Vipère au poing, commenté par Christian Moravie

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Vipère au poing d'Hervé Bazin : une lecture de Christian Moravie

Herve BAZIN nous livre dans « Vipère au point » son premier roman où il relate dans un premier temps les tendres moments de son enfance et dans un deuxième temps les incidents qui l’amenèrent à considérer la vie autrement.

Ce roman, largement autobiographique, qui débute dans le courant de l’année 1922, nous entraîne très vite, dès les premières lignes, dans un tourbillon d’évènements, par une scène froidement dépeinte où Jean découvre une vipère dans le jardin, la saisit de ses mains et l’étouffe…

L'histoire

Jean surnommé « Brasse-Bouillon » vit tranquillement avec son frère aîné Ferdinand (surnommé Freddie) auprès de leur grand-mère paternelle sur la propriété familiale « La Belle Angerie », entourés et aidés par des domestiques dévoués et fidèles. Après avoir baignés, son frère et lui, dans une myriade d’amour, d’insouciance et de paix, à l’âge de huit ans, l’univers protégé de Jean ainsi que celui de son frère bascule à la mort de leur grand-mère. Suite à cet évènement tragique, ils sont amenés à affronter des retrouvailles peu réjouissantes avec leurs parents, qui vivaient alors en Chine avec leur plus jeune frère Marcel. Le retour de leurs parents, qui se fait dans la douleur, tourne très vite au cauchemar. Leur père, enseignant de droit international, affecté par le chagrin se montre également être un homme faible, effacé et dominé par son épouse. A son retour dans son pays natal, M. Rezeau cesse de travailler, vit des revenus de la propriété et passe le plus clair de son temps libre à collectionner les insectes. Mme Rezeau, surnommée « Folcoche », est la fille d’un sénateur, issue d’une famille très riche, qui de surcroît amena une immense dot lors de son mariage. Elle s’avère être une mère tyrannique dénuée de toute affectivité et de tendresse, pire encore, ira jusqu’à imposer une discipline despotique, quotidiennement rythmée de brimades traumatisantes n’hésitant pas à battre ses propres enfants.

Des trois enfants, y sont décrits trois caractères différents : Ferdinand, l’aîné, a un caractère timide et peureux. Jean est un enfant aimant la vie, mais rebelle et ayant un mauvais caractère. Marcel, le plus jeune des trois, et également le préféré de sa maman, est décrit comme fourbe mais travailleur. Mme Rezeau chasse toute personne ayant le malheur de s’interposer entre elle et ses enfants ; la gouvernante Ernestine et le jardinier en feront les frais. Elle prive les enfants de tous les plaisirs de l’enfance : jouets, jeux, promenades, friandises, et impose la confession devant le précepteur et elle. Blessés par tant de cruauté, Freddie et Brasse-Bouillon se réfugient dans l’hypocrisie et affublent leur mère du surnom de Folcoche, association de folle et de cochonne. Marcel, le fils préféré, en profite pour dénoncer ses frères. En juillet 1927, Folcoche est hospitalisée à Angers pour une opération de la vésicule biliaire. En son absence, les enfants retrouvent les plaisirs d’une enfance moins dure et se découvrent une réelle complicité avec leur père. Les enfants, craignant et anticipant le retour de leur mère, installent une cachette dans la chambre de Freddie où ils stockent des provisions. A son retour, Folcoche corrompt Marcel qui ne tarde pas à dénoncer la cachette de nourriture. Freddie est puni et fouetté par le précepteur. Brasse-Bouillon ne reste pas inactif et réconforte son frère aîné. A partir de ce moment, Brasse-Bouillon devient le souffre douleur de sa mère, au point où les enfants essaient de se venger par tous les moyens. Ils iront même jusqu’à tenter de tuer leur mère à deux reprises : par empoisonnement et par noyade. Folcoche décide alors de se venger sur Jean qui est le meneur, celui-ci fugue à Paris chez ses grands-parents maternels mais son père vient le récupérer et les brimades recommencent. Malheureusement, le rapport de force entre Folcoche et Brasse-Bouillon est de plus en plus tendu et violent.

A 15 ans, Jean séduit une jeune fermière Madeleine mais il s’irrite de son manque d’affection car pour lui toutes femmes sont comme sa mère. Finalement, les trois garçons vont partir comme internes chez les jésuites au Mans. Mais la haine entre Folcoche et Jean reste animée et sans limite. Cette animosité a façonné pour toujours la personnalité du narrateur : il n’aura plus jamais confiance en rien, ni en personne. C’est ainsi qu’il quitte La Belle Angerie « une vipère au poing »…

Le point de vue du médiateur

Cette histoire met en évidence tous les mécanismes des rapports de force aboutissant et entretenant les conflits entre différents personnages.

Du point de vue de la médiation, cet ouvrage est très enrichissant pour comprendre la dynamique conflictuelle et envisager la position du médiateur et les outils mis à sa disposition pour agir.

Dès le début, tout oppose les protagonistes : la séparation liée à la distance entre les parents et les enfants, le manque de communication et, lors du retour des époux Rezeau, l’incompréhension de la relation parents-enfants s’installe et détermine le commencement du conflit.

La relation parents-enfants se limite à une discussion unilatérale où il n’y a pas de place pour la communication et le dialogue : la mère imposant ses règles sans tenir compter des sentiments de ses enfants et de leurs attentes. Ces derniers voient en elle le changement et l’autorité despotique.

Cette peur du changement et les réactions qu’elle produit sur les enfants entraînent la fermeture des fenêtres d’humeurs anéantissant/réduisant par là-même les possibilités de communication et d’échange.

Dans ce contexte le rôle du médiateur aurait été primordial pour instaurer le dialogue entre les différents personnages.

Tout au long de l’histoire, on aurait pu penser que l’intervention de certains personnages aurait permis de renouer le dialogue entre les protagonistes pour une résolution du conflit. Mais il n’est pas donné à tout le monde d’intervenir avec un esprit ouvert (accueil de la diversité culturelle, religieuse, juridique, etc..) et parvenir à respecter les quatre règles du positionnement du médiateur dans un conflit : neutralité, impartialité, indépendance et confidentialité. En effet, il faut aussi disposer d’une bonne maîtrise des techniques de communication et de la présence de deux parties, ayant émis le souhait de discuter. Ainsi, on peut éliminer M. Rezeau, car trop impliqué dans le conflit, ne maîtrisant aucune des techniques de médiation, il ne pourrait être impartial dans cette histoire.

La gouvernante et le jardinier tous deux se sont laissés emporter par leurs sentiments : leurs affects ont occulté la partie analytique et analogique. Dans ce contexte, il aurait fallu qu’ils parviennent à purger leur affect pour se libérer de la spirale conflictuelle dans laquelle ils se trouvaient emportés.

Les précepteurs quant à eux sont trop impliqués à la cause de Mme Rezeau et ne remplissent en conséquence pas l'impartialité et la neutralité, deux des piliers de la posture du médiateur.

En effet, le positionnement du médiateur est l’un des aspects déterminant dans l’esprit de la médiation car celui-ci doit garder :

  • sa neutralité au regard de la solution
  • son impartialité au regard des parties en présence
  • la confidentialité du conflit
  • son indépendance vis à vis de toute autorité quelle qu’elle soit.

Il doit laisser de côté ses sentiments et les analogies avec son vécu pour être le plus impartial possible afin de ne pas se laisser submerger ou être influencé par les faits. Dans la médiation, l’objectif premier n’est pas d’aboutir à la résolution du conflit avant tout, mais de parvenir à amener les acteurs du conflit à communiquer à nouveau. Pour cela, il faut comprendre le conflit c’est à dire son origine, les ingrédients qui l’entretiennent, les mécanismes qui lui permettent de se développer dans le temps et sa progression. Par la suite, il convient d’effectuer un travail sur soi-même pour comprendre la dynamique conflictuelle qui se présente à nous et acquérir le contrôle de soi pour avoir une neutralité totale dans ce conflit. L’origine du conflit c’est trouver le ou les nœuds basés sur des non-dits ou des malentendus entre les protagonistes du roman qui dès le départ n’ont jamais communiqué à cause de la distance et par la suite se sont prêtés des intentions les uns aux autres en rejetant la responsabilité de la faute sur l’autre.

La vision des parents par les enfants et le mode d’éducation de ceux-ci s’avèrent être radicalement opposés, car les frères aînés ont eu comme modèle celui de Mme Rezeau la grand-mère, le petit frère celui que sa mère lui a inculqué depuis la Chine. Les parents de leur côté, ont en mémoire l’éducation reçue de leurs propres parents à laquelle ils associent une certaine classe sociale.

Les domestiques et les précepteurs ne sont que des spectateurs ou des petites mains dans l’application des ordres de Mme Rezeau, la mère. C’est ainsi que l’on se trouve confronté à des points de vue différents parents et enfants

Dans cette perspective, on aboutit à la dynamique des rapports de force entre les deux parties où dans le cas présent on allait forcément vers un gagnant et un perdant. Alors que dans la médiation, on aurait tendu vers une résolution du conflit basée sur le principe "le moins perdant possible", sachant que le rôle du médiateur est de fournir un moyen et non pas de garantir un résultat.

C’est ainsi que l’on peut imaginer un équilibre relationnel entre les enfants et Folcoche ou les sous-entendus et les non-dits sont exprimés et ne viennent plus au fil du temps faire pencher la balance d’un côté des parties et ainsi engendrer des mécanismes conflictuels. Il va de soi que chacun a une histoire affective différente faite de confiance et de doute qui dès le début pré conditionne notre comportement et notre humeur face aux circonstances de la relation. Toujours sur la base de la dynamique du conflit dans notre histoire, on se trouve confronté à un fatalisme fonctionnel où la mère Folcoche apparaît odieuse et sans cœur et le père un faible, sans poigne. Marcel le petit frère fourbe mais travailleur ; Freddie l’aîné, timide mais peureux et Jean dit Brasse-Bouillon bon vivant mais rebelle.

Dans ce contexte de passivité fonctionnelle, la relation est complètement faussée dès le départ car tout semble figé sans aucune possibilité d’évolution, ni de modification avec pour seul fin possible le conflit exponentiel entre les différents protagonistes.

En effet chacun est esclave de soi et on aboutit insidieusement à un fatalisme de la relation parents-enfants. Par conséquent, l’esprit de revanche, de fuite, de silence traduit le non lâcher-prise où l’on bafoue l’intelligence au profit du mécanisme purement relationnel où les sentiments, la sensibilité et les caractères prennent le dessus sur l’analyse. C’est ainsi que l’on peut penser ou associer la notion de neutralité du médiateur à celle du laisser-faire, voire du fatalisme mais il s’agit d’un point de vue réducteur car son implication est claire et affirmée concernant son impartialité, sa confidentialité et sa distanciation afin de pouvoir préparer, informer et prévenir les intervenants de la médiation.

Dans ce cadre, le médiateur ici doit tenir compte du fait que la narration est faîte par Brasse-bouillon qui est lui-même impliqué dans les événements. Par conséquent, le médiateur doit être simplement un lecteur tenant compte des expériences propres des uns ou des autres, de leurs croyances ou de leurs certitudes issues de leur vécu réciproque pour identifier clairement le conflit. En effet, ces certitudes, croyances et convictions constituent les chaînes qui empêchent toute réflexion ; accentuent et déforment la réalité en nourrissant le conflit perpétuellement. Et, le rôle du médiateur est d’amener les parties à réfléchir et à sortir de cette confusion en repoussant les contraintes pour en fin parvenir à accepter le processus de la médiation.

Dans cet ouvrage, en tant que médiateur on se trouve confronté à trois aspects opposant la résolution de tout conflit :

  • Les prétendues certitudes de chacun qui campe sur leur position et se complait dans un fatalisme relationnel lié au caractère de chacun,
  • Les expériences inachevées et les regrets ne permettent pas aux acteurs de s’affirmer, ce qui se traduit par des actes inachevés qui creusent le gouffre de la communication,
  • Les conclusions mentales hâtives où par rapport à ce relationnel conflictuel dans le cas de Jean, l’amène à entrevoir une Folcoche dans toutes femmes.

A la lecture du roman « Vipère au poing », il convient pour le médiateur de :

  • Ne pas porter de jugement,
  • Repérer et déterminer les motivations profondes du conflit,
  • Apprécier et analyser les personnages en toute neutralité.

Afin de pouvoir mieux mettre en place les principes d’une médiation efficace basée sur :

  • La neutralité
  • L’impartialité
  • La confidentialité
  • L'indépendance

Face à cette histoire, on serait tenté d’avoir un parti pris, mais dans la médiation on se doit de garder toute neutralité, pour rester impartial et ne pas faire de prêt d’intention à l’une ou l’autre des parties, ainsi mener à bien son rôle de médiateur en toute intégrité. L’être humain est un système complexe capable de recevoir, de traiter et d’émettre des informations d’où toute la difficulté de compréhension des informations car chaque système est unique.

Au travers des relations entre les différents personnages, il apparaît que toutes les règles de communication ont été rejetées au profit des ressentis que l’on peut définir en trois points :

  • Les perturbations et prêts d’intentions :

La disparition de la grand-mère paternelle remplacée par Mme Rezeau mère a modifié le fonctionnement au quotidien et les repères des enfants. Ces réactions en chaîne, ont crée chez les enfants des prêts d’intention à son égard. Pour Folcoche, ce changement de vie et l’austérité de la vie à « La Belle Angerie » où elle retrouve ces deux autres enfants, la cantonne à un rôle de mère autoritaire.

  • Les inférences et les interprétations :

Dans tous les cas, chacun des acteurs a défini une vérité par rapport aux réactions de l’autre et face aux ressentis observés. C’est ainsi que chaque intervenant interprète à sa façon les réactions et les actions des acteurs ou attribue une vérité erronée.

  • Les contraintes :

Il s’agit là de toutes les obligations ou rapports de force entre les parties qui constituent un frein ou une rupture de la communication et toute relation d’échange entre les personnages. D’où une perte d’équilibre relationnel et une haine viscérale entre Folcoche et Brasse-Bouillon par conséquent dans ce conflit chacun répond à l’autre par « œil pour œil, dent pour dent ».

La diversité de langage : Les modes d’expression sont différents entre les personnages d’où la difficulté première d’arriver à communiquer entre elles car il existe un décalage entre la manière de s’exprimer et celle de recevoir les informations ainsi que sur les mécanismes de traitement de celles-ci par chacun.

Dans ce contexte en faisant référence aux stratégies de communication et à leur interaction dans cette histoire, on peut voir que les émotions ont pris le dessus sur la réflexion et l’analyse d’où un manque de traitements des informations et de sélection des données pour aboutir à une émission d’information ne permettant plus le retour à la communication. Sinon, il convient de parvenir à décoder les comportements de chacun pour parvenir à transcrire la même information à chaque protagoniste en fonction de son système de communication.

Par conséquent, les outils disponibles pour la médiation s’avèrent importants dans le cas présent :

Il faut que tous les éléments soient réunis pour permettre la communication, c’est à dire une volonté des acteurs pour entreprendre la discussion,

Un langage approprié et adapté au contexte qui répète et traduit différemment le message à émettre,

Un langage adapté et claire pour que les récepteurs puissent recevoir la même information,

Il doit faire preuve de créativité pour traiter les informations entre les protagonistes pour que la communication soit renouée.

Le médiateur grâce à son art du langage doit parvenir à casser les interactions existantes entre le jugement, la contrainte et le prêt d’intention qui sont l’essence de tout conflit.

Ceci passe par : les mots utilisés qui doivent séduire les protagonistes son attitude qui doit plaire et inspirer confiance ces arguments qui doivent convaincre les protagonistes de sa capacité à pouvoir les faire renouer une communication perdue

Conclusion

En conclusion, la médiation est une discipline où il convient de respecter des techniques, les pratiques et suivre les règles de déontologie basées sur la neutralité, l’impartialité, l'indépendance et la confidentialité. La médiation est une perpétuelle remise en cause de soi pour être créatif afin de parvenir à trouver le canal de la communication entre deux acteurs qui l’ont rompu.

Dans cet enseignement, les aptitudes fondamentales du médiateur sont : l’écoute, la compréhension, le suivi de l’information, l’entretien et la prévention de tout retour à la communication dans l’objectif que les deux parties trouvent par elles-mêmes une solution à leur conflit.

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