’œuvre choisie est un sketch comique d’une durée approximative de 5 minutes. Il s’agit de la parodie d’une émission littéraire télévisée comme il en existe de nombreuses sur les grilles de programmes de fin de soirée. Il met en scène 4 protagonistes : - L’animateur de l’émission, - 2 austères écrivains reconnus parmi leurs pairs, - Monsieur Manatane, personnage loufoque et haut en couleur loin d’appartenir au sérail néanmoins récemment élu à l’Académie française (interprété par Benoit Poelvoorde vêtu du costume d’apparat d’académicien) Ce numéro intitulé « entre guillemets » traite de la question de l’humour dans la littérature classique.

Elle débute par les remerciements de la part de l’animateur en direction de ses invités, les complimentant en les désignant comme « une très belle brochette d’écrivains ». Les invités voient ainsi leurs égos égalitairement flattés.

L’animateur présente le premier écrivain. Monocle, foulard au col de la chemise, coiffure et barbe de l’intellectuel à la mi-19ème, l’air sage.Son ouvrage justifiant sa présence s’intitule « Aristote ou l’émergence du rire ». L’animateur qualifie l’œuvre de rare, dérangeante mais « pas si drôle que ça ». Un jugement est ici porté, mais l’écrivain n’y réagit pas. Est-ce qu’il a conscience que l’autre peut être ignorant ou qu’il est légitime dans son point de vue ? On ne le saura pas. Il semble que sa bonne humeur n’ait pas cédé.

L’animateur présente le second écrivain. Lunettes en écaille, barbe taillée, celui-ci fume la pipe. Sa tenue vestimentaire aux couleurs ternes (costume marron et costume ocre) semble vouloir évoquer ici une certaine rigidité et un déficit de fantaisie pouvant caricaturer l’universitaire qu’il est. Réagissant quand son nom est écorché par le présentateur on peut imaginer, lorsqu’il fait part de sa correction accompagné d’un geste de pipe, qu’il s’est senti atteint par cette erreur. Prêtait-il de mauvaises intentions à l’animateur, qui aurait peut-être volontairement écorcher son nom pour lui nuire ? Par ailleurs, l’auteur ne manque pas de rappeler, alors que sa présentation est terminée, qu’il est aussi chercheur au CNRS. On note ici un fort besoin de reconnaissance qui n’a pas été assouvi par les éloges de l’animateur concernant son livre intitulé « Le rire dans l’œuvre tardive de Spinoza ». Qu’y a-t-il en lui ? Des regrets, des remords, de la rancœur ? Il peut d’ores et déjà être relevé que cet intervenant présente un terrain propice à la naissance d’un conflit étant donné les accroches qu’il permet.

C’est enfin à monsieur Manatane. Il boit à une flasque supposée contenir de l’alcool, puisqu’une bouteille est posée sur le guéridon devant lui. Il porte son costume d’académicien et le bicorne. L’animateur le nomme sans aller plus loin dans la présentation, étant donnée la notoriété du personnage, cela lui semblair certainement inutil. Pour autant, celui-ci se retourne vers le public comme pour s’assurer qu’il était effectivement reconnu. Le besoin de reconnaissance est aussi très important ici. On remarque que le titre de l’ouvrage dont il est l’auteur n’a pas été cité. On ne sait si Monsieur Manatane le remarque mais il ne réagit cependant pas.

L’animateur passe très rapidement à l’auteur universitaire-chercheur. Celui-ci, après avoir brièvement exposé son travail évoque l’exergue de son livre, lequel serait une citation de Nietzche. Il se lance alors dans une très longue tirade en Allemand sur un ton docte et suffisant. L’animateur semble se délecter en connaisseur, les yeux mi -clos, d’un air entendu de ce qui lui était donné d’écouter.

A la fin de la récitation, l’animateur explose de rire, « admirable, magnifique ! » s’esclaffe-t-il. Quiconque ne maitrise pas finement la syntaxe comme la conjugaison allemande et qui plus est ne partage pas l’humour prétendu ici, se retrouve subitement exclu. Peut-être même ressent-il un peu de honte, de culpabilité. Il ignore quoi qu’il en soit ce qui fait l’objet de ce rire partagé. C’est notamment là le cas de Monsieur Manatane. A l’opposé, l’autre invité, reconnaissant lui aussi le caractère supposé irrésistible de la phrase citée, renchérit d'un air entendu en ajoutant « d’autant qu'il autorise le sur-relatif à contre emploi ! ». Monsieur Manatane, ne semblant pas vouloir rester exclu plus longtemps part d'un rire forcé et tonitruant en réaction à cette dernière observation. Faisant mine d'avoir saisi les subtilités qui lui ont forcément échappées. On peu supposer ici la peur d’être jugé, de baisser dans l'estime du public vers lequel il se retourne fréquemment comme pour lui indiquer qu'il fait lui aussi partie des « initiés ». On note aussi qu'il adresse un message positif de reconnaissance à l’universitaire à la suite d’une nouvelle remarque de sa part pour être d'autant plus accepté. Néanmoins il fait preuve de maladresse puisqu’il s'y emploie en s'écriant « Il est fort le gros ! » et en touchant le genou de ce dernier en dépit de la rigidité qu'il affiche.

Monsieur Manatane en fait trop, cela se remarque et un certain malaise s'installe chez les 3 autres protagonistes. Pour autant, l’académicien revient à la charge et insiste pour citer une charade facile et quelque peu grivoise tirée de son livre. Il en résulte un insuccès prévisible compte tenu de la nature de l'émission, de la personnalité des participants et du public. Pour autant il ne semble pas que Monsieur Manatane ait estimé ces caractéristiques. Une ignorance dont il pâtit rapidement en tentant d’expliquer son « bide » par le fait que la charade aurait été citée hors contexte. L’animateur lui réplique dans un premier temps et sur un ton qui ne laisse aucun crédit à la sincérité que c'était très drôle. Mais rapidement, face à Manatane en proie au regret, il indique que ça n'est pas grave. Un tel positionnement se voulant bienveillant témoigne pourtant d’un jugement selon lequel la charade n'était ni drôle, ni adaptée.

L’académicien semble désormais avoir perdu tout son entrain et sa bonne humeur. Il semble prendre conscience de l'écart existant entre son monde et celui de ceux présentés comme étant ses pairs. Qu'à cela ne tienne, le présentateur se consacre alors au « trublion » dont il ressent la gêne et le besoin de reconnaissance. Il débute alors son commentaire par un renfort d’éloges sur son statut d'académicien devant lequel il se décrit comme admiratif et fasciné. Il fait d'ailleurs remarquer qu'il est vêtu de son uniforme et le congratule du fait d'avoir été publié dans la Pléiade.


On remarque dans cette séquence que le compliment est mêlé de scepticisme et peut être même d’un peu de moquerie. La formulation des phrases de l’animateur est maintenant différente de celle qu'il utilise à l'égard de ses deux autres interlocuteurs. Y déceler un relent de condescendance infantilisante ne relèverait pas de la fantaisie. Dans la continuité, il interroge Manatane sur son ressenti du fait de son élection parmi les immortels. « Ca doit changer la vie d'un auteur quand même ? » s’exclame-t-il.

Perplexe, l’académicien marque un moment d'arrêt qu'il semble réserver à la réflexion. C’est à ce moment que l’émission dérape. Monsieur Manatane, se met en rage sur un malentendu improbable. Il semble comprendre la remarque comme une observation sur les intérêts financiers qu'induit une telle élection au détriment du talent qu'elle peut traduire. Le trait est très appuyé ici s’agissant d'une œuvre comique loufoque et surréaliste… Pour autant on identifie bien les divers ingrédients et mécanismes aboutissant au conflit. Même si la furie de Manatane peut ressembler à une agression, il est bel et bien en conflit. Son ignorance le conduit à avoir un jugement faussé. Il crée alors une contrainte imaginaire qu'il impute à l’animateur, lequel est selon lui malveillant puisque mu par l’intention de dévaloriser l’artiste qu'il est . Manatane est parti dans la dynamique du conflit qui lui fait perdre le lien à la réalité. Le conflit est d'autant plus entretenu que l'auteur universitaire s'offusque que l'académicien soit ivre. Préjugeant que les actes ou dires d’une personne alcoolisée seraient systématiquement dénués de la moindre considération. Le jugement auquel se livre ce dernier allant même jusqu'à qualifier Monsieur Manatane de grotesque et pathétique. On peut deviner que les éléments peu perceptibles qui ont été relevés plus haut ont contribué à la fertilisation du terreau de ce conflit. C'est ainsi qu'on discerne les éléments que l’on trouve systématiquement à la source des conflits. Du propre aveu de Manatane « tu te crois malin parce que tu parles allemand ! » « tu viens brâmer allemand dans mes oreilles !», on relève un sentiment de regret. Peut-être de ne pas être polyglotte. Il reproche à ses interlocuteurs leur ingratitude du fait que lui ait rit à leur traits d'humour. La rancune s'inscrit ici en filigrane. Avant de verser dans une attitude violente à l'égard d’un des invités et de menacer de se trancher la gorge il formule son reproche principal : que l’on se permette de le juger...

Omar LEBBADA Médiateur stagiaire / promotion François Villon

Expert dialogue social et fonctionnement des IRP Pro-CE

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